La force des armes ne suffit toutefois pas à s’emparer du pouvoir et moins encore à s’y maintenir. Elle ne le peut que lorsque l’appareil d’État ne remplit plus ses fonctions, quand le régime s’effondre et que personne ne parvient à fonder une solide majorité ; l’armée devient alors le seul recours dans la mesure où l’organisation militaire est un des éléments qui résistent le mieux aux forces de la décadence. Avec les guerres napoléoniennes, l’armée devient avec l’Église le second pouvoir de l’État, l’autorité ayant démissionné. Cette situation perdurera. Ni la couronne ni l’administration ni l’aristocratie ne retrouve son prestige. Seule l’Église le conserve, ce qui entraîne, par contrecoup, un libéralisme de façade dans l’armée, un libéralisme qui ne bénéficie pas de l’appui de la majorité de la population.
Les carlistes disposent d’un nombre réduit de soldats professionnels mais ils bénéficient d’un puissant appui populaire et de remarquables chefs de guérilla. Signalons par ailleurs les rivalités entre les officiers libéraux de l’armée, des rivalités qui n’ont jamais abouti à une alliance avec les carlistes, un mouvement populaire. Dans un tel contexte, l’Église peut protéger son pouvoir face à l’armée en menant un double jeu, de 1814 à 1868, entre ces deux tendances dans l’armée : les carlistes et les libéraux (ou modérés).
Entre-temps, le tissu social du pays se modifie peu à peu. Le chemin de fer apparaît, la Catalogne réorganise son industrie textile, les exportations agricoles augmentent, le Pays basque fonde des banques. La balance penche du côté du libéralisme. Isabelle II froisse ses généraux qui acceptent mal ses frasques et finissent par se détourner d’elle. En 1868, les forces de gauche s’unissent pour la chasser du trône et le général Juan Prim y Prats est nommé régent en 1869. Mais l’armée ne dispose d’aucun levier car l’ordre établi n’a même plus d’apparence formelle. L’armée ne veut pas d’une république. On cherche pendant trois ans quelqu’un à placer sur un trône vacant. On finit par trouver un prince italien, Amédée de Savoie-Aoste (Amédée 1er), qui se voit aussitôt pris dans un tourbillon d’intrigues et de complots. Juan Prim y Prats est assassiné par un révolutionnaire ; en effet, une classe authentiquement révolutionnaire vient de faire irruption dans la vie politique du pays. Après deux années de règne (2 janvier 1871 / 11 février 1873), le prince italien préfère s’en aller. La république est proclamée faute de prétendant au trône. Cette Première république dure elle aussi deux ans. Elle plonge le pays dans le chaos. Au Nord, avec les carlistes ; et surtout au Sud, en Andalousie et à Murcie. Déjà, au XVIIIème siècle, les paysans andalous avaient généralisé le banditisme, alors considéré comme une activité non pas criminelle mais honorable par le peuple, une profession qui suscitait envie et admiration. Cette tradition de banditisme (destinée à pallier à la misère et envisagée comme un acte de justice sociale) va laisser une empreinte ineffaçable dans le mouvement révolutionnaire espagnol. Ce lien a été souligné par Bakounine. Le bandit révolutionnaire échappe à l’opprobre auprès des masses paysannes aussi longtemps qu’il ne rompt pas la solidarité avec le monde auquel il appartient. Il en sera ainsi jusqu’à la fin du XIXème siècle. Ce banditisme a aujourd’hui disparu (nous sommes dans les années 1930) et a été remplacé par des formes de violence plus adaptées à la civilisation urbaine. Mais, en général, le paysan ou l’ouvrier espagnol n’a pas le respect de la vie et des biens de l’adversaire que l’on trouve dans les sociétés plus policées. Il faut étudier le comportement des milices en 1936 pour s’en convaincre, sans perdre de vue que ceux qui les combattaient, comme la guardia civil, n’agissaient pas autrement.
La création de la guardia civil est peut-être la principale réalisation de l’administration du XIXème siècle. C’est une gendarmerie formée sur la base d’une stricte sélection et soigneusement coupée de la population locale. C’est sur elle que va se concentrer la haine du peuple et elle va le lui rendre. La guardia civil met fin au banditisme mais l’État doit sans tarder faire face à des jacqueries, surtout en Andalousie, à partir des années 1840, avec une recrudescence en 1873 marquée par la vacance du pouvoir d’État. Le mouvement paysan jusqu’alors dispersé et spontané rencontre la « Première internationale » dont les anarchistes font partie. Ce mouvement fait à cette occasion sa jonction avec le prolétariat urbain naissant. En 1873, le peuple espagnol se soulève pour la troisième fois – après 1707 et 1808. Mais en 1707 et 1808, le peuple s’était opposé aux classes supérieures pour défendre l’Église et la royauté ; tandis qu’en 1873, il se soulève contre les classes supérieures pour défendre ses propres intérêts. L’Espagne entre dans une nouvelle période, avec l’effacement de l’État et des classes supérieures, un processus entamé depuis une cinquantaine d’années.
L’anarchisme espagnol ne se résume pas (selon l’analyse trotskiste de Joaquín Maurín) à la prédominance du paysan andalou sur l’ouvrier catalan. L’anarchisme est déjà implanté à Barcelone (avant de se répandre en Andalousie) et depuis les années 1840, sous une forme corporative, puis semi-politique, syndicale enfin, mais sans jamais parvenir à établir une théorie qui lui soit propre. Le contact avec la jeune Internationale, dans les années 1860, va mettre l’anarchisme en contact avec la pensée de Bakounine. Et cet anarchisme mieux structuré atteint l’Andalousie par le biais des jacqueries dans les années 1870. L’anarchisme espagnol a deux bases : l’une paysanne et andalouse, l’autre prolétarienne et catalane, ce qui donne à cet anarchisme sa spécificité. Les marxistes de diverses obédiences suivent d’autres explications qui sont plutôt dépréciatives, les marxistes acceptant mal la prépondérance les anarchistes au sein du mouvement révolutionnaire espagnol car ils dérangent leurs schémas.
Franz Borkenau raisonne en sociologue (en scientifique). Il ne s’agit pas pour lui de défendre ou vilipender les anarchistes mais de tenter de comprendre ce mouvement. Les anarchistes espagnols professent l’athéisme (qui est celui des marxistes repris par Bakounine) mais ils refusent l’interprétation matérialiste de l’Histoire. Pour Bakounine, la révolution sociale et l’instauration du socialisme passent par l’action révolutionnaire menée par des individus convaincus du caractère radicalement néfaste du capitalisme. Rien à voir donc avec le processus décrit par Marx. Pour Bakounine, les acteurs de cette révolution ne peuvent se limiter à un petit groupe de révolutionnaires professionnels ; l’esprit révolutionnaire doit procéder du peuple même. Cette théorie séduit l’Espagne, pays alors peu industrialisé. Elle la séduit aussi parce que l’esprit révolutionnaire est plus présent dans le peuple espagnol que partout ailleurs, notamment dans ces pays développés où le prolétariat est devenu plus policé. Bakounine a compris que les peuples vraiment révolutionnaires sont les peuples qui ne se sont pas laissés séduire par l’esprit capitaliste et qui d’instinct placent la liberté au-dessus de la richesse. Et du temps de Bakounine, et selon lui, seuls les Russes et plus encore les Espagnols portent encore en eux, collectivement, cet instinct.
Bakounine a compris qu’en Espagne le marxisme et ses schémas se voient frappés d’inanité par le tempérament même du peuple espagnol qui est avant tout anarchiste. Cet esprit de liberté explique qu’un ouvrier de Barcelone puisse se trouver en parfaite communion avec un paysan d’Andalousie.
Le « toujours plus » matériel est étranger à l’Espagne, note Franz Borkenau en 1936. On y préfère le brigand, qui part dans la nature pour y vivre librement, que le syndicaliste qui compte sur la grève pour espérer augmenter son salaire ou améliorer ses conditions de travail. L’anarchiste espagnol s’élève contre l’émergence du capitalisme. Il ne se définit pas par un individualisme forcené (contrairement à ce qui se dit) car il fait de l’action collective une des bases de son programme. L’anarchisme s’intéresse peu aux réalisations matérielles. Il dénonce la tyrannie du système industriel moderne qu’il voit comme un moderne servage : l’ouvrier est attaché à l’usine comme le serf à la glèbe. Il en découle que l’anarchiste a une position particulière envers la loi et la morale, et que l’anarchisme attire des éléments criminels (qui ne sont pas mis au ban de ce mouvement). D’où le questionnement de l’anarchisme au sujet de l’éthique. En effet, comment des individus portés par l’idéalisme le plus élevé peuvent-ils se retrouver en compagnie d’éléments criminels ? La réponse à cette question (selon Franz Borkenau) tient au fait que l’anarchisme doit être compris comme un mouvement religieux. L’anarchisme ne croit pas à l’émergence d’un monde nouveau porté par l’amélioration des conditions matérielles du prolétariat et de la paysannerie mais par une résurrection morale des classe épargnées par l’esprit de lucre et de cupidité. C’est Robin des Bois, c’est l’action directe – qui suppose volontiers l’action violente.
Les marxistes et les partisans du libéralisme (ce denier lié à l’esprit bourgeois) condamnent l’anarchisme qu’ils jugent retardé. L’Espagne s’est séparée de la civilisation occidentale à la fin du XVIIème siècle, d’où l’aversion des Espagnols pour le travail dans les entreprises modernes où ne compte que la productivité forcenée, d’où leur répugnance pour la machinerie moderne et tout ce qui ressemble à une innovation. Cette tendance se retrouve dans l’aristocratie, le carlisme et l’anarchisme, et autres mouvements politiques. Sans la pression capitaliste, l’anarchisme n’existerait pas – et si l’esprit du capitalisme avait vraiment pénétré le pays, l’anarchisme n’y existerait pas.
Mais alors, pourquoi le mouvement ouvrier catalan est-il anarchiste à cent pour cent, alors que la Catalogne s’est montrée moins réfractaire à l’européanisation que le reste du pays ? Probablement parce que la Catalogne a dirigé son ressentiment contre la domination castillane, contre l’État espagnol, seule autorité alors existante. En une génération (entre 1870 et 1900), la Catalogne est passée du carlisme à l’anarchisme, une autre forme d’opposition violente à l’État.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis