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Des moments de l’histoire juive – XIII/XVI

A propos du Kaf ha-Qetoret

C’est un document du XVIe siècle, rédigé entre 1510 et 1530 par un auteur inconnu, probablement expulsé d’Espagne et peut-être établi à Salonique. Il y traite essentiellement des relations entre Israël et les nations, et suivant plusieurs axes : 1 – L’exil d’Israël et sa dispersion parmi les nations. 2 – L’attitude des nations envers Israël. 3 – Les nations et le processus de Rédemption.

Brève présentation de ces trois axes :

1 – L’exil d’Israël et sa dispersion parmi les nations. L’auteur place la Torah au centre des exigences des Juifs de l’exil, même si la stricte observance ne peut être effective qu’en terre sainte. Il arrive qu’il attribue l’exil des Juifs à leurs fautes. Il arrive aussi qu’il plaigne les Juifs qui acceptent les doctrines de Jésus et ses envoyés. Il déclare que la curiosité pour les enseignements étrangers à la Torah renforce le pouvoir de Samaël, un jugement partagé par plusieurs sages d’alors dont Joseph ben Hayyim Jabez. L’auteur, cet inconnu, s’efforce d’apporter une explication à la souffrance des Juifs de la Diaspora. Il interpelle Dieu et proteste : certes, Israël a péché contre Toi mais Tu as prédit des peines et des consolations. L’avertissement au sujet des peines s’est réalisé ; mais qu’en est-il des consolations ?

Lorsque l’auteur évoque la captivité — l’exil — chez les Édomites (les Chrétiens, métaphoriquement), il affirme que l’exil est bien la marque d’un décret divin mais il s’empresse de préciser que l’étude et le respect de la Torah permettent d’alléger le poids du joug.

2 – L’attitude des nations envers Israël. Le peuple d’israël est soumis aux nations et confiné en tant que nation. Les Chrétiens justifient cette situation en répétant à l’envi qu’elle est la marque d’un châtiment divin, le peuple juif étant considéré comme déicide. A cette accusation s’ajoute une volonté — une lubie pourrait-on dire —, celle de convertir le peuple juif au christianisme. L’auteur se montre préoccupé par ces débats religieux organisés par les Gentils en vue de prouver la supériorité de leur religion ; mais, dans un même temps, il déplore que personne en Israël ne s’engage dans ces débats afin de justifier la foi juive. Et, comble du malheur, les nations méprisent Israël d’être soumis ainsi à un continuel état de servitude. Pourtant, l’expérience de l’exil n’est-elle pas tout compte fait bénéfique à Israël ? Cette expérience ne purifie-t-elle pas le peuple ? L’exil est voulu par le Dieu d’Israël, plus puissant que le Dieu des nations. L’auteur juge toutefois regrettable qu’Israël soit puni par des nations sans mérite, nations chrétiennes et musulmanes qui ne sont qu’instruments de punition entre les mains de Dieu, punition qui est conséquence des péchés d’Israël mais qui par ailleurs limite ses inclinaisons au péché. Parmi ces instruments, Jésus, symbole du Mal, subordonné au Dieu d’Israël, Jésus qui n’est qu’une transformation du bâton à l’aide duquel Moïse réalisa des signes en Égypte. Voir le lien en fin d’article intitulé « Passages anti-chrétiens dans le ‟Kaf ha-Qetoret” », un article signé Georges Vajda qui consacra l’essentiel de son immense activité à l’étude du judaïsme médiéval.

L’auteur condamne les Marranes. Certes, il éprouve de la pitié pour nombre d’entre eux, pour ceux qui, convertis de force ; n’en gardent pas moins leur foi en la Torah ; il juge cependant qu’ils auraient dû résister à la pression et refuser la conversion. Il invite les Juifs à se tenir à l’écart des sciences comme la physique, l’astronomie, la logique et la philosophie. C’est la foi contre la philosophie. Aristote est regardé comme l’incarnation intellectuelle du mauvais Samaël ; et Maïmonide qui fait appel aux idées d’Aristote est repoussé. Il invite les Juifs à se garder des « livres extérieurs », des livres issus de « l’académie du Malin » qui prolongent l’exil, alors que les bons livres, Halakha et Agada, proviennent des niveaux séphirothiques. L’auteur célèbre donc la sagesse de la Torah et de la Kabbale et déclare qu’Israël sera sauvé lorsqu’il il sera illuminé par le Zohar. L’islam, « la mauvaise Constantinople », et la chrétienté, « le mauvais Samaël », sont pareillement dénoncés.

L’auteur se place dans une perspective kabbalistique. Il envisage l’islam et le christianisme comme les deux mains de Samaël, prince des ténèbres possédant dix pouvoirs — qui correspondent aux dix Sephiroth. D’un point de vue halakhique le christianisme est considéré comme de l’idolâtrie, contrairement à l’islam ; mais d’un point de vue mystique l’auteur ne fait pas de différence entre l’un et l’autre. Samaël (et ses deux mains) est la source la plus profonde du Mal. Sous l’influence du Sefer ha-Meshiv, le rédacteur anonyme du Kaf ha-Qetoret cite le mauvais Samaël et son acolyte, Ammon Meno, deux entités qui recherchent la collaboration du christianisme et de l’islam. Le christianisme, « l’abomination », pouvoir d’Esaü, est dans la main droite de Samaël ; tandis que l’islam, « l’arc », pouvoir d’Ismaël et d’Ammon Meno, est dans sa main gauche.

En diverses occasions, Jésus est fortement pris à parti. Georges Vajda répertorie les passages anti-chrétiens de ce document (voir lien ci-dessous). Il précise que Gershom Scholem est, sauf erreur, le seul à l’avoir étudié et qu’il le situe dans le mouvement apocalyptique en plein essor (durant une quarantaine d’années), suite à l’expulsion des Juifs d’Espagne.

3 – Les nations et le processus de Rédemption. Pour l’auteur du Kaf ha-Qetoret, la guerre des quatre rois contre les cinq rois à l’époque d’Abraham correspond à des étapes majeures de l’histoire du monde. Fort de cette donnée, il affirme qu’un roi s’élèvera en Turquie, pays qui déclarera la guerre au royaume des Édomites qu’il vaincra avant d’être à son tour vaincu. Des guerres éclateront partout dans le monde, engageant toutes les nations qui persécutent Israël. Cette époque verra l’émergence d’Élie ainsi que du Messie, fils d’Ephraïm, tandis que Samaël et ses forces tomberont dans les abîmes. La fin des temps surviendra lorsque le Mal aura été éradiqué de la Terre ; et « Dieu annoncera par Moïse une nouvelle Torah, c’est-à-dire ses secrets ». Ainsi le message chrétien se voit-il repoussé sous divers angles : a – Moïse en personne annoncera cette Torah ; b – Cet événement est à venir ; c – Cette révélation dévoilera les mystères de la Torah communiquée à Moïse au mont Sinaï.

 

Ci-joint, « The Attitude to Christianity in Sefer ha-Meshiv » par Moshe Idel (né en 1947), un proche de Gershom Scholem et un immense connaisseur de la Kabbale :

http://www.etrfi.info/immanuel/12/Immanuel_12_077.pdf

Ci-joint, « Passages anti-chrétiens dans Kaf ha-Qetoret » de Georges Vajda :

http://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1980_num_197_1_5107

 

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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