Le lecteur que je suis est très embarrassé face à un homme tel qu’Omer Bartov. J’ai grandement apprécié ses études sur la Deuxième Guerre mondiale, par leur rigueur mais aussi leur angle de vision singulier. Aussi, le polémiste qui s’en prend à Israël m’a d’abord laissé sans voix car il ne s’agit pas d’une dénonciation argumentée, précise et rigoureuse mais d’accusations massives et brutes qui s’apparentent à de la provocation, des accusations qui relèvent de la propagande la plus grossière et qui ne peuvent convaincre que ceux qui sont déjà convaincus et qui ont en tête de dénoncer Israël à tout prix, y compris au prix des approximations et des mensonges les plus grossiers. Omer Bartov fait usage du mot « génocide » mais il semble méconnaître la portée de ce mot qu’il manie avec une assurance d’idéologue tout en passant sur l’idéologie du Hamas avec une bien étrange légèreté, une légèreté qui peut être qualifiée de coupable et de suspecte. Que se passe-t-il donc dans la tête de cet historien de valeur, habitué à analyser et à s’appuyer sur une vaste documentation ? Il prend pour argent comptant le nombre et l’identité des morts publiés par le Hamas ; ce faisant, il se comporte comme ces contempteurs d’Israël qui ne sont animés que par des a priori. Le « selon le Hamas », si souvent repris, est perçu comme un label d’authenticité, une vérité révélée. Omer Bartov ne tient pas compte des contraintes liées à une guerre urbaine, dans l’une des régions à la densité de population parmi les plus élevées au monde, il n’en tient pas compte car tout est bon pour charger Israël suivant les partis pris idéologiques que trimbale Omer Bartov. On peut apprécier la sévérité envers les siens, envers la famille, mais elle peut paraître suspecte passée un certain degré. Omer Bartov aurait-il des comptes à régler avec la famille ?
Omer Bartov ne justifie pas l’attaque du 7 octobre, tout en la justifiant, en affirmant « qu’il était impossible d’ignorer l’occupation et l’oppression de millions de Palestiniens depuis cinquante-six ans et le siège de Gaza depuis seize ans sans en payer les conséquences ». Autrement dit, selon Omer Bartov, le 7 octobre s’explique et, d’une certaine manière, se justifie. Les Israéliens n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes et assumer les conséquences de leur politique, et ainsi de suite. Omer Bartov ignore ou feint d’ignorer que le Hamas ne dénonce pas la politique israélienne en Cisjordanie ou à Gaza mais l’existence même de l’État d’Israël. Omer Bartov ne semble pas s’interroger sur ce qu’est le Hamas ; il ne fait que dénoncer Israël et sa politique envers les Palestiniens comme si Israël était animé d’une volonté génocidaire, comme si le Hamas représentait tous les Palestiniens. On croit rêver avec cette accusation de génocide, d’autant plus qu’elle est lancée par un historien spécialiste des tueries génocidaires nazies sur le front Est.
Omer Bartov accuse les Israéliens de manquer de compassion à l’égard de la population de Gaza. Son niveau d’exigence morale et éthique confine au délire. J’ai noté une telle attitude chez des intellectuels juifs. Je les lis car j’apprécie la diversité de pensée, et chez les Juifs elle est particulièrement ample ; mais j’ai appris à prendre mes distances envers un tel niveau d’exigence qui par ailleurs n’est pas nécessairement exempt de calcul ou d’entortillements psychanalytiques. Omer Bartov agit selon des a priori car il accepte sans broncher tout ce qui peut accabler Israël ainsi que les dires du Hamas et de l’information mainstream. Il refuse de voir l’immixtion si fréquente de l’antisémitisme dans l’antisionisme car, une fois encore, il agit en polémiste et non en historien – alors qu’il est historien. Ses écrits si rigoureux lorsqu’il est question de la Shoah sont parfaitement débraillés lorsqu’ils en viennent au 7-octobre et à la guerre menée par Israël contre le Hamas.
Je ne m’arrêterais pas si longuement sur cette question je n’avais lu Omer Bartov historien de la Shoah avec un tel intérêt. Je lis un historien sérieux qui se transforme en un propagandiste qui à bien y regarder ne dessert pas le Hamas, qui ignore les efforts de Tsahal pour limiter les victimes civiles, des efforts qui n’ont pas d’équivalent dans les autres armées du monde – et je ne cherche en rien à placer Israël et son armée au-dessus de tous. Par exemple, Omer Bartov ignore la stratégie du Hamas selon laquelle ce mouvement assume les pertes civiles afin de mieux remporter la guerre de propagande contre Israël.
Dans ses écrits de propagandiste, Omer Bartov consacre quelques timides pages à l’histoire de l’antisémitisme ; elles ne sont en rien originales et peuvent se trouver dans maints ouvrages qui traitent de la question. Les nombreuses manifestations d’antisémitisme consécutives au 7-octobre ne semblent pas l’affecter et que des manifestants braillent « Free Palestine from the river to the sea! » lui semble aussi anodin que de brailler « Make love, nor war », un slogan il est vrai sympathique à sa manière.
Bref, tout est bon pour dénigrer Israël. Omer Bartov écrit qu’Israël est « devenu l’endroit le plus dangereux pour les Juifs où qu’ils soient, avec, au cœur de cette violence, le désir des Palestiniens de revenir chez eux et le refus catégorique d’Israël de partager la terre ». Selon cet historien de la Shoah, Israël ne cesse d’activer l’antisémitisme par ses succès, tout en utilisant la Shoah pour mieux pousser ses pions et justifier ses violences envers les Palestiniens.
Omer Bartov le polémiste semble revisiter l’histoire afin de mieux imposer ses a priori. Il écarte tout ce qui serait susceptible de leur porter atteinte et se contente de déclarer que tout le problème vient du refus d’Israël de partager la terre. Cet excellent historien de la Shoah se laisse décidément aller lorsqu’il est question de l’antisémitisme. Par exemple, il n’a toujours pas compris que l’antisémitisme pouvait être de gauche et qu’il était même aujourd’hui plus franchement de gauche que de droite, qu’il y avait même un antisémitisme historique de gauche. En lisant Omer Bartov sur cette question, on est pris par l’envie d’aider papy à tenir son volant, l’aider à prendre les tournants. Omer Bartov est-il ignorant ou bien mise-t-il sur l’ignorance (supposée) de ses lecteurs ? L’antisémitisme de gauche est bien documenté ; l’historien Omer Bartov devrait se pencher sur lui. Il est également documenté du côté de l’islam, avec notamment les Frères musulmans dans les années 1930. Mais Omer Bartov semble (vouloir) ignorer toutes ces études qui en rendent compte.
Omer Bartov défend la thèse selon laquelle la Shoah devrait être comprise dans le contexte historique plus large du colonialisme. Certes, il ne s’agit pas de nier les crimes du colonialisme mais on ne peut nier la spécificité de la Shoah tant dans ses modalités que dans ses origines, des origines multiséculaires et très spécifiques, des origines religieuses qui se sont sécularisées.
Omer Bartov s’appuie sur des anecdotes choisies afin d’étayer ses accusations, à la manière d’un journaliste qui recomposerait un récit avec des ciseaux et de la colle. On choisit ce qui rentre dans un cadre prédéterminé, dans ce qui suit une ligne idéologique, et l’affaire est bouclée. Ainsi Omer Bartov veut nous faire accroire que le gouvernement israélien a attaqué Gaza par esprit de vengeance et non par légitime défense. Tout est bon lorsqu’il s’agit d’attaquer Israël. Il avance dans sa rhétorique caparaçonnée. Il accuse les Israéliens de manquer d’imagination et de ne pouvoir imaginer les enfants palestiniens déchiquetés par les bombes. Il accuse l’imaginaire israélien d’être resté « obsédé par le massacre du 7 Octobre et son rapport fantasmé avec la Shoah, si bien que les horreurs infligées à Gaza étaient littéralement censurées par les médias et délibérément occultées dans l’imaginaire collectif. En ce sens, l’indifférence devant la mort des enfants palestiniens est aussi le produit d’une surexcitation, d’une préoccupation complaisante et pornographique envers sa propre souffrance. » Omer Bartov semble indifférent aux souffrances des Juifs d’Israël, à ce qu’est le Hamas, à ce qui s’est passé le 7 octobre, à ce qu’ont enduré les otages, sans oublier le harcèlement des années durant du territoire d’Israël par des milliers de projectiles essentiellement tirés par le Hamas.
Par ailleurs, Omer Bartov prétend connaître de ce qu’il appelle « l’imagination israélienne », soit un état d’esprit stéréotypé. Il va de généralité en généralité lorsqu’il est question d’Israël, et il le fait sans la moindre honte, grimpé sur son piédestal. Il agit en idéologue et non en historien, car il faut être un idéologue pour évoquer la préoccupation complaisante et pornographique des Israéliens envers leur propre souffrance – je reprends ses mots. Mais Omer Bartov n’est pas le premier à reprocher aux Juifs de prêter trop d’attention aux meurtres des leurs.
Omer Bartov a trahi son métier d’historien, et d’excellent historien ; c’est aussi pourquoi rencontrer le polémiste Omer Bartov m’a été particulièrement pénible, un polémiste non pas brillant (car il y a des polémistes brillants) mais parfaitement vulgaire et même, je reprends son mot, pornographique. Bref, ses attaques opèrent sur fond de méconnaissance et d’a priori, les a priori en la matière lui tenant lieu de connaissance. Dommage. On aurait aimé qu’il fasse preuve de sa rigueur d’historien de la Shoah pour étayer ce qu’il dénonce, soit la politique délibérément génocidaire de Tsahal, avec documents à l’appui.
Jeffrey Herf écrit : « Comme le savent parfaitement les lecteurs familiers des travaux de Yehuda Bauer, Richard Breitman, Christopher Browning, Lucy Dawidowicz, Raul Hilberg, Saul Friedländer, Ian Kershaw, Peter Longerich et de bien d’autres, l’effort visant à établir les liens de causalité entre l’idéologie de Hitler et le processus décisionnel ayant conduit à la Solution finale a consommé des milliers de pages, des dizaines de milliers de notes de bas de page, des années de recherches dans les archives, un examen minutieux des dates et de la chronologie des déclarations, des réunions et des ordres adressés aux Einsatzgruppen, ainsi que de la construction et du fonctionnement des camps d’extermination. » Mais Omer Bartov ne s’embarrasse guère de telles considérations ; il conclut tout de go qu’Israël a conduit dans la bande de Gaza une politique délibérément génocidaire. Culpabilité collective des Israéliens ; mais les enfants « de la prochaine génération seront libres de repenser leur vie et leur avenir par-delà la mémoire de la Shoah ; ils paieront aussi pour les péchés de leurs parents et ils porteront le fardeau du génocide commis en leur nom », et ainsi de suite. Omer Bartov débite ce qui n’est que du radotage et il se lance dans des déclamations dignes d’un autocrate. Sachez-le : Israël deviendra un État invivable, un État paria, mis au ban des nations ; il sera même rejeté par les Juifs de la diaspora. Mais il s’entêtera jusqu’à éclater, comme en Afrique du Sud, sous la pression de protestations massives, de sanctions économiques de la communauté internationale ; et peut-être qu’une sorte d’État binational émergera de ces ruines. » Oui, lorsqu’il est question d’Israël, Omer Bartov se comporte en bien en autocrate.
Le style journalistique d’Omer Bartov est fluide et ne peut que séduire les contempteurs d’Israël, d’autant plus que l’antisioniste Omer Bartov est juif. Un Juif antisioniste est un bonbon pour les non-Juifs antisionistes. Les déclarations d’Omer Bartov ne peuvent qu’activer l’antisémitisme, d’autant plus que son accusation de génocide trouve et trouvera nombre d’oreilles attentives et complaisantes. Pas besoin d’argumenter ou de multiplier les preuves, Israël a bon dos comme le Juif l’avait et l’a encore. Ce livre d’Omer Bartov, « Israel: What Went Wrong », est probablement l’un de ces livres qui rendent respectable la haine d’Israël chez les « élites », universitaires, mass media et monde politique.
Quelques-uns réfléchiront, car cet écrit manque totalement de rigueur et ne peut que faire sourire (tristement) les historiens dignes de ce nom. Mais ce livre peu sérieux et démagogique a été un succès commercial, ce qui n’a rien d’étonnant. Dénoncer Israël rapporte gros et à tous les coups.
Olivier Ypsilantis