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En compagnie d’Alexandre Iakovlev – 1/5

Considérant l’état du monde et les politiques désastreuses de l’Union européenne, tant dans ses politiques intérieures qu’extérieures, notamment sa politique envers la Russie, désignée comme une ennemie pour cause d’Ukraine, j’ai voulu prendre du recul et lire « Ce que nous voulons faire de l’Union soviétique », une série d’entretiens entre Alexandre Iakovlev, le théoricien et le maître d’œuvre de la perestroïka avec Mikhael Gorbatchev, et Lilly Marcou, née en 1936, historienne française d’origine roumaine, spécialiste de l’histoire du communisme européen et soviétique. Elle a écrit un certain nombre d’ouvrages sur l’Internationale communiste (Komintern), sur Staline et Khrouchtchev. Elle a également étudié l’évolution du régime soviétique, dont la déstalinisation et la perestroïka (sujet dont il va être question dans cette suite d’articles), ainsi que le communisme en Europe de l’Est, en particulier la Roumanie de Ceaușescu – Lilly Marcou est d’origine roumaine. Notons qu’une partie de ses recherches se sont appuyées sur les archives soviétiques accessibles après la chute de l’Empire soviétique, ce qui a confirmé la valeur de ses travaux.

J’ai donc tenu à lire ces entretiens avec Alexandre Iakovlev que Lilly Marcou considère comme « le cerveau de la perestroïka, l’éminence grise de Gorbatchev ». J’ai voyagé en Union soviétique précisément en 1990. Je dis « Union soviétique » car elle a officiellement cessé d’exister le 26 décembre 1991 pour devenir la Fédération de Russie. La perestroïka occupe la période 1985-1991. J’ai donc voyagé dans ce qui allait devenir la Fédération de Russie, un voyage entre Moscou et Léningrad, devenu « Saint-Pétersbourg » le 6 septembre 1991, voyage au cours duquel j’ai pu prendre note d’une ambiance singulière ; rien à voir avec ce dont j’avais pris note en 1973, à Moscou, sous Brejnev.

J’ai donc lu ce livre dans l’espoir d’amplifier et de préciser mes connaissances sur cette période charnière et cruciale, non seulement pour le pays mais pour le monde, une période que je vois comme une occasion manquée ; et la faute en revient essentiellement aux Occidentaux qui ont évolué dans un périmètre compris entre ignorance, arrogance, manque d’intelligence historique et politique. Nous avions alors tout pour nous entendre avec ce grand pays, la Russie. Et cette occasion manquée nous éclate aujourd’hui à la figure, avec la guerre en Ukraine. À présent, l’Europe ne peut que prendre note de sa petitesse, de sa faiblesse, de sa présence toujours plus faible sur la scène internationale, tant au niveau économique que diplomatique, politique que stratégique. J’ai toujours pensé que l’Europe n’était qu’un croupion sans la Russie ; et j’estime que Poutine n’est pas l’ogre que l’on s’efforce de nous présenter. Il défend les intérêts de son pays, ce qui en fait un authentique chef d’État, un chef d’État qui s’emploie à contrarier la doctrine du géopoliticien Zbigniew Brzeziński (1918-2017), auteur de « The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives » (publié en 1997), et qui pensait avoir identifié les trois leviers qui permettraient aux États-Unis de dominer les affaires mondiales au XXIe siècle : contenir la poussée de la Chine ; maintenir la division des Européens ; couper la Fédération de Russie de l’Ukraine.

Lorsque Lilly Marcou s’entretient avec Alexandre Iakovlev (elle le rencontre en France, le 24 septembre 1990), elle a en tête un grand nombre de questions ; et elle est d’autant plus avide de le questionner que les archives soviétiques ne sont pas encore accessibles au public. Précisons qu’Alexandre Iakovlev est alors président de la Commission pour la réhabilitation des victimes du stalinisme et de la Commission du Congrès des députés du peuple pour une étude politique et juridique du traité germano-soviétique de 1939. Bref, Lilly Marcou s’entretient avec un homme qui a accès aux archives du KGB. L’entretien du 24 septembre 1990 dure trois heures et ils décident de se revoir à Moscou et de faire un livre, celui que j’ai devant moi. L’éditeur a vite compris l’intérêt et le contrat est vite signé. (Il doit s’agir des Éditions du Seuil, l’édition que j’ai devant moi, avec le dépôt légal d’avril 1991.) Lilly Marcou loue l’humanité et l’humanisme de son interlocuteur dont le but principal est de contribuer au succès de la perestroïka. Les entretiens ont lieu dans l’enceinte même du Kremlin, des entretiens appuyés par des documents venus des archives soviétiques, loin du brouhaha médiatique. Ces entretiens se tiennent à côté de ce qui avait été le bureau de Lénine.

Alexandre Iakovlev est né en 1923, dans une famille de paysans pauvres. La famille place tous ses espoirs dans le régime issu de la révolution d’Octobre. Alexandre Iakovlev apporte à ce régime son soutien actif dès qu’il en a l’âge. Alors qu’il n’a pas dix-huit ans (en août 1941), il s’engage dans l’Armée rouge. Il est démobilisé en février 1943, suite à une grave blessure. La guerre terminée, il est pris par le doute à l’égard de Staline, notamment suite aux déportations en Sibérie de prisonniers de guerre soviétiques libérés des nazis. En 1956, alors qu’il est cadre au Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), il écoute Khrouthchev et se souvient des doutes qui l’avaient pris juste après la guerre. C’est pourtant au PCUS qu’il choisit de faire carrière, et dès 1945. En 1959, il est envoyé aux États-Unis avec d’autres étudiants soviétiques pour faire un stage dans des universités. Il porte un regard critique sur le mode de vie américain. Par ailleurs, il n’apprécie guère Khrouthchev. À partir de 1965, il est proche du premier cercle du pouvoir. Responsable adjoint puis premier responsable du Département de propagande du Comité central du PCUS, de 1969 à 1973, il observe l’appareil du pouvoir sous Brejnev ; et l’ambiance lui pèse. En 1971, il devient membre de la Commission centrale de révision du PCUS (et jusqu’en 1976). Il observe discrètement. Le mode de vie des responsables soviétiques lui semble toujours plus décadent. En 1972, il est écarté du Comité central du PCUS et envoyé comme ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire au Canada.

Son éviction du Comité central du PCUS tient à un article qu’il a publié en novembre 1972, article intitulé « Contre l’antihistoricisme » et qui attaque (bien que sous une bonne couche d’orthodoxie, afin d’espérer ne pas réveiller la vigilance de la censure) les chauvinismes slaves, en particulier grand-russe, et le patriarcat (et un certain passé prérévolutionnaire) remis à la mode par des membres de l’intelligentsia. Bref, les gardiens de l’orthodoxie soviétique le dénoncent ; et durant la perestroïka, Alexandre Iakovlev deviendra la cible privilégiée des publications réactionnaires. Les gardiens de l’orthodoxie l’accusent de s’être fait dicter ledit article par le sionisme international. Alexandre Iakovlev s’élève discrètement contre ceux qui par intérêt, par cynisme ou simplement par manque d’humour, s’emploient à tresser des lauriers à Brejnev. Aussi finit-il par quitter la haute nomenklatura (qui par ailleurs ne veut plus de lui) et demande à quitter l’Union soviétique pour le Canada. On s’empresse de satisfaire sa demande. Il arrive au Canada en juillet 1973, il y restera jusqu’en juillet 1983. Il est surveillé par sa hiérarchie et il a le mal du pays, malgré tout. Et comme il l’avait fait au cours de son séjour aux États-Unis, il critique l’individualisme outrancier qu’il retrouve au Canada.

Mais c’est au Canada, en mai 1983, soit deux mois avant son départ, qu’il rencontre Gorbatchev en mission à Ottawa. Leurs vues convergent et deux ans plus tard commenceront les années de perestroïka. De retour en Union soviétique, il est nommé directeur de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales de l’Académie des sciences de l’URSS où il se met à poser avec ses collaborateurs les bases théoriques de la perestroïka qui seront exposées au plénum du Comité central du PCUS, le 23 avril 1985, un tournant historique qui marque le lancement officiel de la politique de restructuration économique et de modernisation, soit la perestroïka, sous la direction de Gorbatchev, devenu Secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique en mars 1985. Je passe sur la liste des fonctions auxquelles est nommé Alexandre Iakovlev, et aux plus hauts rangs. Alexandre Iakovlev accompagne souvent Gorbatchev dans ses déplacements à l’étranger. Il sait combien il va être difficile d’élaborer une nouvelle mentalité sociale, entre troubles inter-ethniques, irritations politiques et désarroi économique.

À l’occasion du XXVIIIe Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, en juillet 1990, Alexandre Iakovlev est critiqué mais également ovationné. Gorbatchev doit faire des concessions aux conservateurs et il perd peu à peu le contrôle du Parti. C’est au cours de ce XXVIIIe Congrès que Boris Eltsine quitte le Parti et devient le principal rival politique de Gorbatchev, ce qui accélère la déliquescence du Parti. Ce qui suit et qui n’est pas évoqué dans ces entretiens : la tentative de putsch conservateur (19-21 août 1991), l’interdiction du Parti communiste de l’Union soviétique ce même mois, et la fin de l’URSS en décembre de cette même année. À l’occasion de ce XXVIIIe Congrès, Alexandre Iakovlev insiste sur la démonopolisation de la vérité afin de contrer ce qu’il considère comme plus redoutable que le brejnevisme, soit un néo-stalinisme.

Olivier Ypsilantis

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