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Un temps de l’histoire grecque – 1/3

J’ai écrit cet article en m’efforçant vers l’objectivité. Au cours de mes lectures relatives à cette période de l’histoire grecque, j’ai découvert combien les présentations de l’EAM (Front de libération nationale grec ; Εθνικό Απελευθερωτικό Μέτωπο / Ethnikó Apeleftherotikó Métopo) et de l’ELAS (Armée populaire de libération nationale grecque ; Ελληνικός Εθνικός Λαϊκός Απελευθερωτικός Στρατός / Ellinikós Ethnikós Laikós Apeleftherotikós Stratós, soit la branche armée de l’EAM) étaient antagonistes. J’ai assez vite compris que ce vaste mouvement n’était en rien monolithique et qu’il fallait se garder de l’envisager comme un simple instrument du communisme, de Staline. Ainsi faut-il l’étudier de l’intérieur, dans son rapport à l’ensemble de la société grecque d’alors, étudier ses diverses composantes (et elles sont marquées) tout en l’inscrivant dans la situation très particulière de la Grèce d’alors en regard de la situation internationale, des tensions géopolitiques. Des études sur cette question tendent vers la propagande : il s’agit de déprécier l’EAM-ELAS et d’en faire un simple instrument du communisme. Or, les communistes y sont très minoritaires et l’histoire du KKE (Parti communiste de Grèce ; Κομμουνιστικό Κόμμα Ελλάδας / Kommounistikó Kómma Elládas) au cours de cette période mérite d’être étudiée attentivement, tant en regard de l’histoire nationale qu’internationale.

L’histoire est toujours complexe, infiniment complexe, et me vient cette remarque quelque peu ironique de Paul Valéry : «Le simple est toujours faux. Ce qui ne l’est pas est inutilisable », une remarque particulièrement vraie dans tout ce qui engage l’histoire humaine. Il s’agit en quelque sorte d’un dilemme épistémologique : on ne peut décrire le monde de manière parfaitement simple sans trahir sa complexité ; on ne peut saisir toute cette complexité sans perdre en clarté ou en utilité. 

 

Contrairement à une certaine propagande activée dans un contexte de guerre froide, la Résistance grecque, plus particulièrement l’EAM-ELAS, n’a jamais constitué un front uni sous le contrôle exclusif de l’Union soviétique de Staline, soit une cinquième colonne destinée à servir les visées de ce dernier.

Les Allemands occupent la Grèce à partir d’avril 1941 et la gouvernent jusqu’en octobre 1944, avec le soutien de divers gouvernements collaborationnistes. Premier signe d’une résistance organisée, en septembre 1941, la création de l’EAM (Front de Libération Nationale) par le KKE (Parti communiste de Grèce). Au moment de la libération du territoire, quatre partis politiques (outre le KKE) sont affiliés à l’EAM : le Parti socialiste de Grèce, l’Union populaire démocratique (un petit parti de gauche), le Parti agraire de Grèce, l’Union de la démocratie populaire (un petit parti de gauche). L’EAM n’exclut à priori aucune sensibilité politique hormis les collaborateurs. On y trouve même des monarchistes.

Des groupes de guérilleros luttent déjà dans les montagnes de Grèce quand l’EAM crée officiellement l’ELAS, la branche armée de l’EAM, en décembre 1942, ce qui donne l’EAM-ELAS. D’autres groupes de résistance opèrent dans certaines régions du pays, notamment l’EDES (Ligue nationale démocratique hellénique ; Εθνικός Δημοκρατικός Ελληνικός Σύνδεσμος / Ethnikos Dimokratikos Ellinikos Syndesmos) du général Napoléon Zervas ; mais aucun de ces groupes ne peut être comparé à l’EAM-ELAS quant au nombre, à l’assise nationale et au moral.

De fait, l’EAM-ELAS devient le symbole même de la lutte pour la libération de la Grèce, et à raison pourrait-on dire. Il ne s’agit pas d’un mouvement anticlérical ; et comment l’être dans un pays comme la Grèce d’alors où le pouvoir de l’Église orthodoxe est considérable et à tous les niveaux de la société ? Des popes et même quelques évêques en sont membres. Les travailleurs sont représentés par l’EEMA (Front ouvrier de libération nationale), la jeunesse par l’EPON (Organisation panhellénique unie des jeunes). Ces deux branches, conjointement à l’ELAS et au groupe d’Aide mutuelle nationale de l’EAM, ont un représentant au Comité central de l’EAM. L’EAM a ses représentants dans les villes et les campagnes, des représentants des cinq partis qui le constituent. En croisant les sources, tant grecques qu’étrangères, on peut affirmer que l’EAM dans son ensemble représente un million et demi à deux millions de Grecs pour une population d’un peu plus de sept millions. Il faut lire à ce sujet l’étude de L. S.  Stavrianos : « Greece: America Dilemma and Opportunity », un livre qui doit être lu avec bien d’autres livres (qui peuvent le contredire) pour mieux commencer à comprendre cette période particulièrement heurtée et complexe de l’histoire grecque.

L’EAM est-il communiste ? Son programme en cinq points (publié en 1942) n’est en rien spécifiquement communiste. Par ailleurs ses militants ne se recrutent pas tous dans le petit KKE qui, il est vrai, va s’étoffer. Au cours de sa lutte contre l’Occupant, l’EAM n’est en rien un fief communiste. L’EAM représente le peuple grec, et pas seulement les classes les plus populaires. Il est implanté dans la conurbation athénienne et dans les zones rurales. Les témoignages concordent au sujet de l’EAM dans les zones qu’il contrôle, des témoignages d’observateurs étrangers et de sensibilités politiques diverses : respect de la propriété privée, de la pluralité politique au cours des élections internes (les femmes peuvent voter pour la première fois), jugements publics avec système destiné à encadrer les jugements et à modérer l’arbitraire. L’EAM ne milite pas pour la collectivisation des terres même si certains de ses membres y poussent. Selon L. S. Stavrianos, le système administratif dans les régions contrôlées par l’EAM encourage la participation populaire dans les pouvoirs locaux à un degré jusqu’alors inconnu dans le pays. Sur ce point, les analyses convergent (y compris de la part de personnalités franchement anti-communistes), elles divergent lorsque que l’on quitte le niveau local pour le national.

Mais on ne peut s’en tenir à ce tableau plutôt idyllique. Dans chaque village libéré, le principal personnage qui s’installe est l’Ipéfthynos (υπεύθυνος), le Responsable, nommé par les instances supérieures, et non par les villageois. Ces Responsables partagent l’orientation politique des dirigeants de l’EAM, majoritairement communistes. Ainsi, le contrôle des communistes sur l’Ipéfthynos assure aux communistes une majorité au Comité national central, alors que les militants communistes ne représentent pas 10 % des militants de l’EAM. Mais, redisons-le, cette emprise communiste au niveau national trouve ses limites au niveau local, dans les campagnes.

Il est certain que l’EAM commence par susciter un grand enthousiasme et attire nombre de non-communistes, au point qu’il semble possible de submerger les communistes sous le nombre et de leur faire perdre le contrôle de l’EAM. Mais pourquoi les communistes finissent-ils par dominer la direction de l’EAM ? Le responsable du KKE, Nikos Zachariadis, est emprisonné sous la dictature de Ioannis Metaxas et capturé par les Allemands lorsqu’ils envahissent la Grèce en 1941. Il est transféré à Dachau où il restera jusqu’à la libération du camp en 1945. Nikos Zachariadis est un communiste international si je puis dire, il est intimement lié au Komintern. Au cours de sa détention, il est remplacé par Georges Siantos, un homme d’origine paysanne, sans lien avec Moscou, plus national. Avec lui, l’influence de Moscou sur le KKE se relâche. De fait, l’Union soviétique se fait assez tôt à l’idée que la Grèce pourrait entrer dans la sphère d’influence occidentale. Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, l’éloignement progressif du KKE de l’Union soviétique se porte sur l’EAM. Le KKE reste communiste mais il dirige tous ses efforts pour en finir avec l’Occupation, sans chercher à diminuer le rôle des non-communistes et même des anti-communistes au sein de l’EAM, l’EAM qui au cours de la guerre se montre conciliant envers les Britanniques, et avant même que Staline n’y invite le KKE. Certes, le KKE entend obtenir des avantages politiques après la libération du pays mais il ne cesse de faire preuve d’une volonté de dialogue, tant dans son programme que dans ses modes d’action.

La méfiance à l’égard de l’EAM voire sa dépréciation sont fréquentes. On l’associe volontiers à des bandits, à des terroristes. Des éléments de l’EAM ont commis des atrocités dans leur zèle à nettoyer le pays de l’Occupant et ses collaborateurs. Il ne s’agit en aucun cas de dresser un portrait avec d’un côté les Bons et de l’autre les Méchants, comme certains ont pu le faire et le font encore lorsqu’il est question de l’Espagne des années 1930. Je ne connais que trop cette musique. Des exactions ont été commises par l’EAM et pas seulement par les Bataillons de Sécurité (des unités au service de l’Occupant), c’est un fait.

La politique britannique est pour beaucoup dans cette méfiance et cette dépréciation parfois radicales de l’EAM. Après avoir ouvert le feu sur la foule, à Athènes, le dimanche 3 décembre 1944, les Britanniques doivent se convaincre et convaincre qu’ils ont bien affaire à des bandits, à des terroristes, que les communistes, bien que minoritaires au sein de l’EAM, organisent une campagne de terreur dans tout le pays. Et le principal activateur de cette propagande est Winston Churchill, un homme que j’admire pour bien des raisons, tout en éprouvant une certaine amertume quant à son attitude à l’égard de la Grèce après la Libération, en 1944 – et ma méfiance envers les communistes est grande. Une question toutefois : Churchill était-il sincèrement convaincu d’avoir affaire à des bandits, à des terroristes activés par les communistes ? Autrement dit, a-t-il commis une erreur d’appréciation ou bien s’agit-il d’autre chose ? J’ai lu de nombreux témoignages, en particulier de Britanniques et d’Américains, parmi lesquels des voyageurs et des correspondants indépendants ; aucun ne rapporte « un règne de terreur ». Le livre de Kevin Andrews dont j’ai rendu compte sur ce blog (voir lien ci-joint), « The Flight of Ikaros: Travels in Greece During a Civil War », va dans ce sens. Kevin Andrews parcourt le Péloponnèse entre 1947 et 1951 pour y étudier les forteresses byzantines. C’est l’un des témoignages les plus précieux sur la Grèce de ces années, un témoignage sur le terrain consigné par un homme indépendant, grand marcheur et qui sort des sentiers battus, c’est le moins que l’on puisse dire :

https://zakhor-online.com/voyage-en-grece-avec-kevin-andrews-1-3/

https://zakhor-online.com/voyage-en-grece-avec-kevin-andrews-2-3/

https://zakhor-online.com/voyage-en-grece-avec-kevin-andrews-3-3/

On peut simplement constater que les affrontements déclenchés le 3 décembre 1944, dans la capitale grecque, et auxquels participent les troupes du général Ronald Scobie sous les ordres directs de Churchill, activent la terreur et des deux côtés. Il faut lire (entre autres articles) ceux de Frank Gervasi et de M. W. Fodor qui ont enquêté sur le terrain et n’ont relevé aucune trace d’exaction de la part de l’EAM-ELAS, y compris en interrogeant les autorités militaires britanniques. Tous les témoignages relatifs à la période qui va du 15 octobre 1944 (jour de la Libération) au 3 décembre de la même année (soit à peine six semaines, mais des semaines cruciales) rejoignent celui de M. W. Fodor, l’un des meilleurs connaisseurs de cette période de l’histoire de la Grèce, par ailleurs un grand spécialiste des Balkans. Il rapporte qu’en vingt-cinq ans, après avoir couvert presque toutes les révolutions en Europe, il n’a jamais vu une révolution plus calme et civilisée qu’en Grèce, jusqu’à ce jour du 3 décembre 1944. Précisons que les premiers coups de feu contre l’immense manifestation (pacifique) organisée par l’EAM-ELAS ne sont pas le fait des troupes britanniques mais de la police grecque et de groupes de droite qui tuent vingt-huit personnes, sans compter les nombreux blessés. C’est à la suite de ces violences que les troupes britanniques se voient entraînées dans un cycle de violence qui durera du 3 décembre 1944 au 16 octobre 1949 et fera plus de deux cent mille morts. William H. McNeill a écrit de nombreux témoignages de très grande valeur sur la Grèce de ces années. Il rend compte du bon comportement général des guérilleros descendus des montagnes après le départ de l’Occupant, des guérilleros qui s’en tiennent aux directives du général Scobie, soit éviter une justice sommaire sous prétexte de collaboration. Il signale toutefois une trentaine d’exécutions dans le sud du Péloponnèse, à Kalamata.

En octobre 1944, Churchill et Staline avaient conclu un accord sur le partage des Balkans. Churchill lui-même reconnaît qu’au cours des combats, les communistes ne reçoivent aucune aide de l’Union soviétique qui s’est détournée de la Grèce. Oublions donc les Soviétiques pour en venir aux Britanniques. L’EAM a de bonnes raisons de suspecter ces derniers qui ont en tête de faire revenir le roi et qui ont soutenu des forces de droite dans leur refus de dissoudre les forces armées monarchistes au cours de la période comprise entre la Libération et cette journée fatidique du 3 décembre. De fait, l’EAM n’a pas compris l’ampleur de la manœuvre britannique. La politique du KKE au cours de cette période critique est de ne pas troubler l’ordre public et d’accueillir les forces britanniques. De fait, le KKE se montre particulièrement accommodant quant à la politique de l’après-guerre. Il se montre toutefois intransigeant envers la monarchie dont il refuse le retour. Désireux de trouver un accord, des représentants de l’EAM et d’autres organisations de la Résistance se sont rendus au Caire en août 1943 afin de négocier avec la Mission militaire britannique (BMM) et le gouvernement grec en exil. Selon l’historien gréco-canadien L. S. Stavrianos, cette rencontre au Caire marque un point d’inflexion, toute entente entre l’EAM-ELAS et les Britanniques s’avérant impossible. Fin 1943, les Britanniques aident l’EDES qui va s’affronter à l’EAM-ELAS, marquant ainsi une fracture irréversible dans la Résistance grecque et semant les germes de la guerre civile. L’EDES est à l’origine républicaine et proche du vénizélisme, avant d’opérer un virage à droite et se positionner en faveur du rétablissement de la monarchie. L’échec de cette rencontre ne suffit pas à expliquer la guerre civile (contrairement à ce que laisse entendre L. S. Stavrianos), mais il est certain qu’il y a fortement contribué.

De hauts responsables britanniques gardent toutefois la tête froide et estiment qu’il serait possible de traiter avec l’EAM-ELAS, d’adopter une position plus conciliante que celle de Churchill, notamment sur la question de la monarchie. Et parmi ces hauts responsables, Lord Hebry Maitland Wilson, commandant en chef pour le Moyen-Orient. Mais la décision finale revient à Churchill.

 

Olivier Ypsilantis

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