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Un penseur juif, Sem Tob ben Yosef ibn Falaquera

Cet article s’appuie sur des travaux d’Aurora Salvatierra Ossorio, docteure en Philologie hébraïque, professeure à la Universidad de Granada. Ses travaux portent essentiellement sur l’étude de la poésie hébraïque dans al-Andalus et l’Espagne médiévale.

 

Sem Tob ben Yosef ibn Falaquera est né dans le Nord de l’Espagne, probablement à Tudela, vers 1225. On ne dispose que de très peu d’éléments biographiques sur cet intellectuel juif du XIIIe siècle. Fort heureusement, ses écrits ne manquent pas, des écrits qui le placent parmi les auteurs les plus importants de son époque. Poète, philosophe, moraliste, traducteur et scientifique, son œuvre consigne et rend compte des savoirs et de la problématique intellectuelle d’une époque marquée par la polémique relative à Maimonide, une polémique qui durant plus d’un siècle (1180-1306) voit s’affronter avec plus ou moins de virulence les partisans du rationalisme défendu par Maimonide et ceux qui s’opposent à sa tentative de concilier foi et raison.

On a conservé près de vingt écrits de Falaquara, sur des thèmes très divers qui rendent compte d’un type d’intellectuel juif caractéristique du monde andalou, un savant qui porte en lui l’héritage juif mais aussi le legs culturel arabe (comme la langue) et le legs de l’Antiquité gréco-romaine. La thématique étudiée est ample et son but est clair : divulguer ses idées dans les communautés juives. C’est une œuvre à caractère pédagogique, et c’est pourquoi il décide d’écrire en hébreu. Je passe sur l’énumération des titres de ses écrits pour m’en tenir à celle des thèmes abordés : la science et la philosophie, la physique et la métaphysique d’Aristote, la philosophie et la Torah, l’éthique (vers la perfection intellectuelle), la santé du corps, la santé de l’âme, la psychologie ; et, surtout, l’un de ses commentaires les plus diffusés, un commentaire du « Guide des perplexes » de Maimonide, et une sélection de passages traduits de « Fons Vitae », un travail qui permettra d’identifier son auteur, soit Salomon ibn Gabirol, auteur auquel j’ai consacré un article en deux parties :

https://zakhor-online.com/salomon-ibn-gabirol-1020-env-1057-12/

https://zakhor-online.com/salomon-ibn-gabirol-1020-env-1057-22/

Falaquera a longtemps été considéré comme un simple compilateur et passeur de connaissances, ce qui est par ailleurs très respectable. Mais Falaquera a également été un penseur original et indépendant, tant par les idées que par le style, un style qui fait volontiers appel à la poésie. Son hébreu de grande qualité et fluide contribue à renforcer la cohésion de la communauté juive. Deux de ses œuvres, « Epístola moral » (Iggeret ha-musar) et « El libro del buscador » (Sefer ha-mebaqqesh) sont les meilleurs exemples de la manière dont Falaquera s’emploie à enseigner d’une manière aussi agréable que possible par la poésie et la prose rimée. « Epístola moral » s’intéresse particulièrement à deux sujets : l’ascétisme et la misogynie. C’est une œuvre intéressante par sa radicalité et par sa distanciation envers quelques principes communément admis dans le judaïsme médiéval espagnol. Édité par A. M. Habermann (en 1936), « Epístola moral » est probablement le premier écrit de Falaquera. C’est un court récit où prose rimée et poèmes alternent avec de la prose simple, dont les caractéristiques formelles sont celles de la maqama (soit un court récit souvent humoristique ou satirique, écrit en prose rimée), mais qui ne s’accorde pas pour autant avec le modèle classique de ce genre.

« Epístola moral » rapporte le voyage du jeune Calcol désireux d’apprendre ; le lecteur est invité à le suivre. Calcol a quitté son foyer et il marche tout en récitant des poèmes et en contant de petits récits. Un maître juif, Heman, lui sert de guide et lui transmet divers enseignements, comme le feront deux autres maîtres rencontrés au cours de ce voyage, un Arabe et un Hindou. Ces trois maîtres, le Juif, l’Arabe et l’Hindou, représentent trois manières d’envisager la relation de l’homme au monde et avec les autres hommes. Ces trois maîtres incarnent chacun une éthique, des éthiques qui convergent sur l’essentiel, tout en laissant entrevoir quelques divergences significatives.

Le Juif (Henan), un ascétisme modéré.

Première rencontre ; elle a lieu dans un village. Un inconnu aborde Calcol sans révéler immédiatement son identité. Il commence son enseignement par une mise en garde contre les préoccupations vaines, en particulier l’accumulation de richesses, une mise en garde reprise tout au long de cet écrit. Sentences et exempla (dans la littérature du Moyen Âge, les exempla sont de courts récits utilisés pour illustrer une leçon morale) de diverses provenances (dont la Bible et la littérature rabbinique) s’emploient à donner à la pauvreté du sage une valeur éthique. L’attitude de Heman face à la pauvreté/richesse est tout au long de ce récit celle d’un ascétisme modéré qui se distingue de celui des deux autres sages. Heman met en garde contre les extrêmes, une attitude alors courante dans les œuvres sapientielles (ou œuvres de sagesse) des époques médiévales. Mais dans « Epístola moral », cette dénonciation de l’obsession pour la richesse, pour l’accumulation de richesses, est réitérée avec une singulière véhémence. Ce faisant, Heman ne se contente pas d’établir une norme éthico-morale, il s’adonne à une critique sociale, avec cette obsession qui fait fi de la justice.

Calcol reçoit donc un enseignement de base. Puis l’inconnu lui propose une série de questions qui évoquent les épreuves que le héros doit surmonter dans son aventure initiatique. Les réponses de Calcol lui permettent de gagner la confiance de l’inconnu qui décide de le guider dans son périple ; et il lui révèle son identité : Heman l’Ezrahite. Et tandis que Heman multiplie les conseils pour accéder à la sagesse – et il le fait d’une manière plutôt divertissante –, on commence à servir le repas. Heman en profite pour donner à Calcol des conseils alimentaires en accord avec les principes d’Hippocrate, des conseils qui s’inscrivent dans la littérature sapientielle médiévale. Tous les conseils de Heman invitent à une attitude de modération, tant morale que physique. Le repas terminé, Heman et Calcol sortent. Heman fait l’éloge des habitants du village (il oppose la ville au village et à la campagne, et d’une manière irréconciliable) car, dit-il, si l’homme doit être reconnaissant envers les sages, il doit également l’être envers tous ceux qui l’entourent, y compris les plus modestes. La vie simple menée par les habitants du village est implicitement célébrée et opposée au monde des intrigues des classes supérieures où la recherche de toujours plus de pouvoir et de richesse est le but constant et suprême. Heman poursuit son enseignement : la valeur de la générosité, une générosité maîtrisée (éviter de tomber dans l’indigence, comparable à la mort), le respect envers chaque métier, etc.

Suit une scène dans un jardin paradisiaque, avec bonne nourriture, bon vin et bonne compagnie. Heman ne s’interdit pas de passer par ce jardin car, une fois encore, son enseignement se veut équilibré, opposé à tout excès, d’un côté comme de l’autre. Ces mises en scène sont fréquentes dans la didactique du XIIIe siècle. Les vertus que porte l’homme proposé en modèle à Calcol s’articulent en paires de contraires qui s’unissent – qui collaborent pourrait-on dire – pour contribuer à la mesure. On retrouve ce schéma chez Ibn Gabirol, Maimonide, Ibn Zabarra et Ibn Jasday, des schémas qui circonscrivent l’idéal éthique alors le plus répandu, soit l’aristotélisme, une modération qui repousse l’hédonisme excessif mais aussi ascétisme excessif.

Le sage arabe, un ascétisme excessif.      

Après avoir quitté ce jardin paradisiaque, Calcol rencontre un homme fort éloigné des valeurs que symbolise ce jardin. Cet inconnu célèbre le renoncement aux biens terrestres, un enseignement qui par son rigorisme rompt avec celui de Heman. L’inconnu tient entre ses mains un livre qui invite l’homme à craindre son Créateur et à ne jamais l’oublier. Ce livre semble contenir toute la sagesse du monde. Il pousse au renoncement à tout plaisir, y compris aux relations sexuelles, et à ne jamais oublier la mort. Cet enseignement est très éloigné de celui des œuvres sapientales de l’Europe médiévale, en particulier de l’Espagne médiévale, que ces œuvres soient juives, chrétiennes ou musulmanes, autant d’œuvres qui invitent à une connaissance et à un comportement utiles pour tous et sans complications. Une fois encore, cet enseignement est transmis sous une forme didactique, à l’aide d’exemples, de sentences, de légendes d’origines diverses, de poèmes. Bref, il s’agit de transmettre sans ennuyer, de transmettre tout en divertissant. Cette morale simple veut se dire avec simplicité. L’ascétisme sévère (on pourrait dire excessif) de l’Arabe est implicitement présenté par Heman comme un contre-exemple. Cet ascétisme pousse le sage arabe à refuser l’invitation de Heman.

Dans ce XIIIe siècle, un siècle dynamique, vivent des anachorètes et des cénobites (avec les ordres mendiants, voir les Franciscains) dont l’enseignement ne peut être du goût de Heman. Ce siècle est un siècle de profonds changements, un siècle où d’autres options de vie sont proposées, un monde où le renoncement aux biens de ce monde est présenté comme une expression de la connaissance, de la perfection.

Alors qu’ils viennent de prendre congé du sage arabe, Heman invite Calcol à revenir en sa compagnie dans ce jardin paradisiaque, une manière d’inviter Calcol à rétablir un certain équilibre, à rester dans la voie modérée, à savoir apprécier (avec modération) les biens de ce monde. Cette invitation a un caractère « scientifique » car, selon les principes alors en cours, la réflexion prolongée, voire ininterrompue, sur des questions profondes finit par générer bien des maladies, dont la mélancolie. Heman ne condamne pas radicalement l’attitude de ce sage arabe, il admet qu’elle peut convenir à une minorité, seulement à une minorité.

Le sage hindou un ascétisme excessif.     

C’est la troisième et dernière rencontre de Calcol. Elle a lieu au sortir du jardin où il est revenu en compagnie de Heman. On apprendra que cet inconnu est hindou. C’est un homme qui par sa tenue annonce qu’il repousse les biens de ce monde et qu’il est adepte d’un ascétisme extrême, plus marqué que celui de l’Arabe. Heman, Calcol et l’inconnu se dirige vers la maison de ce premier. L’inconnu refuse d’y entrer. Pourquoi ? Ses raisons restent mystérieuses à Calcol qui s’énerve. Le sage hindou en profite pour lui dispenser une leçon sur les méfaits de la colère…

On en vient à évoquer une question jusqu’alors ignorée, le mariage. Le maître hindou se lance dans un discours ouvertement misogyne dans lequel il associe la femme à la luxure. Cet homme est présenté comme juste et savant alors qu’une telle vision de la femme est en contradiction avec le judaïsme. Haman transmet donc à Calcol (à un public juif) un enseignement qui contredit l’enseignement de Maimonide. Le célibat n’est pas célébré dans le monde juif. Ce sage hindou (il s’est enfin présenté comme tel) est invité par Heman à parler dans la synagogue. Il invite les Juifs à se corriger après avoir dénoncé leur conduite. Et il en revient à la question des femmes. Calcol est décontenancé par ce sage et il finit par exprimer sa surprise, notamment au sujet du mariage. Les questions de Calcol à Heman conduisent ce dernier à tempérer l’enseignement du maître hindou, soit éviter l’avarice, ne pas vivre dans la pauvreté et envisager la femme comme nécessaire : elle s’occupe de la maison, l’homme étant occupé à l’extérieur, et elle donne vie. Le célibat ne peut être présenté comme éthiquement juste que pour un nombre très restreint d’individus.

Il y a chez Falaquera une certaine misogynie qui détonne et qui peut paraître singulière par sa dureté. Il faut replacer « Epístola moral » dans son contexte littéraire et socio-culturel. Ce thème est récurrent dans le monde hispano-hébreux, et Falaquara sait que sur ce point son attitude va dans le sens du public auquel il s’adresse. Son livre s’inscrit dans la lignée du « Libro de los entretenimientos » de Yosef ibn Zabarra (auquel Falaquara emprunte quelques expressions) et, plus encore, dans le débat littéraire au sujet de la femme et du mariage initié par Yehudah ibn Shabbethai. En ce XIIIe siècle, tout un courant littéraire présente la femme très négativement. Par ailleurs, il y a dans la pensée médiévale, tant hispano-musulmane que chrétienne, une tendance à la célébration de l’ascétisme qui, dans sa forme la plus extrême, promeut le célibat. C’est à cette époque que l’Église se préoccupe du célibat du clergé, ce qui est clairement exposé par les conciles de Latran de 1123 et 1139. Parmi les théologiens chrétiens et dans la pensée religieuse du XIIe siècle et du XIIIe siècle, les discussions sont nombreuses au sujet de la sexualité ; la chasteté et la virginité sont envisagées comme des expressions de la sainteté. Néanmoins, le monde juif ne voit pas les choses ainsi, et l’attitude de Falaquera sur cette question peut sembler étrange.

Une question se pose d’elle-même : Heman est-il le porte-parole de Falaquara ? Et pourquoi se propose-t-il de conseiller ses compatriotes d’une manière qui n’est pas en accord avec le judaïsme, notamment sur la question du célibat ? Le chemin proposé par Heman le Juif est celui qui s’ajuste le mieux à l’idéal juif basé sur l’éthique d’Aristote et défendu, entre autres, par Maimonide, un projet moral et civique qui pour l’essentiel correspond à ce que rapportent les œuvres sapientales du XIIIe siècle. Falaquera propose Heman comme un modèle à suivre pour la majorité des membres de la communauté juive, sans pour autant nier la valeur des deux autres sagesses, l’arabe et l’hindoue, des sagesses qu’il envisage de limiter à un petit nombre de Juifs. C’est un texte à caractère universaliste, avec conception ouverte de la vérité et de la connaissance qui se retrouve dans tous ses écrits et nous évoque Maimonide et Averroès. Adepte de Maimonide et désireux se servir sa communauté, Falaquera promeut un modèle ouvert.

Olivier Ypsilantis

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