Infini pouvoir d’attraction de la Russie. Mieux que la troïka de Gogol, ce qui permet de le saisir est l’image d’un grand fleuve étendant à perte de vue ses eaux jaunes qui envoient des vagues partout, des vagues hautes, mais sans excès. Sur les rives, des landes sauvages et désolées, des brins d’herbe brisés. Rien ne peut saisir cela, tout l’efface au contraire.
Journal, Franz Kafka
L’église Notre-Dame du Týn. En exergue à la petite monographie de Klaus Wagenbach aux Éditions du Seuil, figure cette considération de Franz Kafka : « Prague ne nous lâchera pas, la petite mère a des griffes ». J’ai aussitôt associé la silhouette de Notre-Dame du Týn à cette considération, une silhouette qui m’a aussitôt fait penser et sans même que j’y réfléchisse : église griffue. J’ai voulu visiter cette église pour un détail : Franz Kafka vécut avec sa famille de 1896 à 1907, dans une maison volontiers désignée comme la « Maison aux Trois Rois » ; et selon plusieurs sources fiables, une fenêtre de sa chambre donnait sur l’intérieur cette église. Aujourd’hui encore, cette petite fenêtre est visible.
(J’ai oublié de signaler que lorsque j’ai visité Prague, j’ai découvert l’une des très rares marques du souvenir alors dédié à Franz Kafka, une plaque en bronze apposée à l’angle de sa maison natale, une plaque fort laide qui m’a évoqué certains monuments à la Déportation. Sur un fond légèrement concave, en haut-relief, le buste de l’auteur. En détaillant une photographie récente, je constate que la rue devant cette maison a été baptisée rue Franz Kafka, Náměstí Franze Kafky. Cette plaque a été apposée en 1966. Elle est l’œuvre du sculpteur Karel Hladík. Le Parti communiste tchécoslovaque (KSČ) avait banni Franz Kafka en 1948 puis il avait assoupli sa position dans les années 1960. La conférence de Liblice (1963) marque sa réhabilitation officielle – mais partielle. Toutefois, en 1968, après l’écrasement du Printemps de Prague et la période de normalisation qui s’ensuivit, il fut une fois encore marginalisé sans être vraiment interdit. Ce n’est qu’après 1989, et la chute de l’Empire soviétique, qu’il fut enfin pleinement réhabilité.)
À propos de la maison natale de Franz Kafka, précisons qu’elle a été démolie après avoir été endommagée par un incendie et qu’elle a été remplacée par une construction néo-baroque. Ne subsiste de l’original que le porche et son balcon.
(Un souvenir me revient. Sur les papiers à en-tête du commerce de Hermann Kafka figure un choucas (en tchèque, kavka signifie choucas). Cet emblème a subi une discrète variation suite à la proclamation de la République tchécoslovaque. Les feuilles de chêne (symbole national allemand) de la branche sur laquelle est posé l’oiseau ont été remplacées par des feuilles moins caractéristiques.)
Le parc Chotek, un beau jardin à l’anglaise tracé en 1832. Je m’y suis rendu pour Franz Kafka mais aussi pour tenter d’y retrouver les vues qu’y avait photographiées l’un de mes photographes préférés, Josek Sudek. C’était en été et je n’ai pas retrouvé l’ambiance de ses photographies, mais qu’importe. Le Chotkovy sady était pour Franz Kafka « le plus bel endroit à Prague » ; et tout en marchant dans ce parc, bien des souvenirs de lectures me sont venus, dans un tumulte tel que je n’ai pu en prendre note.
Enfin, autre lieu où je me suis rendu spécifiquement pour Franz Kafka, le bâtiment de la rue Na poříčí, construit en 1894, lui aussi dans le style néo-baroque, et qui est aujourd’hui Hotel Century Old Town Prague (MGallery by Sofitel). Je n’ai pu y entrer et me suis contenté de faire des va-et-vient devant cette imposante construction tout en pensant aux rapports de Franz Kafka avec son travail de salarié, notamment aux Assurances ouvrières contre les accidents pour le royaume de Bohême. Franz Kafka entre dans cette compagnie fin juillet 1908, avec l’appui du père d’un camarade de classe, le Dr. Otto Přibram, président de cette compagnie depuis 1895, une compagnie qui compte alors environ deux cent cinquante employés, parmi lesquels seulement deux Juifs, Franz Kafka et le Dr. Siegmund Fleischmann, dont Franz Kafka devient l’adjoint. Les conditions de travail (emploi du temps, salaires, retraites) sont sensiblement meilleures qu’à la compagnie qu’il vient de quitter, les Assicurazioni Generali. Dans ses écrits, il se plaint néanmoins souvent de ce travail ; mais chez Franz Kafka, la plainte a une tonalité très particulière et, à ma connaissance, unique dans l’histoire de la littérature. C’est une plainte vitale, une donnée essentielle du processus de création.
Franz Kafka est très apprécié dans son travail et il devient vite un expert en assurance. Je ne sais ce qu’il reste du travail qu’il a effectué dans cette compagnie, soit des documents qu’il y a produits ; je n’en connais que quelques-uns. J’ai cherché et j’ai posé à ce sujet diverses questions à l’intelligence artificielle (IA), une désignation qui ne me plaît guère mais c’est ainsi. Ce qu’elle m’a répondu correspond précisément à ce que j’avais en tête. Je résume :
La plupart des dossiers administratifs de ladite compagnie ont été perdus ou détruits, notamment à cause des guerres et des restructurations institutionnelles. Les textes qu’il a rédigés (rapports, expertises, propositions de règlements) n’étaient généralement pas signés mais publiés au nom de l’institution. Quelques rapports et notices techniques peuvent lui être attribués avec un degré de probabilité raisonnable. Certains de ces textes figurent dans des éditions critiques de ses œuvres complètes.
La prévention des accidents du travail en était à ses début. Franz Kafka ne se cantonnait pas aux bureaux et aux tribunaux, il se rendait dans les usines, les ateliers, les chantiers. Dans une lettre à Max Brod, il énumère des dossiers d’accidents qu’il lui faut traiter, par exemple ceux des employés qui tombent des échafaudages et des échelles ; et il évoque ces jeunes filles qui travaillent dans des fabriques de porcelaine et qui tombent dans les escaliers alors qu’elles ont les bras chargés de piles d’assiettes. Et je cite ce long passage extrait de ses journaux, en date du 5 février 1912 : « […] Hier à l’usine. Les jeunes filles avec leurs vêtements défaits et d’une saleté en soi insupportable, avec leurs cheveux décoiffés comme au réveil, avec leur expression du visage figée par le bruit incessant des transmissions et de chacune des machines certes automatiques mais qui s’arrêtent de marcher de façon imprévisible ne sont pas des êtres humains, on ne les salue pas, on ne s’excuse pas quand on les bouscule, si on les appelle pour un petit travail, elles l’exécutent et retournent aussitôt à leur machine, d’un signe de tête on leur montre où elles doivent intervenir, elles sont là en jupon, elles sont livrées au plus petit pouvoir et elles n’ont même pas assez de sérénité d’esprit pour reconnaître ce pouvoir par des regards et des courbettes afin qu’il soit bien disposé à leur égard. Mais qu’il soit six heures, qu’elles se le crient les unes aux autres, qu’elles détachent le foulard de leur cou et de leurs cheveux, qu’elles se débarrassent de la poussière à l’aide d’une brosse qui fait le tour de la salle et est réclamée par les impatientes, qu’elles tirent leur jupon par-dessus leur tête et qu’elles arrivent à se laver les mains tant bien que mal, finalement ce sont tout de même des femmes, elles peuvent sourire malgré leur pâleur et leurs mauvaises dents, secouer leur corps raidi, on ne peut plus les bousculer, les regarder ou ne pas les remarquer, on se presse contre les caisses graisseuses pour les laisser passer, on garde son chapeau à la main quand elles disent bonsoir, et on ne sait pas comment on doit le prendre quand l’une d’entre elles tend notre pardessus pour que nous le mettions ».
Je me suis donc tenu longuement devant la façade derrière laquelle le Dr. Franz Kafka a travaillé, un bâtiment néo-baroque comme tant d’autres dans le Vieux Prague, un bâtiment édifié en 1894 suivant les plans d’Alfons Wertmüller. Je savais que Franz Kafka avait travaillé au dernier étage, puis au premier mais sans pouvoir désigner avec exactitude derrière quelles fenêtres ; mais qu’importe ! Au cours de ses douze années de carrière au sein de cette compagnie, il a été promu plusieurs fois, et ses supérieurs n’ont cessé de louer ses compétences et son sérieux.
Parmi les monuments dédiés à Franz Kafka, la statue de David Černý, un artiste conceptuel tchèque qui s’est rendu célèbre d’une manière plutôt cocasse. Je vais y venir. Ce buste de Franz Kafka est constitué de quarante-deux plaques chromées, des plaques mobiles, le tout d’une hauteur de dix mètres et d’un poids approchant les quarante tonnes ! Ce monument se veut une référence à « La Métamorphose ». Le concept me semble pauvre, plus pauvre que celui auquel a donné forme Jaroslav Róna que j’ai cité. Mais qu’importe ! Tous ces monuments auraient déplu à Franz Kafka qui, déjà, n’aurait pas apprécié d’être commémoré, et surtout d’une manière aussi imposante, avec ces monuments de plusieurs tonnes. Avoir quelques lecteurs attentifs lui aurait suffi. Et tandis que j’écris ces lignes, il me revient qu’il avait demandé à Max Brod de brûler son œuvre, une demande ambiguë me semble-t-il. Franz Kafka était-il sûr que son ami accomplirait sa volonté ? Ne lui aurait-il pas demandé car nullement assuré qu’il l’accomplirait ? Ce questionnement me revient souvent, et je ne puis y apporter aucune réponse, rien que des questions, comme celles que je viens de poser, des questions qui s’imposent à moi, qui me saisissent, des questions tentaculaires, et je ne force pas la note.
Un mot à propos de David Černý. Cet artiste se rend célèbre en peignant en rose, en avril 1991, et avec l’aide d’un condisciple, le char JS-2 placé sur un piédestal, en souvenir de la libération de Prague par l’Armée rouge. Les autorités russes exigent que le char soit repeint dans sa couleur d’origine. David Černý est emprisonné et le char repeint. Mais des députés profitent de leur immunité parlementaire pour repeindre le char en rose. David Černý est libéré sans tarder. Le JS-2 est transféré au Musée de l’Armée et repeint dans sa couleur d’origine avant d’être de nouveau repeint en rose, en accord avec David Černy, en juin 2011, à l’occasion du 20ème anniversaire du départ des troupes soviétiques de Tchécoslovaquie.
Poursuivi par le bruit. Ma chambre est belle, beaucoup plus agréable que celle de la Bilekgasse. Je suis très dépendant de la vue, celle qu’on a d’ici est belle, c’est la Teinkirche. Mais en bas, les voitures font un terrible vacarme, auquel je commence cependant à l’habituer. Impossible, en revanche, de m’habituer aux bruits de l’après-midi. De temps à autre, un craquement dans la cuisine ou le couloir. Au-dessus de moi, hier, le roulement perpétuel d’une boule par terre, comme si l’on jouait aux quilles à une fin qui m’échappe, après quoi il y eut encore le piano d’en bas. Hier soir, calme relatif, j’ai travaillé avec un peu d’espoir (Substitut), aujourd’hui, j’ai commencé dans la joie, puis subitement des gens se mettent à parler, à côté ou au-dessous de moi, avec des voix si fortes et si changeantes que j’ai l’impression qu’ils m’enveloppent de toutes parts. Je me suis un peu battu avec le bruit, puis je suis resté allongé sur le canapé, les nerfs littéralement à vif ; passé dix heures, le calme est revenu, mais je n’ai pas pu me remettre au travail.
Journal, Franz Kafka
Olivier Ypsilantis