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Les crypto-juifs au Portugal – 1/3

Amílcar Paulo (1929-1983), également connu sous le nom de Levi Ben-Har, érudit et chercheur, disciple du capitaine Artur Carlos de Barros Bastos (1887-1961), a réuni un vaste matériel ethnographique et historique sur les crypto-juifs portugais. Le livre sur lequel prend appui cet article est une synthèse d’enquêtes menées sur le terrain, dans le Nord-Est du Portugal, au milieu des années 1960 ; il a pour titre « Os Judeus Secretos em Portugal ». Dans la deuxième partie de ce livre, intitulée « Reportagem », sont consignées des excursions à caractère ethnographique dans les provinces des Beiras et de Trás-os-Montes, à la recherche de témoignages d’une vie juive. Ces crypto-juifs, ou judeus secretos, vivent alors pour la plupart dans les villages de Vilarinho dos Galegos, Carção, Argozelo, Lagoaça, Rebordelo et Bragança, capitale du district du même nom, petite ville où les crypto-juifs sont alors cordonniers (sapateiros). Ajoutons à ces communautés celle de Belmonte (dans la Beira Baixa) qui, aujourd’hui, en 2026, est la seule qui mène encore une vie juive organisée.

La pratique du judaïsme s’est donc perpétuée après l’expulsion du Portugal, en 1496, soit quatre ans après l’expulsion d’Espagne, en 1492, une expulsion qui explique en grande partie cette présence juive dans les régions les plus reculées et les plus pauvres du Portugal, une présence qui se maintient jusqu’à nos jours, mais très fortement diminuée par l’émigration vers des pays économiquement plus développés, une émigration qui touche indifféremment les cristãos-novos (ou, disons, les crypto-juifs) et les cristãos-velhos (sans ascendance juive). Précisons que l’appellation « crypto-juifs » et celle de « cristãos-novos » ne coïncident pas exactement ; nous les rapprochons dans cet article par commodité, comme le fait à l’occasion Amílcar Paulo.

Cet affaiblissement de la vie juive chez les crypto-juifs tient à diverses raisons, dont deux s’imposent d’elles-mêmes : une pratique secrète sur plusieurs siècles, un judaïsme clandestin coupé des autres communautés juives structurées par leurs rabbins. Amílcar Paulo reste l’un des meilleurs connaisseurs des Juifs de Porto et des Judeus no Nordeste portugués, soit des crypto-juifs portugais.

Amílcar Paulo voyage en compagnie d’un ami israélien, le dramaturge Arieh Chen. Né au Brésil, ancien professeur de chimie et de biologie devenu dramaturge, Arieh Chen (1929-1979) est alors installé en Israël depuis de nombreuses années. Les deux hommes partent donc de Porto en direction de Chaves et ils arrivent dans le village de Rebordelo. Ils y relèvent des marques juives, discrètes, altérées par le temps et la clandestinité, des marques d’autant plus fragiles qu’elles ne se transmettent qu’oralement pour la raison que l’on devine. Dans ces villages des régions les plus reculées du Portugal, le judaïsme n’a pas de livres sur lesquels prendre appui. La discrétion conduit au fil des générations à un étiolement. L’hébreu s’est effacé pour laisser place au portugais. Les symboles se sont faits discrets, éphémères.

À Rebordelo, Amílcar Paulo et Arieh Chen sont reçus chez Moisés Abraão Gaspar qui a hérité de son père un manuscrit composé de quatre-vingt-dix-neuf pages ; son titre : « Livro de Orações ao Altíssimo Deus Todo-Poderoso », structuré en deux parties : « Orações » et « Coisas Divinas ». Moisés Abraão Gaspar est marié à une cristã-nova et il ne suit plus la tradition juive, du moins ce qui lui en a été transmis. Son père, Alfredo Gaspar, suivait la Lei Velha (la Loi mosaïque) et c’est lui qui a fait graver sur le linteau en granit de la porte d’entrée de sa maison une étoile de David, chose inhabituelle. Moisés Abraão Gaspar ne peut rien dire de plus sur ses origines et il invite ses visiteurs à se rendre chez son demi-frère, Francisco Gaspar. Mais ce dernier évite leurs questions. Il leur dit simplement se souvenir que, quand il était petit, les crypto-juifs de Rebordelo se réunissaient secrètement en petites assemblées et priaient ensemble le Grande Deus de Israel. Avant que ses visiteurs ne prennent congé, il leur dit à voix basse et en traînant sur les mots : « Écoutez… ici nous sommes presque tous juifs. Êtes-vous allés à Lebução ? Il y en a encore plus qu’ici. Mais vous savez, tout est si mélangé à présent ; ce n’est pas comme avant ; du temps de mes parents, on ne se mélangeait pas. »

Le judaïsme est toujours plus dilué chez les crypto-juifs du Portugal. Les processus d’acculturation sont multiples, et se forme une sorte de dualisme religieux : on pratique le culte catholique à l’extérieur et le culte juif chez soi, une fois la porte refermée. À noter que la majorité des Juifs restés fidèles à la loi mosaïque étaient et sont les Juifs les plus modestes.

Amílcar Paulo et Arieh Chen sont à Bragança, capitale de la province du même nom. Ils sont reçus chez une vieille femme qui se présente comme juive, mais non pratiquante. Comme nombre de descendants de crypto-juifs, elle doit être mise en confiance car des générations et des générations de ses ancêtres ont vécu leur foi juive dans la clandestinité, sous l’œil toujours vigilant de l’Inquisition. Ses réponses sont hésitantes ; et lorsqu’une réponse vient, elle est souvent ponctuée de silences. Cette femme se souvient, enfant, des Pâques juives célébrées dans la nature, près de la rivière Sabor. Puis elle montre à ses hôtes la bougie du shabbat, une bougie torsadée faite de fils de lin béni. Elle leur explique comment la fabriquer. Prendre une pelote de fil de lin, couper autant de morceaux qu’on le veut, mais toujours en nombre impair. Rassembler ces fils et, tout en les tressant pour qu’ils forment une bougie, réciter une prière autant de fois qu’il y a de fils. La prière récitée est la suivante : « Louvado seja o Senhor que me fez e me encomendou nas suas santas encomendanças. Dexou o Senhor dito que lavasse an minhas mãos com água esclarecida para fazer esta torcida de linho, de linhal (?), para queimar e arder com aceite de oliva santa em candelete (?), pelo nome santo do Senhor. Amém. » Elle leur confirme que plus personne ne se réunit, que les prières ne sont plus dites mais, elle se reprend : c’est dans cette foi juive qu’elle se sent chez elle, que c’est cette foi qu’elle doit porter : l’autre foi (la catholique) lui a été imposée. Au moment de prendre congé, elle demande aux deux visiteurs de garder cette conversation pour eux, qu’ils n’en parlent à personne, surtout pas aux gens de Bragança. Les crypto-juifs ne sont pourtant en rien menacés dans le Portugal des années 1960, mais le secret s’est intégré à leur religion – le crypto-judaïsme – et il doit être respecté comme faisant partie intégrante de cette religion. À Bragança, personne n’ignore l’origine de cette femme ; simplement, il faut se taire par respect envers une certaine tradition, une histoire singulière.

Les deux voyageurs quittent la rua do Loreto où vit cette femme et se dirigent vers la rua dos Quartéis, rebaptisée rua Isaac Oróbio de Castro. Ci-joint, une courte notice biographique sur ce médecin, philosophe et polémiste religieux du XVIIème siècle, né à Bragança dans une famille juive convertie de force au christianisme. Éduqué dans la tradition catholique, Isaac Oróbio de Castro devient professeur de métaphysique à l’université de Salamanque. Puis il étudie la médecine et devient médecin du duc de Medinaceli. Soupçonné de pratiquer secrètement le judaïsme, il est arrêté par l’Inquisition espagnole en 1654. Après plusieurs années de prison et de tourments, il quitte l’Espagne pour Toulouse, puis s’installe définitivement à Amsterdam où il revient ouvertement au judaïsme. Il est l’auteur d’écrits philosophiques et apologétiques destinés à défendre le judaïsme contre les attaques chrétiennes et les courants rationalistes de son temps. Il reste surtout connu pour ses controverses avec les disciples de Baruch Spinoza, dont il juge la pensée trop éloignée de la tradition religieuse. Son œuvre principale, « Certamen Philosophicum ». Isaac Oróbio de Castro est une figure importante de la pensée séfarade du XVIIe siècle, avec ce dialogue entre foi, philosophie et identité religieuse.

Les deux voyageurs se rendent dans les villages d’Argozelo et de Carção qui furent d’importants centres de tannerie (curtume) dont la production et la commercialisation étaient tenues par des conversos, ou cristãos-novos. Selon les informations recueillies par Amílcar Paulo et son ami israélien, les crypto-juifs étaient encore nombreux dans les années 1920, notamment à Carção, avec respect du Shabbat, célébration de la Pâque juive et du Yom Kippour. Les crypto-juifs d’Argozelo et de Carção sont presque tous blonds, avec des taches de rousseur, ce qui a fait dire à certains ethnologues qu’ils pourraient descendre des Khazars – rien de bien sérieux.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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