Skip to content

Les crypto-juifs au Portugal – 3/3

Une femme, la quarantaine, leur apporte les précisions suivantes. Lorsqu’une mère est sur le point d’accoucher, on place sur la porte de l’alcôve une tête de coq. Après l’accouchement on ne peut se déshabiller et changer de vêtements durant trente jours. Lorsque l’on donne à l’enfant son premier bain, on y place une pièce d’argent afin de lui porter bonheur. Huit jours après sa naissance, on récite une prière au cours de laquelle est prononcé le prénom qui va lui être donné, prière suivie d’une bénédiction spéciale. Le dixième jour, on le conduit à l’église pour qu’il soit baptisé.

Les jeunes filles crypto-juives de Belmonte avaient l’interdiction de danser avec les cristãos-velhos. Elles devaient par ailleurs s’habiller sévèrement, sans décolletés et sans manches courtes.

Les crypto-juifs de Belmonte ont une aversion pour l’Église. Et Amílcar Paulo rapporte une parole qu’il a entendue plusieurs fois, parole prononcée par des cristãos-novos lorsqu’ils franchissaient le seuil d’une église : « Nesta casa entro, mas não adoro pau nem pedra mas sim um Deus que tudo governa » (« Dans cette maison j’entre, mais je n’adore ni le bois ni la pierre, mais plutôt un Dieu qui gouverne tout »). Les cérémonies chrétiennes auxquelles ils participent n’ont pour eux aucun sens. Ils n’y participent que pour éviter les commérages – tapar a boca ao mundo. Ils se marient à l’église pour ne pas être considérés comme des concubins (amancebados) et s’éviter des complications dans leurs relations sociales, en particulier leurs travail.

La coutume à Belmonte est de se marier selon la loi juive (lei mosaica ou Lei Velha), le mariage à l’église ne servant que de couverture comme nous venons de le dire. Le déroulement de la cérémonie est le suivant. Les fiancés commencent par jeûner le jour de leur mariage, ainsi que les deux amis du fiancé et les deux amies de la fiancée. Au cours de la cérémonie, des prières sont récitées puis une prieuse (rezadeira) noue l’une à l’autre la main droite des fiancés avec une étoffe en lin, tout en prononçant une prière. Puis est servi un repas léger avec, sur la table : un calice de vin, du sel, des herbes amères, du miel, une pomme et du pain azyme. La nuit venue, un banquet est offert et les mariés boivent dans le même verre et mangent dans la même assiette. Toutes les cérémonies de cette communauté se déroulent derrière des portes et des fenêtres soigneusement fermées.

Les cérémonies funèbres sont d’une grande simplicité. La toilette mortuaire se fait avec de l’eau que l’on va chercher à la fontaine, de l’eau recueillie dans un récipient en argile jamais utilisé. Le défunt est revêtu d’un vêtement strictement blanc et neuf. On lui passe sur la bouche une monnaie d’argent qui est ensuite offerte à un pauvre. Lorsque cette pièce passe sur la bouche du défunt, la prière suivante est récitée à trois reprises :   « Ao Vale de Josafat irás / Um leão encontrarás ; / Se te pedir carne, dá-lhe pão ; / Se te pedir senha, dá-lhe dinheiro; / Se te procurar de que lei és, / Diz-lhe que és de Moisés. // Que te deixe pasar / Livre e desembaraçado / Para onde Deus te deixar, / Para onde Deus te mandar. / Se perguntar quem te compôs / Diz-lhe que foi uma hebreia / Que neste mundo ficou, / Que te fez o que sabia, / Não te fez o que devia. » Soit en traduction : « Tu iras à la vallée de Josaphat / Tu trouveras un lion ; / S’il te demande de la viande, donne-lui du pain ; / S’il te demande un mot de passe, donne-lui de l’argent ; / S’il cherche à savoir de quelle loi tu es, / Dis-lui que tu es de Moïse. // Qu’il te laisse passer / Libre et sans encombre / Vers où Dieu te laissera aller, / Vers où Dieu t’enverra. / S’il demande qui t’a composé / Dis-lui que ce fut une Hébraïque / Qui est restée dans ce monde, / Qui t’a fait ce qu’elle savait, / Ne t’a pas fait ce qu’elle devait. » Précisons que le verbe « composé » doit être compris en la circonstance comme « composé une œuvre. »

Puis les membres de la famille placent dans le cercueil une autre monnaie afin de payer le prix de l’auberge au défunt – un voyageur – et un morceau de pain à donner au chien du passeur, Charon (nom de la mythologie grecque). « Toma, cão, deixa passar, que é da nossa nação » (« Tiens, chien, laisse-le passer, il est de notre nation. »)

Un crypto-juif lui apporte les précisions suivantes. À Belmonte, lorsqu’un crypto-juif décède, on jette dans la rue l’eau contenue dans les récipients de la maison du défunt afin que l’ange de la mort ne puisse pas laver son épée et, ainsi, faire une autre victime. La maison du défunt et celle(s) qui se trouve(nt) unie(s) à elle par les toits sont « trefle » (une corruption de l’hébreu treifah, soit « impur »). Ainsi, les habitants de ces maisons doivent-ils se purifier en s’abstenant de consommer les aliments qui s’y trouvent avant que le prochain shabbat ne soit passé. Puis il faut purifier (desintreflar) ces maisons de la manière suivante : jeter dans une cuvette remplie d’eau une poignée de sel et, à l’aide d’une branche d’olivier, asperger de cette eau tous les angles des maisons concernées en récitant trois fois la prière suivante : « Assim com o mar é salgado / Deus de Israel o salvou / Deus desintrefle esta casa / Et tudo o que o que nela ficou ». Il est demandé au Dieu d’Israël qu’il purifie (desintrefle) cette maison et tout ce qui s’y trouve. On retrouve ce mot étrange, propre aux crypto-juifs, mot dérivé de l’hébreu. Dans la nuit qui suit les funérailles, et les sept jours qui suivent l’inhumation, plusieurs personnes s’installent dans la maison de ceux qui sont en deuil. Ils y récitent de nombreuses prières qui invoquent entre autres le Deus de Abraão et le Deus de Jacob. Au cours de l’année du deuil, on jeûne une fois par mois. Les vêtements du défunt sont donnés à des nécessiteux car en les portant ils font revivre le défunt. Au cours des six mois qui suivent le décès, les mercredis et les vendredis, on donne à manger à quelqu’un qui a faim en lui offrant les aliments préférés du défunt. Lorsque l’on fait cuire du pain, on prépare six boules qui sont offertes à six nécessiteux en leur demandant de les manger alors qu’elles sont encore chaudes car, dit-on, la fumée qui s’en élève porte l’âme du défunt vers le Ciel. Enfin, au cours de l’année du décès, on dépose de la nourriture dans la chambre du défunt.

Yom Kippour. Le jeune est de rigueur. Une bougie est allumée en hommage au Senhor. Elle est alimentée avec de l’huile d’olive. C’est une bougie faite de fils de lin tressés. Yom Kippour, un jour qui est respecté y compris par les crypto-juifs les plus éloignés du judaïsme, comme ces commerçants qui ne font aucun cas de leur héritage mais qui pourtant ferment leurs commerces en ce jour.

Durant la Pâque, on ne mange pas de viande et de nourriture fermentée, à commencer par du pain. Cette fête dure sept jours. La bougie dédiée au Senhor est allumée la veille. Le jeûne est complet le premier, le quatrième et le septième jours, des jours de repos complet. On prie trois fois par jour le Senhor. Le matin du quatrième jour, on place du pain azyme sur une feuille de laitue et on avale le tout sans mastiquer. Durant ces jours on se réunit, on mange dans la nature, on prie, on danse. Le dernier jour, on se dirige vers un ruisseau et chemin faisant on récite la prière suivante : « Louvemos e engrandeçamos / ao alto Deus de Abraão, / que nos livre do mar largo, / nos leve à Terra da Promissão. » (« Louons et glorifions / le très haut Dieu d’Abraham, /qu’il nous délivre de la vaste mer, / et nous conduise à la Terre de la Promesse »). On porte un rameau d’olivier, on entre dans l’eau et on la fouette avec cette branche en prononçant ces mots, souvenir du passage de la mer Rouge : « O mar se abriu, o povo passou, / Deus de Israel o mandou. » (« La mer s’est ouverte, le peuple est passé, / le Dieu d’Israël l’a ordonné »). Puis on retourne chez soi en récitant ce qui suit : « Louvemos e engrandeçamos / ao alto Deus de Israel / que nos livrou do mar largo / a daquele rei tão cruel. » (« Louons et glorifions / le très haut Dieu d’Israël, / qui nous a délivrés de la haute mer / et de ce roi si cruel »). Pour le souper on mange du poisson, généralement de la morue, frit dans l’huile.

Maximiano de Lemos (1860–1923), historien de la médecine au Portugal, signale qu’au début du XVIème siècle on trouve une judiaria dans les agglomérations portugaises suivantes : Bragança, Mogadouro, Vilarinho dos Galegos, Belmonte, Viseu, Lamego, Aveiro, Vimieiro, Pesqueira, Guarda, Almeida, Pinhel, Castro Rodrigo, Celorico, Linhares, Castelo Branco et Bemposta.

 

Olivier Ypsilantis

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*