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En compagnie de Vilém Flusser – 4/5

Changing the question ‘free from what?’ into ‘free for what?’; this change that occurs when freedom has been achieved has accompanied me on my migrations like a basso continuo. This is what we are like, those of us who are nomads, who come out of the collapse of a settled way of life.

Vilém Flusser

 

La grotte, l’utérus de la montagne, a été notre habitation. Aujourd’hui, nos habitations (aussi modernes soient-elles) sont des dérivés – des imitations – des grottes. Notre troglodytisme se voit confirmé, d’un côté par l’histoire, de l’autre par la psychologie des profondeurs. Mais la grotte est-elle vraiment notre habitat originel ?

Nous allons nous intéresser aux tapis. Le tapis est un produit de la culture des tentes. Il est venu jusqu’à nous, dans nos maisons de parpaing et de ciment. À notre connaissance, les premiers tapis apparaissent en Égypte, au XVIe siècle av. J.-C. Les tapis se multiplient sur les rives des grands fleuves de Chine et d’Inde, apportés de Mongolie par Gengis Khan et Kubilai Khan, son petit-fils. Le grand empire perse de Tamerlan peut être envisagé comme la synthèse d’une terre et de fleuves, des steppes d’Asie centrale et du massif du Pamir, une synthèse à laquelle nous n’avons pas prêté assez attention.

Les tapis de la période gothique sont un clair héritage des steppes russes et du Sahara. Les tapisseries des Gobelins du XVIIIe siècle sont héritières de la Perse et de la Chine, de la toundra et de la taïga. Bref, les tapis et les tapisseries que nous voyons autour de nous, en Occident, ont une immense généalogie. Mais que nous disent-ils du futur ? La réponse est à rechercher du côté de leur structure. La trame d’un tapis est en effet cachée par un patient travail. La trame est le fil horizontal qui passe entre les fils verticaux (la chaîne) pour former la structure du tapis ; la trame se trouve à l’intérieur de la structure. La fabrication d’un tapis suppose une antériorité, avec ce fil de chaîne qui va servir de support – la chaîne est la structure du tapis, elle ne détermine pas le motif, le motif dont le moindre détail s’inscrit dans un ensemble parfaitement défini.

On ne peut se mettre dans la peau d’un tapissier. Il travaille selon un modèle préétabli qui recouvre fil après fil la structure (le fil de trame) qui maintiendra l’ensemble, structure qui en attendant est tendue sur le métier à tisser. Il travaille en commençant par dissimuler son travail et il se concentre sur l’apparence – ce qui se verra –, ce qui signifie beauté (la beauté du dessin et des couleurs) mais aussi fausseté. Il cache la vérité (ce qui tient et structure) derrière la beauté. Son but : montrer le monde comme une représentation (voir Arthur Schopenhauer), opposée au monde comme volonté. Le tapis et plus encore la tapisserie couvrent les murs, leur nudité mais aussi leurs défauts (comme des lézardes ou des craquelures).

Cette courte analyse peut être une réponse à la question : « D’où vient le vent qui souffle sur nous, et dans quelle direction nous pousse-t-il ? » Ce vent froid vient des régions où la vérité a été remise en question ; et il nous pousse vers des régions où la beauté et l’apparence nous dissimulent le fait que nous nous éloignons de la vérité.  Redisons-le, les tapis et les tapisseries sont volontiers accrochés aux murs pour en dissimuler les défauts ; et ce constat n’est pas le pire, loin s’en faut, sur l’état de la culture aujourd’hui.

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Vilém Flusser propose une interprétation d’une considération biblique : « Et tu leur diras : Ainsi parle l’Éternel des armées. C’est ainsi que je briserai ce peuple et cette ville, comme on brise un vase de potier, sans qu’il puisse être rétabli », une considération qui figure dans Jérémie 19:11. Vilém Flusser se propose donc de poursuivre une longue tradition, sans pour autant donner dans la dispute théologique. Chacun de nous a cassé au moins un vase dans sa vie (par maladresse le plus souvent), mais jamais un peuple ou une ville. Les peuples sont pour l’Éternel des armées ce que les vases sont pour nous. Et Vilém Flusser nous présente un point de vue bien particulier. Tout d’abord, posons comme prémisse que le regard de Dieu sur les récipients (sur ce qu’ils contiennent) n’est pas celui d’un cuisinier, mais plutôt celui des Anciens qui envisageaient les formes comme des « idées immuables », ce qui nous amène à la prophétie faustienne : « Je vous détruirai, ainsi que vos idées prétendument immuables. »

Les vases ont toutes sortes de formes mais quelle que soit leur forme, ce sont des récipients. Lorsque je remplis un verre d’eau, je donne un contenu au contenant ; et, en même temps, je donne une forme à de l’informe, un liquide en l’occurrence. C’est un fait banal, très banal, mais jusqu’à aujourd’hui aucune gnose et aucune théorie de l’information ne se sont penchées avec assez d’attention sur ce phénomène.

Qu’est-ce que je fais lorsque je formule les lois de la Nature en termes mathématiques ? Je formule une certaine idée des phénomènes naturels et je choisis un algorithme capable d’expliquer les phénomènes ? Ou bien j’en choisis un particulièrement beau et élégant (comme l’équation d’Einstein) pour y verser avec précaution les phénomènes ? Ou bien encore j’élabore une équation à propos et je m’empresse avec elle d’aller à la pêche aux phénomènes ? La science est une énorme construction en verre (les algorithmes et les théories) destinée à répondre à ces questions. Et cette construction vacille de tous les côtés et dans chacune de ses parties, des fondations aux pinacles. Et la menace du Seigneur de briser les peuples et les villes comme des vases d’argile prend un sens nouveau. La prophétie ci-dessus mentionnée ne concerne pas que les vases d’argile, elle concerne aussi les technologies les plus avancées, comme l’art de la céramique électronique qui se forme sur les écrans de nos computers, avec ces formes évasées et colorées par les algorithmes – les « images de synthèse ». Qui contemple ces images, contemple des vases vides et indestructibles, cachés derrière les phénomènes.

Que dire de ceux qui assis devant leurs computers font apparaître sur leurs écrans des formes vides dans l’attente que d’autres les remplissent ? Que dire de ceux qui projettent des « espaces virtuels » afin d’en faire naître des mondes alternatifs ? Le Seigneur les détruira comme il détruit les vases d’argile, les peuples et les villes. C’est pourquoi il faut être modeste et prudent quand on s’exprime sur des questions telles que la formation des images digitales, des cyberespaces, de la simulation artificielle et de l’holographie. Envisagée sous cet angle, la prophétie parle du vide. Les vases vides sont de simples récipients, les idées éternelles sont de pures pensées, des vides. Les formules mathématiques sont des propositions sans contenu, vides elles aussi. Et les plus pures de toutes les idées, les plus nobles de toutes les formes, sont la nature divine. Considérant que ces idées sont vides, elles sont indestructibles, éternelles comme le Seigneur. Et c’est ce que le peuple des computers commence à comprendre. Ce peuple est comme le Seigneur lorsqu’il projette des formes vides qu’il remplit de possibilités et, ainsi, crée des mondes alternatifs. Mais le Seigneur détruira ces mondes. Il y a longtemps que la science, et grâce à la pensée formelle, a pu comprendre les phénomènes et percevoir le vide derrière eux. Mais ce n’est que récemment que l’on a commencé à élaborer des contenus alternatifs à partir du vide. Ce n’est que récemment que le véritable but de la poterie (soit la production de formes vides pour appréhender l’amorphe) est identique à ce que le Seigneur a fait au premier jour de la Création. Et la prophétie dit : vous serez détruits par le Seigneur avec vos vases avant que vous ne soyez capables de faire comme Lui. Cette interprétation n’est qu’une interprétation parmi (tant) d’autres, une interprétation destinée à en susciter d’autres, pareillement réfutables.

  Olivier Ypsilantis

 

 

 

 

 

 

 

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