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Les crypto-juifs au Portugal – 2/3

À Bragança, les deux voyageurs rendent visite à João Baptista dos Santos, Rua dos Combatentes da Grande Guerra. C’est un cordonnier qui ne cache pas ses origines juives, bien au contraire. Il rend hommage à ses ancêtres victimes de l’Inquisition. Il hésite toutefois à répondre aux premières questions, avant de se détendre et réciter quelques petites prières (rezadeiras) transmises oralement par ses parents, des prières récitées à l’occasion du shabbat. Il exprime son regret d’avoir oublié la plupart de ces prières. Il évoque ses parents, baptisés et mariés chez les catholiques, afin d’éviter d’être embêtés, mais restés juifs au fond d’eux-mêmes. À présent (je rappelle que nous sommes dans les années 1960) la méfiance s’efface et il n’en restera bientôt rien. João Baptista dos Santos se souvient des recommandations de ses parents aux enfants : ne pas faire allusion à leur judaïsme ; c’est pourquoi les enfants de moins de douze ans étaient exclus des réunions de prières : on craignait qu’ils ne les ébruitent. João Baptista dos Santos se souvient de la Pâque célébrée dans la nature. Au mois de juin, alors que les chrétiens célébraient la saint Jean, les enfants descendants de conversos revêtaient une tunique blanche et montaient en haut de rochers. Restés en bas, les parents s’exclamaient : « Le Messie arrive ! Le Messie arrive ! » Les enfants avaient peur mais pour leurs parents, c’était une fête pleine de beaux cantiques. Seuls les Juifs pauvres, ceux de la Rua dos Quartéis, se rendaient à cette fête. Pour le Yom Kippour, (c’était généralement en septembre), les conversos revêtaient leurs plus beaux habits et s’adressaient à Adonai avant le jeûne. Ils respectaient ce jour avec la plus grande rigueur. Yom Kippour terminé, c’était la fête, chants et danses à la gloire d’Adonai. C’était le bon temps, leur dit João Baptista dos Santos. À présent, les quelques Juifs qu’il reste (beaucoup ont émigré au Brésil, en France ou en Allemagne à la recherche d’une vie meilleure) prient chez eux mais sans se réunir – chacun dans son coin.

Amílcar Paulo lui demande les raisons de ce changement. Le cordonnier évoque les nombreux mariages mixtes, entre descendants de conversos et cristãos-velhos. João Baptista dos Santos a épousé une cristã-velha mais il est resté juif et ses enfants le suivent. Mais son cas reste isolé, dit-il, et il n’y a presque plus de Juifs – de crypto-juifs – à Bragança. João Baptista dos Santos est devenu loquace. Il évoque le capitaine Artur Carlos de Barros Bastos, la petite synagogue installée au fond de sa rue, Rua dos Combatentes da Grande Guerra. On commença à y parler en hébreu, en suivant le rite portugais, aidé par les notes manuscrites de Rabbi Jacob Xabado. João Baptista dos Santos évoque son année passée à Porto, dans la yeshiva, annexe de la synagogue, une yeshiva où il serait resté plus longtemps si elle n’avait fermé faute de moyens. Et il fait part à ses visiteurs de son désir de visiter Israël, « ver a nossas terras ». Puis il entonne deux chants en hébreu appris dans ladite yeshiva, avant d’entonner la Ha-Tikva devant un Arieh Chen très ému.

Les deux voyageurs se rendent à Macedo de Cavaleiros puis à Mogadouro, patrie de l’écrivain José Francisco Trinidad Coelho. Ils rendent visite à un commerçant dans le but de poursuivre leur enquête sur les crypto-juifs du Portugal. Le commerçant leur confirme qu’il y avait beaucoup de Juifs dans ce village mais qu’aujourd’hui il n’en reste que quelques-uns, dispersés principalement dans les freguesias d’Azinhoso et de Vilarinho dos Galegos. Nombre d’entre eux, comme ceux d’autres villages, ont émigré au Brésil, en France et en Allemagne, à la recherche d’un emploi. Les deux voyageurs l’interrogent sur une éventuelle persistance de rites juifs. Le commerçant s’efforce de leur répondre. Sa mère pratiquait quelques rites du judaïsme mais il ne sait plus vraiment lesquels. Il décrit avec précision les rites mortuaires. Lorsque quelqu’un décède, on allume de nombreuses bougies durant neuf jours. Dans la chambre où repose le défunt, la famille fait faire le lit, répand de la farine autour de la table où le couvert est dressé comme si le défunt était vivant. Un indigent est habillé avec des habits du mort et on le fait asseoir à la place qu’occupait ce dernier. Les proches donnent l’aumône à des pauvres et placent sur le lit du mort tout le pain cuit qui se trouve dans la maison en prononçant ces mots : « Paga, leão ; deixa a alma deste defunto enquanto passa o rio Jordão. » (« Paie, ô lion ; laisse passer l’âme de ce défunt lorsqu’elle traverse le fleuve Jourdain »). Toutes les nuits, durant neuf jours, les proches se rendent dans la chambre du défunt en disant : « Boa noite te dê Deus, tu já foste como nós, e nós seremos como vós. » (« Que Dieu te donne une bonne nuit ; tu as déjà été comme nous, et nous serons comme vous »). Durant les neufs jours que dure le deuil, on prie toutes les nuits dans la pièce où ont été allumées les bougies. Et durant les trente jours qui suivent le décès, les hommes de la famille ne se rasent pas

Les deux voyageurs frappent à d’autres portes, toujours pour enquêter. Certains se réfugient dans le mutisme, d’autres se disent ouvertement descendants de conversos mais ils ne savent rien du judaïsme. Nombre de ces descendants de conversos se sont fondus dans leur entourage non-juif sans trop se poser de question, par indifférence envers leurs origines mais aussi par commodité. Mal à l’aise dans la foi dominante et par volonté de fidélité, d’autres ont choisi de rester discrètement fidèles à la foi de leurs ancêtres.

Amílcar Paulo s’est rendu à Vilarinho dos Galegos, du concelho de Mogadouro, au cours de l’été 1950 ; il y est revenu en août 1965. Les crypto-juifs de Vilarinho dos Galegos suivent le rite catholique avec une parfaite indifférence – pour la façade, dirait-on. Il y a peu, la population de cristãos-velhos les regardait avec antipathie, ce que les crypto-juifs leur rendaient en les désignant par le terme péjoratif de « chuços », soit un rustaud, un balourd ou quelque chose dans le genre.

Nos voyageurs sont reçus chez une vieille femme. Elle leur évoque son village, lorsque les cristãos-novos étaient encore nombreux. Certains d’entre eux refusaient catégoriquement de mettre les pieds dans une église. À présent, leurs descendants se mélangent avec les « chuços ». Les traces d’une vie juive étaient encore nombreuses, et au quotidien, du temps de ses parents, il y a un demi-siècle, confie-t-elle. On se réunissait chez les uns et chez les autres pour réciter des prières. Il n’y avait pas de rabbin mais un ancien appelé sacerdote judaico ou une ancienne appelée sacerdotisa. La grand-mère de cette femme a été l’une d’elles ; et c’est elle qui lui a transmis ce qu’elle savait du judaïsme. La vieille femme se souvient que les samedis et les jours de jeun, la communauté se mettait une serviette de lin blanche sur la tête le temps des prières.

Les deux voyageurs interrogent une amie de cette vieille femme ; elle a écouté la conversation sans dire un mot. Ses souvenirs sont peu nombreux. Elle se souvient qu’à chaque mois de septembre, lorsque la Lune commençait à apparaître, la viande de porc n’entrait pas dans la famille. Il fallait observer des jeûnes. À l’issue de certains jeûnes, on ne mangeait que du poisson, à la nuit tombée. Chaque vendredi, des bougies étaient allumées. Au cours de fêtes, il était d’usage de prendre du café accompagné de cannelle après les repas, ainsi que des beignets accompagnés de sucre et de miel. Quand des crypto-juifs se mariaient, ils étaient d’abord discrètement mariés par un sacerdote judaico ou une sacerdota judaica, avant de se rendre à l’église, chez les chrétiens donc. Il (ou elle) leurs mettait une serviette sur la tête, récitait des prières et leur donnait des conseils. Les mariages se faisaient le samedi, avant le coucher du Soleil. Au préalable, les fiancés jeûnaient. Cette femme se souvient également qu’il arrivait que l’on jeûne neuf jours de suite (après avoir récité des prières) et que l’on ne mange qu’à la nuit tombée. Cette femme déclare garder toute sa foi en le grande Deus de Israel, même si la vie communautaire s’est étiolée. Son amie renchérit. Elle aussi fait ses prières à Adonai et allume les bougies de vendredi, lorsque le Soleil se couche. L’une et l’autre ont oublié la plupart des prières ; elles se souviennent des plus courtes qu’elles récitent au cours du shabbat. Toutefois, l’une d’elles se reprend et ajoute qu’elle prie non seulement le vendredi soir mais aussi le samedi matin, midi et soir ; et chaque jour, en se levant, mais aussi avant et après chaque repas. Et elle ajoute que chaque matin elle fait le signe d’Adonai, o sinal de Asonai. Amícar Paulo s’étonne ; elle lui récite ce signe : « Adonai, me benza a Vossa santa face. Benza-me o Senhor com Sua santa face. Amém », avec une main sur la poitrine. « Aqui Moisés », avec une main sur le menton. « Aqui Abraão », elle se passe une main sur la tête, etc. Elle dit jeûner le jour de la reine Esther, à Pâque et le Dia Grande do Senhor.

À Belmonte, dans la Beira Beixa, Belmonte qui fut un noyau particulièrement dense du crypto-judaïsme portugais. Ce furent les plus irréductibles, allant jusqu’à éviter tout mariage avec des cristãos-novos ou cristãs-novas, et choisissant de se marier entre eux, ce qui finit par provoquer des problèmes liés à la consanguinité.

À Belmonte comme ailleurs, ce sont les femmes qui perpétuent la tradition et récitent les prières devant les assemblées. La plupart de ces crypto-juifs (je rappelle que nous sommes dans les années 1960) se dédient au commerce ambulant. Certains se sont enrichis et ont acheté un commerce. Ils vivent à part, séparés des crypto-juifs pauvres. Ils se marient avec des cristãs-velhas et délaissent la tradition, même s’il leur arrive d’aider des proches qui affrontent des difficultés économiques, des proches qui les considèrent perdus pour le judaïsme.

Les deux voyageurs sont invités à un shabbat dans le quartier pauvre de Belmonte. Les premières étoiles vont bientôt apparaître et la maison se remplit. On a pris soin de bien fermer les volets. Celle qui prie s’est couvert la tête d’une serviette en lin blanche – un rappel du talith. Puis elle se tourne vers l’Orient et se cache les yeux avec ses paumes et prononce à haute voix une longue suite de prières que l’assemblée accompagne en sourdine. Enfin, tous entonnent une suite de bénédictions. La cérémonie se termine sur le Cantique de Moïse.

Un homme s’approche d’eux et leur tend un livre manuscrit que lui a légué son père. Ce sont des prières en portugais inspirées de livres apocryphes dans lesquels entrent à l’occasion des formules catholiques. Le style est allusif, les formules sont voilées, la peur de l’Inquisition se devine.

Un vieil homme leur évoque ses souvenirs de Belmonte. Les préceptes alimentaires étaient quasiment inconnus, mais tous savaient que le porc était interdit. On mangeait de la morue (bacalhau). On savait que les poissons sans écailles étaient également interdits. Cette interdiction du porc conduisit les crypto-juifs de la région de Bragança à confectionner des tabafeias (ou tabafeiras) afin de tromper l’Inquisition qui suspectait celles et ceux qui ne mangeaient pas de porc de judaïser. Ces tabafeias reproduisaient une nourriture locale ; mais pour la viande hachée on utilisait une autre viande que le porc, généralement du bœuf.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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