En dépit ce contexte, les communistes et l’EAM s’efforcent de trouver un accord politique. Ainsi, fin 1946 / début 1947, ils se rapprochent du libéral Themistoklís Sofoúlis qui tente de convaincre d’autres centristes afin de mettre en œuvre une politique de conciliation et de modération qui, selon lui, amènerait les guérilleros à déposer les armes. Mais Themistoklís Sofoúlis se montre inflexible quant aux conditions posées pour une éventuelle alliance. Les communistes ne tardent pas à se lasser de ses manœuvres et ils durcissent le ton. Les guérilleros qu’ils tiennent en réserve entrent bientôt dans la lutte armée. Les communistes grecs ne rêvent pas de guerre civile et, une fois de plus, ils temporisent suite à l’échec des négociations avec Themistoklís Sofoúlis. Le général Markos Vafiadès, le légendaire « général Markos », chef des guérilleros, fait parvenir une proposition de paix au quotidien The Times (lettre publiée le 10 septembre 1947), un cessez-le-feu à la condition que soit formé un Gouvernement incluant tous les partis, y compris l’EAM, avec amnistie générale. Dans cette lettre, le général Markos insiste sur l’inviolabilité des frontières du pays – les guérilleros restent profondément nationalistes. Mais les États-Unis qui ont pris la relève des Britanniques, et qui appuient les gouvernements qui se succèdent, ne se montrent en rien disposés au dialogue.
Entre mars 1947 et juin 1949, les États-Unis versent quatre cent millions de dollars d’aide militaire et trois cent millions de dollars d’aide économique au Gouvernement grec. L’inflation galope, en partie à cause de la guerre ; et les Grecs montrent toujours une même allergie à l’impôt. La collecte de l’impôt ne cesse de diminuer et, au cours de la guerre civile, un tiers de la population grecque vit de l’aide américaine, une aide qui empêche véritablement un très grand nombre de Grecs de mourir de faim.
Entre 1947 et 1949, la situation politique (dominée par les États-Unis) reste plus ou moins la même qu’entre 1945 et 1946, période sous domination britannique. La vie politique est essentiellement conduite par des chefs de partis qui n’agissent qu’en fonction de leurs intérêts. Le pays part à la dérive, la fraude et la corruption gagnent tout le monde politique. En septembre 1947, les États-Unis imposent Themistoklís Sofoúlis comme Premier ministre ; mais rien ne change. L’extrême droite reste fermement installée dans l’appareil d’État et dans l’armée. Les groupes armés d’extrême droite ont carte blanche dans les provinces ; ils sont armés directement ou indirectement par l’armée régulière, elle-même appuyée par les États-Unis – voir le groupe Tsaous Anton au nord et le groupe X au sud.
Même un socialiste comme Aléxandros Svólo, et qui ne soutient plus l’EAM, se montre déçu par la Doctrine Truman, une déception partagée par des hommes de droite, du centre et de gauche, y compris par Themistoklís Sofoúlis. Harry S. Truman rend le communisme responsable de toutes les misères de la Grèce, une appréciation qui est critiquée aux États-Unis même, notamment par le sous-secrétaire d’État Dean Acheson. La dynamique de l’intervention américaine décourage des hommes tels qu’Aléxandros Svólo et pousse à la radicalisation des individus pourtant ouverts au dialogue. Walter Lippmann critique la Doctrine Truman, son soutien radical à un Gouvernement non-représentatif tenu par des forces d’extrême droite. Les États-Unis attisent ainsi la guerre civile alors qu’ils pourraient apaiser les tensions en soutenant les partis modérés, tant du centre gauche que du centre droit. Mais l’anticommunisme porté par la Doctrine Truman ne peut accepter des gouvernements modérés ; il pousse à la radicalisation. Ainsi ont été écartés nombre de réformateurs modérés.
Le 7 septembre 1947, Themistoklís Sofoúlis, et à la demande de la Mission américaine, forme un Gouvernement de coalition composé de treize monarchistes et de onze libéraux. Premier acte officiel de Themistoklís Sofoúlis : promulguer une offre d’amnistie. Mais elle n’est accompagnée d’aucune promesse de changement politique. Par ailleurs, le fait que la police, l’armée et l’appareil étatique soient contrôlés par l’extrême droite ne garantit en rien le respect de cette amnistie. La gauche a donc raison de se méfier d’elle. Ceux, très peu nombreux, qui l’acceptent ne tardent pas à le regretter.
Cette offre d’amnistie arrive à un moment où l’EAM a promulgué un programme politique modéré, un compromis, un cessez-le-feu appuyé par une bonne partie du centre et de la gauche modérée. Cette proposition d’amnistie ne concerne pas les communistes. Elle est plus une offre de capitulation qu’une amnistie. Soutenue par les conseillers américains, cette offre du Gouvernement grec est accueillie d’autant plus froidement par les guérilleros qu’elle est tardive, peu spontanée, capricieuse même.
Selon James E. Cross, l’objectif de cette amnistie aurait été de séparer les guérilleros modérés des radicaux. Promue par Themistoklís Sofoúlis, cette amnistie est peu libre de ses mouvements ; elle ne fait que satisfaire le Gouvernement américain, promoteur d’un simulacre de pardon et de justice. Lorsque les Américains constatent l’échec de leur projet d’amnistie, ils déclarent que les guérilleros sont des agresseurs qui agissent avec le soutien des pays communistes voisins, que leur succès dépend exclusivement de soutiens extérieurs : Union soviétique, Chine, Vietnam du Nord et Cuba, selon les circonstances, et que leur défaite finale est uniquement due à l’absence d’aide venue du nord.
Point important et pas assez connu : l’assistance extérieure n’est ni soviétique, yougoslave, albanaise ou bulgare, mais britannique, soit une véritable opération militaire qui va changer d’une manière décisive le rapport des forces dans le pays et déterminer la suite des événements. On ne peut nier qu’en 1947, 1948, et une partie de 1949, les guérilleros bénéficient d’une manière ou d’une autre de l’aide de pays frontaliers, soit la Yougoslavie, l’Albanie et la Bulgarie. Mais l’essentiel de leur armement date de la Deuxième Guerre mondiale, soit des armes allemandes, italiennes et britanniques. Au cours de cette période, les Soviétiques ne leur apportent aucune aide. Staline se montre même hostile envers les rebelles grecs.
Ce qui a donné naissance à cette exagération sur l’aide extérieure venue du nord, c’est l’expulsion du Parti communiste yougoslave du Komintern en juin 1948. Le KKE appuie ce dernier et déclare que Tito soutient l’armée gouvernementale grecque, ce qui conduit Tito à cesser toute aide aux guérilleros et à leur fermer sa frontière. Cette défection de la Yougoslavie a de sérieuses conséquences pour les guérilleros qui se voient chassés d’un sanctuaire et qui par ailleurs sépare leurs forces positionnées le long de la frontière albanaise de celles positionnées le long de la frontière bulgare. Désireux de consolider leurs bases au Nord, les guérilleros se lancent dans des offensives qui dépassent leurs forces. Une suite de défaites écrasantes infligées par une armée gouvernementale ravigotée précipite la fin de la guerre civile, au cours de l’été 1949. Les guérilleros combattent non seulement dans les montagnes du Nord de la Grèce mais aussi dans le Péloponnèse ainsi que dans plusieurs îles.
Suite à l’abandon du Komintern par la Yougoslavie, une vieille inquiétude grecque se voit réactivée : l’indépendance de la Macédoine, une Macédoine qui serait constituée d’une part conséquente de la Grèce, de la Yougoslavie et de la Bulgarie. La direction du KKE s’éloigne formellement du nationaliste Márkos Vafiádis et se rapproche de Níkos Zachariádis qui accepte avec enthousiasme une possible indépendance de la Macédoine, tandis que l’EAM la refuse. Márkos Vafiádis, stratège de talent, par ailleurs extraordinairement populaire parmi ses hommes, est remplacé par l’idéologue Níkos Zachariádis, une personnalité de moindre envergure. Márkos Vafiádis favorise l’engagement de petites unités très mobiles de guérilleros ; mais en novembre 1948, le haut commandement de l’Armée démocratique de Grèce (DES), branche armée du KKE, décide de fondre les guérilleros dans des unités conventionnelles, un signe qui annonce la chute de Márkos Vafiádis et l’ascension de Níkos Zachariádis. Dans un même temps, le Comité central du KKE dénonce « l’opportunisme de droite » comme « l’ennemi fondamental au sein du Parti communiste ». Les guérilleros s’adonnent à des procédés qui vont leur coûter cher quant à l’appui populaire. Plus grave (et plus connu), le rapt de milliers d’enfants grecs dans leurs villages, au début de l’année 1948, et leur transfert vers les pays communistes d’Europe, sous prétexte de les mettre à l’abri de la guerre, une explication certes non dénuée de raison mais derrière laquelle se cache une autre explication : nombre de ces enfants sont pris en otages pour s’assurer du « bon comportement » de l’ennemi mais aussi des camarades de combat. On a laissé entendre que le toujours plus puissant Níkos Zachariádis doutait de la loyauté des vétérans de l’EAM et de l’ELAS, en particulier des partisans de Márkos Vafiádis. De son côté, l’armée gouvernementale ne cesse de se renforcer sous l’impulsion du général Aléxandros Papagos, héros de la campagne d’Albanie de 1940-41 et qui sera nommé général en chef en janvier 1949. En février 1948, le lieutenant-général James Van Fleet est nommé responsable d’un groupe de conseillers militaires américains. L’aide américaine est très supérieure tant en qualité qu’en quantité à ce que les guérilleros ont reçu des pays communistes. Les Américains ont notamment fourni à l’armée gouvernementale une récente invention, le napalm. Les populations des villages sont par ailleurs regroupées afin que les guérilleros ne soient plus comme des poissons dans l’eau. Au cours de l’offensive finale de l’été 1949, l’armée gouvernementale compte 197 000 hommes contre 17 000 guérilleros.
Ci-joint, un extrait d’un article d’Armand Gaspard, qui fut le correspondant de la Gazette de Lausanne à Athènes :
Dans les derniers jours d’août 1949, l’armée grecque montait à l’assaut du mont Grammos, à la frontière albanaise. C’était le dernier bastion des partisans communistes qui avaient pris les armes au printemps 1946 contre le gouvernement « monarcho-fasciste » d’Athènes. Alors que ce dernier était soutenu par les Anglo-Américains, leurs adversaires avaient l’appui de Moscou et de ses alliés balkaniques. En Grèce, la guerre froide a dégénéré en un vrai conflit armé, fratricide de surcroît. Bilan : 120 000 morts et près d’un million d’autres victimes – mutilés, réfugiés, internés politiques, exilés.
Si, en été 1949, les combats se concentraient aux portes de l’Albanie, l’année précédente ils s’étendaient encore jusqu’au Péloponnèse. En automne 1948, à Mycènes, un correspondant de la BBC était enlevé à l’auberge de La Belle Hélène par des maquisards qui lui offraient l’opportunité d’un reportage exclusif dans leur réduit montagneux avant de le remettre à un pope de village. Au printemps 1949, un groupe d’archéologues français revenant de Delphes était intercepté par un commando qui leur faisait faire une excursion imprévue sur le mont Parnasse.
Parmi mes impressions les plus fortes, il y a cette tête de franc-tireur pendue à un lampadaire sur une place de la ville de Volos et, sur les contreforts du mont Vitsi, un champ de bataille calciné au napalm que les Américains commençaient à expérimenter. Il y a aussi l’épisode douloureux des 28 000 enfants enlevés dans les villages de Grèce du Nord et transférés dans les pays communistes voisins pour y être endoctriné (selon la version gouvernementale). Grâce au Comité international de la Croix-Rouge (CICR), la plupart ont été rapatriés après la guerre.
Olivier Ypsilantis