Le MP travailliste Francis Noel-Baker propose une analyse de la situation grecque qui doit être prise en compte, et qui rejoint dans sa conclusion celle de Lord Henry Maitland Wilson, à savoir que la radicalisation de l’EAM aurait pu être évitée par la diplomatie, par une attitude plus souple, notamment en encourageant les éléments non-communistes en son sein.
De fait, les Britanniques (et les Américains qui prendront la relève) perçoivent l’EAM comme un monolithe, et un monolithe communiste. Certes, le KKE y est bien présent, mais il aurait pu être relativement isolé des autres partis représentés au sein de l’EAM et, ainsi, être conduit à des concessions, d’autant plus que Staline s’était franchement détourné de la Grèce depuis sa rencontre avec Churchill.
Petit rappel. On sait que lors de la conférence de Moscou, en octobre 1944, ces deux dirigeants se sont répartis leurs sphères d’influence dans les Balkans – voir la « politique des pourcentages ». Staline respectera scrupuleusement cet accord et l’EAM-ELAS ne recevra pas le moindre soutien de l’Union soviétique au cours de la guerre civile. Pour les Britanniques, à la tête d’une puissance impériale et maritime, la Grèce occupe alors une position stratégique en Méditerranée orientale. La conférence de Yalta, en février 1945, confirmera cet accord. Je me permets d’ajouter que si Churchill avait mieux connu les Grecs et leur individualisme historique et forcené, il aurait compris que le communisme aurait eu bien du mal à s’établir dans ce pays – et je pourrais à ce propos en revenir à la guerre civile d’Espagne et à l’anticommunisme du tempérament espagnol. La rhétorique du KKE avait de quoi inquiéter, mais le KKE n’était pas tout l’EAM.
Suite au massacre sur la place Syntagma, le 3 décembre 1944, l’ELAS mobilise contre les Britanniques et les Grecs qui les soutiennent. Des dirigeants de l’EAM et de l’ELAS s’efforcent d’éviter le pire mais leurs ennemis politiques veulent en découdre, forts de l’appui britannique. Par ailleurs, un certain nombre de ces Grecs engagés aux côtés des Britanniques avaient été des collaborateurs des Allemands à des degrés divers. Lutter contre ces Grecs revenait donc pour une partie de l’EAM à poursuivre la lutte engagée au cours de l’Occupation.
Les dirigeants de l’EAM-ELAS (y compris au sein du KKE) sont prêts à discuter et à faire d’éventuelles concessions, ce mouvement rassemblant des sensibilités politiques diverses, ainsi que nous l’avons plusieurs fois signalé. Georges Siantos prend contact avec le général Ronald Scobie ; mais ce contact tourne court, le général exigeant l’évacuation d’Athènes par l’ELAS et son désarmement dans tout le pays, alors que ses ennemis (dont l’EDES) sont autorisés à conserver leur armement.
Je passe sur certains détails. Simplement, les Britanniques refusent tout gouvernement dans lequel entrerait l’EAM car pour nombre d’entre eux, à commencer par Churchill, l’EAM finirait par dévorer tous les autres partis.
Le 6 décembre 1944, soit trois jours après le massacre sur la place Syntagma, la RAF entre en action et appuie les troupes britanniques engagées dans des combats urbains, dont le 5th (Scots) Parachute Battalion. C’est la Dekemvrianá (Δεκεμβριανά), mot qui désigne les affrontements dans la capitale grecque du 3 décembre 1944 au 11 janvier 1945. Lorsque Churchill se rend à Athènes, à Noël 1944, des responsables de l’EAM-ELAS demandent à le rencontrer ; mais Churchill refuse en déclarant qu’il ne veut pas s’immiscer dans les affaires intérieures de la Grèce… Fin décembre 1944, l’ELAS contrôle toute la Grèce, hormis le centre d’Athènes, la côte de la baie de Phalère, et deux petites zones à Salonique et Patras. C’est alors que deux divisions britanniques sont aérotransportées en Grèce par les Américains. Dans la nuit du 4 au 5 janvier, l’ELAS quitte Athènes en y laissant une population armée et un grand nombre de francs-tireurs. Les Britanniques arrêtent environ 14 500 individus qu’ils suspectent d’être des francs-tireurs et en déportent un grand nombre en Afrique du Nord. En représailles, l’ELAS arrête 15 000 individus jugés politiquement suspects et les entraîne dans une marche forcée vers le nord de la Grèce, marche au cours de laquelle quatre mille d’entre eux meurent.
Et nous en arrivons au Traité de Varkiza. Les dirigeants de la Résistance sont d’accord sur la nécessité de négocier. Mais s’agit-il de gagner du temps pour se réorganiser et poursuivre l’affrontement, comme le proposent un certain nombre de dirigeants de l’EAM-ELAS, ou bien d’y mettre un terme au prix d’importantes concessions ? Nombre de ses dirigeants et militants espèrent un accord, les Britanniques aussi et d’autant plus que la conférence de Yalta approche et que Churchill aimerait se présenter devant Staline avec un dossier grec en ordre. Par ailleurs, les Britanniques, et Churchill en particulier, redoutent qu’une trêve ne permette à l’ELAS de se réorganiser. Des responsables britanniques (dont Harold Macmillan) espèrent régler la question grecque par le dialogue. Ils envisagent une conférence au cours de laquelle serait proposée une large amnistie, avec intégration éventuelle de membres de l’EAM (un mouvement qui, redisons-le, compte des éléments modérés, centristes) dans le gouvernement et des élections dans un délai aussi bref que possible, élections placées sous un contrôle interallié. Par ce calcul, les Britanniques espèrent gagner du temps pour organiser une armée gouvernementale, affermir le gouvernement issu des élections, gouvernement qui enverrait dans tout le pays ses représentants afin de remplacer l’auto-administration populaire.
Le Traité de Varkiza (voir ses cinq points) est signé le 12 février 1945, entre le ministre grec des Affaires étrangères et le secrétaire du KKE pour l’EAM-ELAS. À cette date, l’ELAS contrôle encore les trois-quarts du pays. Néanmoins, nombre de ses militants acceptent les accords, remettent leurs armes et reviennent à la vie civile. La direction de l’EAM s’efforce de justifier son « révisionnisme » et de maintenir la foi de ses membres en les invitant à lutter pour une société meilleure par des voies légales. Le mois d’avril suivant, deux des principaux leaders de l’EAM (les socialistes Ilias Tsirimokos et le professeur Alexandros Svolos) quittent l’EAM et fondent un petit parti, l’Union démocratique de gauche (EDA), après avoir dénoncé le KKE qu’ils accusent de vouloir mettre la main sur l’ensemble de l’EAM. C’est un coup dur pour l’EAM qui poursuit néanmoins son chemin et agrège de nombreuses tendances aux élections de 1946.
La majorité des observateurs de la vie politique grecque en 1945-1946 notent un haut degré de corruption de la classe politique, des compromissions, du laisser-aller face à de grandes questions comme l’inflation. Ceux qui ont appartenu à l’EAM sont tracassés de mille manières ; par exemple, en étant licenciés de leurs postes dans les services publics. L’avenir du pays semble bien sombre. Les éléments d’extrême-droite poussent leurs pions dans l’appareil d’État, et parmi eux de nombreux ex-collaborateurs. Le Traité de Varkiza n’aura été d’aucune utilité.
Nikos Zachariados, le responsable du KKE, vient de rentrer de Dachau. Il note que la Grèce est un point stratégique pour l’Empire britannique, qu’il faut tenir compte de ce fait pour asseoir une politique étrangère (grecque) réaliste ; et qu’aussi longtemps que cet empire se maintiendra, les Britanniques surveilleront étroitement la Grèce. Le centre de gravité de la Méditerranée (et particulièrement de la Méditerranée orientale) est alors l’Empire britannique. L’échec du Traité de Varkiza conduit le KKE à revoir sa position, d’autant plus que la situation économique de la Grèce est désastreuse et que l’inflation efface tous les gains.
Les monarchistes contrôlent l’essentiel de l’appareil électoral. En janvier 1946, le ministre des Affaires étrangères donne sa démission en déclarant qu’il ne peut y avoir d’élections libres sans une ample amnistie et la fin du terrorisme d’État. En mars de la même année, le vice-Premier ministre Giorgos Kafantaris donne également sa démission en déclarant que des élections tenues dans de telles conditions ne peuvent qu’être une sinistre comédie. La gauche se tient dans l’expectative. À la mi-janvier 1946, les leaders de l’EAM et du KKE donnent leur accord pour que se tiennent des élections ; puis ils perdent confiance et patience ; ils demandent à ce que le gouvernement démissionne pour en former un autre, plus représentatif – et pas nécessairement dominé par l’EAM. L’EAM et le KKE affirment leur intention de s’abstenir, confirmant ainsi la croyance de plus en plus partagée selon laquelle les élections seraient frauduleuses. La violence des organisations d’extrême-droite provoque un durcissement du KKE.
Le Gouvernement britannique (travailliste) insiste sur la tenue d’élections à la date prévue – redisons-le, la politique intérieure grecque ne l’intéresse qu’en regard des intérêts impériaux britanniques. Les élections se tiennent à la date prévue. Les partis de gauche s’abstiennent et les monarchistes l’emportent à une majorité écrasante, tandis que la violence d’extrême-droite ne cesse d’augmenter. Un plébiscite sur le retour du roi se tient en septembre 1946. Une fois encore, il ne reflète en rien la volonté populaire. Au cours du printemps et de l’été 1946, des milliers de femmes et d’hommes partent pour les montagnes. À la fin de l’année, on compte environ dix mille guérilleros. La violence gouvernementale et une opposition de plus en plus radicalisée, une population qui dans sa majorité espère la paix et la reconstruction, telle est la triste situation de la Grèce, une situation explosive. Les premiers groupes de guérilleros se constituent avant que les communistes n’aient décidé d’opter pour la lutte armée. Afin de ne pas être pris de vitesse, le KKE se décide à soutenir les guérilleros dans l’espoir de provoquer une crise gouvernementale qui le rapproche (avec l’EAM) du pouvoir. Si le KKE les soutient, très peu de communistes partent pour les montagnes. Seule une minorité d’entre eux a combattu au sein de l’ELAS durant l’Occupation. On peut ne pas être communiste, ni même de gauche, et constater que la droite grecque d’alors fait un usage inconsidéré de la violence tant politique que militaire. Et les élections sont systématiquement truquées. La direction du KKE laisse passer un an et demi avant de reprendre les armes.
En août 1946, une délégation parlementaire britannique (composée de membres du Parti travailliste, mais aussi libéral et conservateur) se rend en Grèce. Tous rapportent, et sans ambages, des violences perpétrées par les groupes armés de droite, une politique officielle ouvertement monarchiste, l’absence de tout plan visant à reconstruire le pays ; et ils recommandent une ample politique d’amnistie, la restauration des libertés constitutionnelles ; bref, tout ce qui pourrait conduire à un apaisement de la vie politique et sociale du pays, une politique que les membres de cette délégation s’engagent à soutenir – à la condition, toutefois, que soient exclus les partis d’extrême-gauche. Les dirigeants de l’EAM se disent prêts à soutenir une telle politique, même si l’EAM n’y est pas représenté. Le programme exposé par cette délégation britannique est très proche des programmes du centre gauche grec. Mais ni le Gouvernement britannique, ni le Gouvernement américain ne tiendront compte du rapport élaboré par ladite délégation, un rapport qui n’a pas été rendu public avant janvier 1947.
Olivier Ypsilantis