Abraham Heschel – 2/3 

 Abrahm Heschel
 

IV – La révolution théologique (1950-1955)

Les deux ouvrages de philosophie religieuse, « Man is Not Alone » et « God in Search of Man », se proposent de guider le lecteur suivant la conviction selon laquelle la Bible hébraïque peut être le lieu de rencontre de toutes les sensibilités juives. En 1953, devant un public tant conservative que reform, Abraham Heschel dénonce le service sacré, devenu une sorte de représentation théâtrale, et l’apathie des fidèles, devenus de simples spectateurs. Face aux attitudes courantes qui affaiblissent le judaïsme (il en répertorie quatre), Abraham Heschel propose une démarche centrée sur Dieu comme Sujet ultime : « C’est précisément la fonction de la prière de transférer le centre de la vie de la conscience de soi à l’abandon de soi. » Soucieux d’amplifier sa phénoménologie de l’inspiration prophétique, il travaille à unir raison et émotion. La réflexion doit d’abord conduire à l’« étonnement », à l’« admiration radicale », à une perception inhabituelle du monde.

Dans la première partie de « Man is Not Alone », l’auteur nous invite à l’intuition mystique (qui conduit à l’engagement) ; il nous invite également à ne pas nous empêtrer dans les concepts et les dogmes. C’est l’intuition qui ouvre à la profondeur sacrée du monde que la vénération religieuse (reverence) soutient. Le moi rationnel est invité à descendre de son piédestal pour s’ouvrir à la depth theology : « A notre connaissance, le monde et le moi sont deux choses différentes, un objet et un sujet ; mais par notre émerveillement, ils sont un dans l’être et dans l’éternité. Nous devenons vivants au sein de la grande fraternité de tous les êtres. » Étape suivante : pressentir une transcendance hors de notre portée puis nous tourner vers notre propre esprit afin d’en examiner la dynamique. Le divin se laissera alors entrevoir « comme si notre propre volonté nous était imposée », comme si Dieu maintenait un rapport avec le monde par nos subjectivités. Edward K. Kaplan : « Telle est la ‟révolution copernicienne” opérée par Heschel sur le plan théologique : le recentrement du moi humain dans la perspective du Moi divin. Dieu à la fois immanent et transcendant. »

Dans la deuxième partie de « Man is Not Alone », Abraham Heschel définit son humanisme du saint et s’en prend aux valeurs utilitaires qui dominent les sciences humaines. Il renverse la définition psychologique de la religion comme réponse aux besoins de l’homme : c’est plutôt Dieu qui a besoin de l’homme. Quant à la religion juive, elle est « la conscience de l’intérêt de Dieu pour l’homme, la conscience d’une alliance, d’une responsabilité qui L’engage aussi bien qu’elle nous engage. » Dans le dernier chapitre, Abraham Heschel ramène le lecteur à son idéal, l’ « homme de piété », l’homme guidé par une conscience continue de la Présence divine. « God in Search of Man » ferme le cycle de la révolution théologique de « Man is Not Alone ». Dans la première partie, il consigne « trois points de départ pour la compréhension de Dieu » : « le sentiment de Sa présence dans le monde », « le sentiment de Sa présence dans la Bible », « le sentiment de Sa présence dans les actes sacrés (les misvot) ». Dans la propédeutique d’Abraham Heschel, la Bible occupe la première place, devant le Talmud qui ne se prête guère à une lecture intuitive. Il commence par insister sur l’émerveillement qui engendre un sentiment de vacuité face à la parole et aux théories, sur le non-savoir ultime qui laisse l’initiative à Dieu. Dans la deuxième partie, il évoque le « paradoxe du Sinaï ». Il s’élève contre la lecture littérale et invoque la dimension métaphorique : « Ce qui est littéralement vrai pour nous devient métaphore par rapport à ce qui est métaphoriquement réel pour Dieu. » La Bible est comme un câble électrique chargé de l’esprit de Dieu. Dans la dernière partie, il définit les principes fondamentaux du judaïsme, à commencer par la pleine acceptation des contradictions et des polarités dont il se nourrit. Il pointe du doigt la relation entre le comportement extérieur et la conscience qui l’accompagne : ce qui compte c’est la kavana (l’intention intime). La loi n’a pas été instituée en vue d’elle-même mais en vue de Dieu. Il rappelle l’importance du Shabbat, une observance qui permet de marquer l’indépendance de l’homme envers la civilisation, la société, et de rappeler que tout homme est un prince. Être juif, c’est témoigner des valeurs divines contre les idolâtres et les idéologies. C’est aussi assumer un surcroît de responsabilité par l’ « élection. Le peuple juif est placé entre l’élection divine (le particularisme) et la vocation prophétique (l’universalisme).

 

V – Une spiritualité engagée (1955-1965)

Au cours de cette période, Abraham Heschel publie des livres majeurs : « The Prophets » qui servira d’appui biblique et théologique à son activisme des années 1960 ; « La Tora céleste au miroir des générations », deux volumes en hébreu sur les débats théologiques chez les rabbins du Talmud ; « Who is Man ? », un ensemble de conférences où il établit son humanisme du saint.

En 1960, il commence à être médiatisé avec ce rassemblement organisé par la Maison-Blanche à l’occasion du 25e anniversaire de la réunion sur la jeunesse. Son discours fait la une du Washington Post. Autre triomphe, en 1962, à la Maison-Blanche sur la question des personnes âgées. Abraham Heschel sait qu’il lui faut faire œuvre de pédagogue. Les milieux juifs américains ont généralement une faible connaissance des textes sacrés, des fêtes, des coutumes et des règles de la Halakha. Il s’associe à des bureaux d’éducation juive et à l’organisation nationale Religious Education Association. Devant ces publics, il rend compte des apports spirituels du judaïsme et il s’emploie à revivifier un judaïsme devenu ennuyeux — ce sont ses propres mots. Le judaïsme ne doit pas se contenter d’être un mode de vie, il doit être une authentique forme de pensée avec comme ligne d’horizon la sainteté, toujours ; et pour ce faire, il faut revivifier la tradition. Le but suprême de l’éducation est de nourrir l’émerveillement, lequel soutient l’observance. Viennent ensuite les aperçus intuitifs comme la conviction d’être redevable à Dieu. De la sorte, le pont entre théologie et éthique, vie intérieure et action est établi comme est établi le dialogue inter-religieux, étant donné que « la vénération de Dieu implique la vénération de l’homme ». C’est l’alliance (brit) entre le divin et l’humain.

En 1965 paraît « Who is Man ? » où Abraham Hescher établit que toute réflexion philosophique sur l’homme est conditionnée par un contexte historique. Par son humanisme biblique, Abraham Hescher garantit la valeur (preciousness) de l’individu — seule entité naturelle à laquelle s’associe la sainteté —, de l’homme dont le souci d’autrui et la réciprocité sont les attributs constitutifs. Dieu est à la recherche de l’homme. Dans le dernier chapitre, il affirme que l’homme n’est pas qu’être (voir sa polémique contre l’ontologie et son positionnement vis-à-vis de Heidegger). Il définit ainsi la théologie des profondeurs : « La théologie des profondeurs vise à rencontrer l’individu à certains moments où celui-ci est impliqué dans sa totalité, et qui sont affectés par tout ce qu’il ressent, pense et accomplit. Elle tire sa substance de ce qui arrive à l’homme dans ces moments de contact direct avec la réalité ultime. C’est à ces moments-là que naissent les intuitions décisives. » Abraham Heschel espère ce lieu de rencontre entre toutes les religions où confluent « l’océan infini de l’aspiration humaine vers Dieu » et notre appréhension de « la tragique déficience de la foi humaine ». Dans son étude globale du Talmud, « La Tora céleste au miroir des générations », l’opposition entre deux écoles est soulignée : celle de Rabbi Akiva et celle de Rabbi Ishmaël. L’un et l’autre sont convaincus que Moïse a reçu la Tora au mont Sinaï. Mais pour Rabbi Akiva, la vraie Tora est au ciel, avec signification cachée derrière chaque lettre et leurs ornements ; tandis que pour Rabbi Ishmaël, le sens littéral est essentiel : « La Tora parle en langage humain ». Abraham Heschel ressent cette tension entre ces deux tempéraments ; il se sent toutefois plus proche de Rabbi Akiva qui a élaboré la notion des émotions de Dieu. Il partage également avec ce rabbi la théologie de la Shekkina (la Présence divine exilée dans le monde).

« The Prophets » permet de comprendre l’action et la source de la pensée religieuse d’Abraham Heschel. Dans ce livre, il reprend sa thèse soutenue à l’université de Berlin, en 1933, thèse à laquelle il ajoute des pages consacrées aux prophètes pré-exiliques : Amos, Osée, Isaïe, Michée, Jérémie et Habacuc. A l’approche scientifique pratiquée à Berlin, il adjoint sa subjectivité afin d’atteindre la « communauté avec les prophètes ». La prophétie comme point de croisement entre Dieu et l’homme — Dieu se soucie de l’histoire humaine. Abraham Heschel réaffirme que toute appréhension de Dieu est l’acte d’être appréhendé par Dieu ; et il résume ainsi sa théologie de l’humain : « ‟Connais ton Dieu” (I Chron. 28, 9) plutôt que ‟Connais-toi toi-même”, tel est l’impératif catégorique de l’homme biblique. Il n’y a pas de connaissance de soi sans connaissance de Dieu. »

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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