Le nouveau régime est relativement faible. Il est menacé sur sa droite par l’aristocratie et la bourgeoisie, sur sa gauche par la puissante C.N.T. Sa faiblesse tient en grande partie à ce qu’il ne doit pas sa victoire à ses propres forces mais à l’effondrement de la monarchie et la disparition du lien organique entre l’armée et l’administration. La situation du pays nécessite des mesures urgentes et profondes. Il faut enrayer la désagrégation de l’administration et de la vie économique. Les intellectuels se montrent de plus en plus impatients et les masses sont nerveuses. Mais comment moderniser un tel pays sans provoquer des bouleversements ? Au premier plan des changements espérés, la réforme agraire et dans un pays essentiellement agricole. Mais les républicains de 1931 se dérobent face à cette question comme s’y étaient dérobés ceux de 1873, sous la Première république. Et ces républicains, à commencer par Francisco Largo Caballero, ne sont pas des socialistes.
Pour mener à bien une telle réforme, il faut s’en prendre aux grands propriétaires terriens qui sont soutenus par l’armée et l’Église, et obtenir le plein soutien de la paysannerie, soit l’essentiel de la population du pays, afin de la sortir d’un état de quasi servage pour en faire des petits propriétaires. Mais les républicains tergiversent et repoussent la réforme agraire, seul moyen de moderniser l’Espagne. Ils commencent par se mettre l’Église à dos, la création d’un État laïque étant la marotte des intellectuels progressistes et, surtout, un moyen de ne pas avoir à affronter les problèmes urgents relatifs à l’économie et l’administration, dont la réforme agraire, la priorité. Pendant ce temps, la C.N.T. multiplie les actions violentes dont les incendies d’édifices religieux. Le gouvernement vote la séparation de l’Église et de l’État. Face à l’urgence de la situation, le gouvernement aborde enfin la question agraire. Mais les forces qui se sentent menacées par cette réforme se sont entretemps organisées. On sait à présent qu’une telle réforme ne pourra plus se faire que par la violence. Par ailleurs, il se trouve que les administrateurs civils ont partie liée avec les grands propriétaires terriens, et ils sabotent toutes les tentatives de réforme. Les républicains redoutent la révolution sociale. Le monde paysan est exaspéré et les jacqueries se multiplient. Des émeutes ouvrières éclatent dans toutes les grandes villes du pays. La C.N.T. orchestre ces soulèvements dans les villes et les campagnes. Le gouvernement fait appel à l’armée et la guardia civil et se retrouve ainsi pieds et poings liés à ces deux corps. La situation de 1874 semble se répéter mais avec des mouvements de gauche renforcés et des forces traditionnelles affaiblies.
Républicains et socialistes qui avaient heurté l’ordre ancien avec la loi de séparation de l’Église et de l’État accordent l’autonomie à la Catalogne, ce qui achève d’irriter les tenants de l’ordre ancien. Et républicains et socialistes ne commencent à prendre la mesure de l’irritation qu’ils ont provoquée que lorsqu’ils ont désespérément besoin des tenants de l’ordre ancien pour se maintenir au pouvoir.
Des réformes étaient nécessaires, tant dans l’administration civile que dans l’armée, mais peut-être aurait-il été plus judicieux pour la république d’attendre et de se donner des priorités. Cette république semble avoir agi sans intelligence tactique. Il est vrai qu’elle n’avait guère d’expérience.
Dans un tel contexte, les opportunistes attendent leur heure. Alejandro Lerroux qui avait accueilli la république avec enthousiasme passe sans tarder à l’opposition. La droite se réorganise et apparaît Acción Popular de José María Gil-Robles, un parti que veulent fédérer non seulement les classes dirigeantes mais aussi les masses catholiques. Ce parti finit par s’allier à d’autres partis de droite et donne un bloc unique, la C.E.D.A. (Confederación Electoral de Derechas Autónomas). Son succès est massif aux élections de l’automne 1933, des élections qui sonnent la fin des beaux jours pour la gauche.
En 1933, les masses paysannes sont retombées dans l’apathie, découragées par la politique de la république quant à la réforme agraire et par la répression conduite par la guardia civil. La république a également déçu le prolétariat, et le mot d’ordre donné par la C.N.T. qui prône l’abstention est très largement suivi. Grâce à cette abstention anarchiste, la Lliga Catalana l’emporte sur l’E.R.C. et même à Barcelone. La plupart de ceux qui avaient voté en 1931 pour l’Alejandro Lerroux « de gauche » se rallient à lui lorsqu’il se présente sous une étiquette « de droite ». Le vote des femmes fait le reste, nombre d’entre elles étant illettrées et plus sensibles à l’influence des prêtres. Ce qui va suivre ne vaut guère mieux que ce qui s’était fait. Miguel Primo de Rivera avait vraiment tenté de réformer le pays ; la C.E.D.A. quant à elle représente les forces qui dirigeaient l’Espagne avant cette dictature progressiste, avant 1917 même. On en revient à la vieille incurie, au vieil immobilisme.
Le programme de cette coalition est simple : défaire tout ce qu’a fait la gauche. Seule demeure l’autonomie de la Catalogne ; on craint de heurter un régionalisme si affirmé. Les nouvelles Cortès se mettent au travail. Toutes les conquêtes de la république sont bradées. Les partis républicains se rebiffent et c’est la révolte des Asturies d’octobre 1934. La république a montré son impuissance. Pendant ce temps, de profondes mutations s’opèrent à gauche. La C.N.T. observe avec méfiance l’U.G.T., une C.N.T. affaiblie par la création de la F.A.I. La classe ouvrière de Barcelone ainsi que la paysannerie d’Andalousie sont pour la C.N.T., tandis que les ouvriers (et un certain nombre d’ingénieurs) des Asturies et du Pays basque sont pour l’U.G.T. qui est également en position de force à Madrid.
Le fossé entre ces deux branches du mouvement ouvrier n’a cessé de s’élargir depuis 1926, lorsque Francisco Largo Caballero était devenu partie prenante dans la dictature de Miguel Primo de Rivera et qu’il avait tenté d’exploiter les avantages accordés à l’U.G.T. afin de mieux isoler les anarchistes. L’unité du mouvement ouvrier se consolide un peu entre la fin de la dictature et la proclamation de la république, avant que les choses ne se dégradent. Les socialistes n’hésitent pas à faire appel à la guardia civil contre les ouvriers et les paysans. Les anarchistes les tiennent pour responsables du sang versé lors des troubles de 1931 et 1932. C’est pourquoi les ponts sont rompus suite aux élections de 1933, lorsque les socialistes perdent toute responsabilité au gouvernement. Ainsi, sans attendre l’assentiment des socialistes, les anarchistes déclenchent une insurrection armée contre le gouvernement d’Alejandro Lerroux qui vient d’être formé. Elle est vite réprimée et, dégoûtés, les anarchistes se retirent de la scène politique et des jeux de partis.
Mais les socialistes vont opérer un brusque virage à gauche avec Francisco Largo Caballero, et pour diverses raisons dont la principale : ils savent que José María Gil-Robles de la C.E.D.A. attend son heure pour les réduire par la loi ou par la force. Francisco Largo Caballero dénonce la politique d’alliance avec les partis bourgeois de gauche et il incite les socialistes à se préparer à une éventuelle attaque venue de la droite. Ce revirement produit de sérieuses dissensions entre les dirigeants socialistes (voir Francisco Largo Caballero / Indalecio Prieto, numéro deux des socialistes), mais la mutation finit par se faire sans trop de peine.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis