La philosophie juive – 2/2

 

Autre philosophe juif, un contemporain de Gabirol, Bahya ibn Paqûda de Saragosse, auteur d’un des livres les plus populaires dans le monde juif médiéval, « Les Devoirs du cœur », traduit par André Chouraqui :

http://www.akadem.org/medias/documents/Bahyia-Doc1.pdf

Ce livre offre une présentation systématique de l’éthique juive. Comme son titre l’indique, il invite à la dévotion mais aussi à l’étude de la philosophie et des sciences naturelles et autres disciplines afférentes, autant d’études qui ne peuvent qu’augmenter l’admiration de l’homme pour son Créateur et la Création dans laquelle s’inscrivent tous les hommes. Bahya ibn Paqûda est le premier philosophe juif pour lequel la pensée philosophique, plus qu’une apologétique, est un devoir religieux mais aussi intellectuel et un commandement divin.

Judah Halevi s’emploie à démontrer l’excellence du judaïsme par rapport au christianisme et à l’islam avec « un livre d’arguments et de démonstrations en aide à la foi dépréciée », un livre rédigé sous la forme d’un dialogue entre un érudit juif et le roi des Khazars. Judah Halevi est le premier à distinguer la philosophie de la Révélation, « entre le Dieu d’Aristote et le Dieu d’Abraham ». Il insiste sur la vérité de la Révélation, non pas limitée à un individu, avec sa charge de subjectivisme voire d’illusion, mais s’adressant à tout un peuple, Israël sur le mont Sinaï. Pour Judah Halevi, cette révélation – la Révélation – est le fondement et la source de toute connaissance religieuse et elle garantit la suprématie de la foi d’Israël.

 

Une épreuve extraite du « Diwan » annotée de la main de Judah Halevi

 

Ainsi Israël est-il le peuple de la Révélation et de la prophétie. Cette élection se retrouve dans la nature, d’où les règnes : minéral, végétal, animal, humain. Dans le règne humain, certains individus sont doués d’une faculté divine, l’esprit prophétique, une faculté placée par Dieu en Adam, Sa création, transmise par une descendance ininterrompue et choisie jusqu’aux fils de Jacob avant de passer à toute la communauté d’Israël. En vertu de ces facultés héréditaires, Israël a été élu par Dieu pout être le Peuple de la Prophétie. Tous les Juifs, au moins potentiellement, devinrent porteurs de cet esprit, un esprit terriblement variable selon les circonstances et le milieu ambiant, d’où l’importance de la Torah (à commencer par les commandements rituels) et de la Terre Sainte.

Les commandements de la Torah (à commencer par les commandements rituels) sont considérés par Judah Halevi comme des sacrements qui canalisent les énergies spirituelles et activent l’esprit prophétique. La Terre Sainte a elle aussi une qualité sacramentelle et offre un environnement physique favorable à cet esprit. L’association Torah / Terre Sainte fortifie chacun de ses termes. Ajoutons-y l’hébreu, une langue qui par sa structure même et sa force expressive est le plus sûr moyen d’entrer en contact avec l’esprit prophétique. Cette vision nationaliste n’est pas enfermée en elle-même. Israël, peuple élu, est, nous dit Judah Halevi, le cœur des nations. Israël est plus sensible aux afflictions et aux souffrances du monde et, en même temps, il procure à l’humanité civilisée son énergie morale et spirituelle. Toutes les nations possèdent cet esprit prophétique mais à un degré moindre. Lorsqu’adviendra le règne messianique, elles atteindront le degré atteint par Israël.

Cette défense de la foi d’Israël, comme de la foi en général, se vit fragilisée par le progrès des études physiques chez les Arabes au XIe siècle, ce qui conduisit à l’abandon graduel de la spiritualité néo-platonicienne en faveur du rationalisme aristotélicien qui imposait la conception d’un Univers éternel et incréé où l’action de la Providence ne pouvait avoir la moindre incidence sur la Nature et l’Histoire.

Abraham ibn Daud relève le défi avec « La Foi exaltée », première tentative faite par un philosophe juif pour harmoniser l’aristotélisme et le judaïsme. Son postulat est qu’il n’y a pas de conflit entre religion et philosophie. Il part de l’argument le plus direct d’Aristote, basé sur la théorie de la nature du mouvement (voir détails). Il envisage Dieu comme Celui qui met en mouvement. Par ailleurs, il développe la notion d’existence nécessaire élaborée par Avicenne et Al-Farabi (voir détails). Cette tentative d’interpréter le judaïsme sur un mode aristotélicien préparait le chemin à Maïmonide.

Je passe sur la présentation qu’Isidore Epstein fait de Maïmonide pour en venir brièvement à son influence. Le « Guide des égarés » fut traduit du vivant de son auteur et ainsi exerça-t-il également une immense influence sur le monde juif non-arabophone. Par ailleurs, une traduction en latin influença le monde chrétien latin au Moyen-Âge, en particulier Saint Thomas d’Aquin. Dans les communautés juives, ce livre fut adopté par les classes cultivées comme le texte philosophique par excellence.

Au XIIIe et XIVe siècle, l’œuvre de Maïmonide est controversée, tant sur le plan religieux que philosophique. Parmi ses principaux détracteurs, Levi ben Gerson, le seul Juif aristotélicien qui puisse être comparé à Maïmonide en termes de capacité spéculative. Levi ben Gerson commence par affirmer que Dieu n’est pas l’Absolu inconnaissable des néo-platoniciens mais la Pensée la plus élevée, d’où, selon lui, la possibilité de concevoir que Dieu ait des attributs positifs sans porter atteinte à l’unité divine. Par ailleurs, il s’oppose radicalement à Maïmonide sur la doctrine de la Création puisqu’il plaide en faveur d’un Univers incréé qu’il met en rapport avec l’Unité de Dieu : Dieu n’a pas créé la matière – indépendante de Lui –, Il a donné forme à la matière, à l’informe.

 

Ceci pourrait être un autographe de Maïmonide (Genizah Fragments. Cambridge University Library)

 

Autre critique de Maïmonide en la personne de Hasdai Crescas qui vécut dans une Espagne où l’aristotélisme dominait la pensée religieuse-philosophique juive. C’est lui qui va desserrer l’étreinte qui menace d’étouffer la spécificité de la pensée juive. Ainsi, dans « Lumière de l’Éternel » attaque-t-il Aristote sans ménager Maïmonide. Dans une suite d’arguments à caractère analytique, il démontre l’existence d’une série infinie de causes qui démolissent la structure des vingt-six propositions sur lesquelles Maïmonide appuie ses preuves de l’existence de Dieu. Afin de prouver Son existence, il en revient à l’idée de nécessaire existence, de l’Univers envisagé non comme une nécessité naturelle de cause à effet mais comme le produit de la volonté de Dieu dont le plus haut attribut est l’Amour et dont la Création est la manifestation même de Son amour. Ainsi la création ex nihilo est-elle la marque de la volonté de Dieu et de Son amour, libres de toute influence extérieure.

De la sorte, Hasdai Crescas s’efforce de concilier le judaïsme et la théorie aristotélicienne de l’Univers. Cette conception de la Création comme acte nécessaire de l’Amour divin l’amène à placer la volonté et l’émotion au-dessus de la connaissance intellectuelle et de la pure raison, s’opposant ainsi à Maïmonide dans sa relation de l’homme à Dieu. Cette préséance donnée à l’Amour sur l’Intellect prépare son ample critique de Maïmonide qui ne distingue pas entre doctrines (fondamentales) et croyances (qui bien qu’obligatoires sont secondaires). Hasdai Crescas classe les dogmes du judaïsme en trois catégories : Principes fondamentaux, ceux dont le judaïsme ne peut faire l’économie sous peine de disparaître ; Vraies croyances, dont la négation conduit à l’hérésie mais ne porte pas de coup décisif au judaïsme ; Opinions, qui bien qu’appartenant au corpus du judaïsme sont laissées à l’appréciation de chacun.

Dans les Principes fondamentaux, Hasdai Crescas inclut l’Amour de Dieu, totalement absent du credo de Maïmonide. Par ailleurs, la résurrection (et la vie éternelle) et la rétribution, fondamentales pour Maïmonide, sont envisagées par Hasdai Crescas comme simples « croyances ». Simples croyances également, et contrairement à Maïmonide, l’éternité de la Torah, la suprématie de Moïse comme prophète, la venue du Messie, l’efficacité de la prière et de la pénitence (sur ce dernier point, on pourrait voir une réaction face aux Chrétiens). Dans les Opinions, on retiendra sur le plan intellectuel : 1. Un moteur premier. 2. L’impossibilité d’appréhender l’essence divine ; sur le plan des superstitions : 1. La localisation précise du Paradis et de l’Enfer. 2. Les démons. 3. Les talismans et les amulettes. Le déterminisme que suppose la Volonté divine n’étouffe pas le libre-arbitre que Hasdai Crescas classe parmi les Principes fondamentaux (à détailler).

Après Hasdai Crescas et son disciple Joseph Albo, la philosophie juive va connaître un long déclin. Joseph Albo est l’auteur d’un traité d’une grande clarté intitulé « Livre des Principes ». Face aux attaques de plus en plus systématiques de l’Église, il expose les beautés du judaïsme. (Il me faudra lui consacrer un article à part).

Isidore Epstein accorde dans ce chapitre une place très réduite à Isaac Abravanel. Je n’en rendrai donc pas compte, tout en me permettant de signaler l’article que j’ai consacré à ce philosophe sur ce blog même, sous le titre : « La philosophie d’Isaac Abravanel » :

http://zakhor-online.com/?p=9202

Le cycle de la philosophie juive médiévale ouvert par Saadia se referme avec Joseph Albo. A partir d’alors, il y eut un certain nombre de philosophes juifs (parmi lesquels Spinoza, dont la philosophie est enracinée dans l’héritage judaïque) mais il n’y eut pas à proprement parler de philosophie juive. La répression conduite par l’Église et l’expulsion des Juifs d’Espagne eurent raison des possibilités qu’offrait cette philosophie.

 

Olivier Ypsilantis

 

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