Portugal. Fait divers. Un groupe de Juifs récemment convertis (cristãos novos) est insulté. Le ton monte. La justice s’empare de l’affaire et près d’une quarantaine de chrétiens d’origine chrétienne (cristãos velhos) sont condamnés à la déportation dans l’île portugaise de São Tomé (golfe de Guinée). La communauté des cristãos velhos est outrée par cette sévérité inédite. Toutefois, grâce à une intervention royale la peine d’exil est levée. L’ambiance est lourde et la phobie anti-judaïque est activée par les autorités religieuses tandis que les autorités politiques laissent faire, parfois avec complaisance. Des religieux ne vont pas tarder à exciter et très explicitement le peuple contre les cristãos novos accusés d’être à l’origine de tous les malheurs qui frappent le royaume, soit la peste, la guerre, la faim (liée à une période de sécheresse). Car, disent-ils, les cristãos novos ne sont pas des chrétiens sincères et restent secrètement juifs. Les Juifs s’efforcent de trouver une explication à leurs malheurs et Joseph Ha-Cohen reprend un antique schéma, à savoir que les malheurs qui s’abattent sur les Juifs sont une manifestation de la colère de Dieu, de nombreux Juifs ayant adhéré (même s’il ne s’agit le plus souvent que d’un subterfuge destiné à protéger) à la foi chrétienne.
Selon Salomon Ibn Verga, un groupe de seize cristãos novos est surpris à célébrer la Pâques juive chez un particulier. Ils sont arrêtés à l’aube du 17 avril, incarcérés et libérés deux jours plus tard. Leur remise en liberté provoque un certain mécontentement populaire, mécontentement activé par la rumeur selon laquelle cette faveur aurait été achetée, avec intervention de personnages placés dans les plus hautes sphères du pouvoir. L’ambiance est lourde et il semble qu’un rien pourrait conduire au pire. Et ce rien survient, dans le monastère de São Domingos, à Lisbonne, le 19 avril 1506. Tous les témoignages documentés concordent à quelques détails près. Ces témoignages sont ceux de Jerónimo Osório, de Damião de Góis, de Salomon Ibn Verga et d’un voyageur allemand anonyme.
A l’intérieur de ce monastère, dans une chapelle, est dressée une croix particulièrement vénérée, une croix avec en son centre un miroir dans lequel une image de la Vierge serait apparue, agenouillée et en pleurs devant Jésus, et au-dessus de la croix seraient apparues des petites lumières puis une grande lumière. Cette croix est devenue un objet de vénération vers lequel convergent de nombreuses processions. En ce dimanche 19 avril 1506 donc, vers 15 heures, on se presse devant ladite croix. Dans la foule, des cristãos novos à n’en pas douter. Selon des témoins, l’un d’eux aurait déclaré qu’il n’y avait pas de miracle à attendre d’un morceau de bois. Autre témoignage : un cristão novo aurait affirmé que ces reflets étaient le fait d’un cierge placé à côté du crucifix. Salomon Ibn Verga quant à lui avance qu’un cristão novo aurait déclaré que le Ciel aurait mieux fait de s’occuper de faire pleuvoir, étant entendu que le pays traversait une terrible sécheresse, cause de disette. Dans tous les cas, considérant le contexte général et la nervosité ambiante, ces remarques pouvaient être perçues comme profondément impertinentes et irriter des nerfs déjà à vif. Loin de vouloir calmer des esprits surchauffés, des religieux (notamment des frères dominicains) font attiser la colère.
Les auteurs de ces (hypothétiques) remarques étaient-ils des cristãos novos ? Ce que rapporte Salomon Ibn Verga laisse planer un doute. L’individu en question aurait pu être un cristão velho. Le miracle n’est pas remis en cause, mais on juge qu’il serait préférable que le Ciel fasse pleuvoir sur la terre, simple remarque d’espoir et de bon sens. Deuxième remarque (rapportée par Damião de Góis) : l’homme pourrait avoir été un bon observateur possédant une formation en mathématique ou en optique. Première remarque (rapportée par Jerónimo Osório) : l’homme pourrait avoir été un humaniste possédant une formation théologique et philosophique annonçant le protestantisme. Mais qu’importe toutes ces suppositions. Les Juifs vont une fois encore être désignés comme le bouc émissaire.
L’homme en question est tiré hors du monastère par des femmes, selon un témoignage. Elles le frappent. Elles sont rejointent sans tarder des hommes qui finissent par le tuer. Selon Salomon Ibn Verga, un frère de l’homme arrive sur les lieux, demande pourquoi son frère a été tué ; il est aussitôt tué. Arrivent un magistrat municipal et des hommes en armes afin de rétablir l’ordre. Ils sont repoussés et battent en retraite. Entretemps, dans le monastère, un frère dominicain s’est lancé dans un sermon enflammé qui dénonce les cristãos novos puis il empoigne une croix processionnelle. D’autres frères dominicains engagent la foule à les suivre.
Dans « Le massacre de Lisbonne de 1506 et l’image du roi dans le Shebet Yehuda » de Yosef Hayim Yerushalmi on peut lire : « Ils arrivèrent dans la principale avenue de la ville et proclamèrent : “Quiconque tue la descendance d’Israël a la garantie d’être absous de cent jours dans le monde à venir !” Alors on vit surgir de la foule des gens armés d’épées et en trois jours ils massacrèrent trois mille âmes. Ils les faisaient sortir de force dans les rues et les brûlaient. Ils défenestraient les femmes enceintes et les réceptionnaient en bas avec leurs épées, de sorte que l’embryon était éjecté quelques pas plus loin. Sans parler d’autres cruautés et abominations qu’il vaut mieux passer sous silence. » On se met à traquer les cristãos novos un peu partout dans Lisbonne. Beaucoup sont massacrés sur place, d’autres sont emmenés vers la place de São Domingos (devant le monastère d’où est partie la foule meurtrière) mais aussi sur la place de Rossio et de Terreiro do Paço où des bûchers sont dressés. Ils y sont brûlés vifs. D’autres bûchers ont probablement été dressés en d’autres lieux de la ville mais les témoignages manquent à ce sujet.
Dans le Shebet Yehuda, Salomon Ibn Verga décrit ainsi le massacre du 19 avril 1507 : « Je m’étais absenté de la ville et quand je revins au bout de quelques jours, on me dit qu’il n’y avait aucune commune mesure entre les deux, le seul dénominateur commun étant qu’ils étaient tous deux horribles et amers. Et voici ce qu’un vieillard me raconta et que je dois consigner ici. La nuit de la Pâque, les chrétiens trouvèrent des marranes attablés devant du pain azyme et des herbes amères, selon les rites de la Pâque. Ils les amenèrent devant le roi qui ordonna qu’on les incarcérât en prison en attendant le verdict. En ce temps-là il y avait une famine et une sécheresse dans le pays et les chrétiens se rassemblèrent en disant : « Pourquoi le Seigneur fait-il subir ces épreuves à nous et à notre pays ? C’est sûrement la faute des Juifs ». Ce que oyant, l’ordre des Prêcheurs qui sont appelés Predicadores s’ingénièrent à trouver un moyen pour venir en aide aux chrétiens. Alors l’un d’eux prit la parole dans leur lieu de culte et prêcha des propos extrêmement âpres et amers contre la descendance d’Israël. Ils mirent au point une ruse et confectionnèrent un crucifix creux avec une ouverture par derrière et du verre par devant. Ils firent passer à travers une petite bougie et prétendirent qu’une flamme était apparue du crucifix, cependant que le peuple se prosternait et pleurait, disant : “Voyez ce grand miracle ! C’est le signe que Dieu juge par le feu toute la descendance des Juifs !” Vint alors un marrane qui n’avait pas entendu ces paroles et qui fit innocemment remarquer : “Plût au ciel que ce fût un miracle par l’eau plutôt que par le feu, car étant donné cette sécheresse, nous avons plus besoin d’eau !” Les chrétiens qui étaient mal intentionnés dirent alors : “Il se moque de nous !” Et la foule s’en empara aussitôt et le tua. Certains affirment que la haine des chrétiens était entièrement suscitée par l’animosité qu’ils éprouvaient à l’encontre d’un percepteur juif du nom de João Rodrigues Mascarenhas qui s’était montré arrogant à leur égard et avait multiplié les mesures vexatoires. À l’appui de cette opinion, ils invoquent le fait que le massacre cessa dès que l’on eut retrouvé João Rodrigues Mascarenhas. Il ne faut pas imputer la responsabilité de ces événements aux magistrats de Lisbonne ni aux nobles et aux dirigeants, car tout se fit en dépit de leur volonté. Ils s’efforcèrent même de sauver les victimes, mais la foule était si nombreuse qu’ils n’y parvinrent pas, d’autant que les émeutiers faillirent s’en prendre à eux et qu’ils ne durent eux-mêmes leur salut qu’à la fuite. Or le roi de Portugal était un roi gracieux. Lors de ces funestes événements il était absent de la ville et quand la nouvelle lui en parvint, il pleura et déplora ce qui s’était passé. Il gagna la ville en toute hâte, fit une enquête et découvrit la conspiration des religieux et voulut démolir la maison de culte d’où le malheur était sorti, mais ses courtisans l’en empêchèrent. Il voulut exécuter tous les assassins, mais ses conseillers lui montrèrent une loi impériale stipulant que tout crime commis par une foule de plus de cinquante personnes n’est pas passible de mort, sauf en ce qui concerne les instigateurs. Alors le roi ordonna qu’on arrête les religieux et il les condamna au bûcher. Auparavant la ville de Lisbonne était appelée la Ville fidèle, mais le roi décréta que pendant trois ans elle serait proclamée la Ville rebelle. »
Selon Damião de Góis, dans cette populace assassine lancée contre les cristãos novos le 19 avril 1506, de nombreux marins qui faisaient escale, probablement attirés par la bagarre, la possibilité de voler et de violer. L’anonyme voyageur allemand qui nous a laissé le témoignage le plus détaillé et probablement le plus fiable de cet événement évoque la formation de groupe de soixante à cent individus. Ces groupes auraient été au nombre de cent à cent cinquante, ce qui donne un total de plus de dix mille individus directement impliqués dans ce massacre. Dans ces groupes, des hommes, des femmes et des enfants. Au premier jour, les massacreurs s’en tiennent à la rue ; au deuxième jour, ils pénètrent dans les habitations où les cristãos novos sont supposés vivre. Toujours selon ce voyageur allemand, mais aussi selon Salomon Ibn Verga, un individu est activement recherché par la foule qui veut en finir avec lui ; cet individu, João Rodrigues Mascarenhas, un individu proche de la Couronne qui s’est considérablement enrichi, notamment par la collecte de taxes portuaires et le commerce de divers produits (en particulier le sucre). On devine que les marins ne l’aiment pas d’autant plus que l’individu semble connu pour son arrogance. Pour Salomon Ibn Verga, João Rodrigues Mascarenhas est la cause de ce massacre, une appréciation qui semble bien simplificatrice. Il affirme même que sitôt João Rodrigues Mascarenhas tué, les massacres se sont arrêtés. Le voyageur allemand ne rapporte rien qui aille dans ce sens ; mais l’un et l’autre insistent sur la manière pernicieuse dont João Rodrigues Mascarenhas a constitué sa fortune et l’augmente tout en affirmant sa condition de cristão novo mais aussi de juif afin de bien faire sentir qu’il peut tout se permettre car bénéficiant de la protection du roi.
Que de nombreux marins étrangers (Lisbonne est alors l’un des principaux ports d’Europe) se soient associés au massacre pose une question. Ces marins venus d’ailleurs se moquaient probablement de toute cette affaire de cristãos novos. Par contre ils avaient probablement des comptes à régler avec ledit individu, et qu’il ait été cristão novo ou non ne leur importait probablement en rien. Les archives montrent que João Rodrigues Mascarenhas remplissait des fonctions considérables dans l’organisation des finances royales et qu’il se livrait pour son propre compte à des opérations financières colossales et diversifiées.
Lisbonne avait été en proie à la peste avant la période qui nous occupe. En octobre 1505, une épidémie se prolonge jusqu’à la fin avril 1507. Comme elle avait l’habitude de le faire dans ces cas-là, la cour quitta la ville. Manuel I écrivit d’Abrantes, le 11 mars 1506, pour donner l’ordre de procéder à une évacuation substantielle de Lisbonne. Il renouvela cette mesure le 20 mars. Le roi et la cour se trouvent à Abrantes au moment où débutent ces massacres. Ils ont fui la ville de Lisbonne qui subit une épidémie de peste comme nous l’avons dit. Le roi voyage vers Beja pour rendre visite à sa mère. Le 24 avril, soit cinq jours après le début des violences, Manuel I qui se trouve à Évora exige que l’ordre soit rétabli à Lisbonne. Le nombre des victimes de ces trois journées reste bien imprécis. Le témoin anonyme allemand évoque de mille à mille deux cents victimes. Salomon Ibn Verga, mille quatre cents. D’autres, deux mille et trois mille. Dans un mémoire que les cristãos novos envoient au pape Paul III, le nombre des victimes est évalué à plus de quatre mille, un nombre que confirme Joseph Ha-Cohen, et il n’est pas le seul.
____________________
Petit rappel historique, et retour en arrière de quelques années seulement. Les conversions forcées de 1497 (soit moins de dix ans avant le massacre d’avril 1506) imposées par Manuel I ne sont pas le fait d’un fanatisme religieux mais bien d’un opportunisme politique. La puissante Espagne presse ce roi du Portugal d’expulser les Juifs mais il ne peut s’y résoudre car le rôle des Juifs dans l’économie et l’administration de son pays est essentiel. L’Espagne qui a procédé à l’expulsion des Juifs en 1492 dispose d’une importante population de Juifs convertis (cristianos nuevos) qui aux cours de plusieurs générations se sont intégrés à la population et ont contribué à renforcer l’armature économique et administrative du pays. L’expulsion des Juifs d’Espagne est certes un coup dur pour la santé du pays mais elle ne signifie pas son agonie. Rien de tel au Portugal où les Juifs ont vécu relativement en paix en tant que juifs et où les Juifs convertis (cristãos novos) ne sont guère présents. Manuel I sait que l’expulsion massive des Juifs de son royaume signifierait son appauvrissement radical. Donc, pour ce roi, le seul moyen de déjudaïser son royaume sans expulser les Juifs est de les convertir en masse et autoritairement, ce qui va être fait, en espérant qu’avec le temps le christianisme finira par s’installer dans l’esprit des convertis. Manuel I ne se fait guère d’illusions sur l’orthodoxie chrétienne de ses sujets convertis de la sorte mais il se dit qu’avec le temps les choses devraient s’arranger. En attendant, il a en tête de protéger ces cristãos novos et à cette fin il promulgue son édit de protection de mai 1497, un édit dans lequel il est promis entre autres choses de ne faire aucune enquête sur la foi de ces convertis pendant vingt ans, dans l’espoir qu’ils puissent pendant ce temps s’habituer à la foi chrétienne. De fait, et nous insistons, la principale préoccupation du roi est d’empêcher l’émigration des Juifs. Les décrets royaux du 20 et du 22 avril 1499 interdisent à tout cristão novo de quitter le pays en compagnie de sa femme et de ses enfants. Et pour rendre cette mesure plus efficace, il est défendu à quiconque de vendre des lettres de change à des cristãos novos ou de leur acheter des biens immeubles. Cette politique se poursuit et des mesures sont prises progressivement pour harmoniser le statut des cristãos novos avec la loi portugaise commune.
Mais cette politique n’a pas les effets escomptés. La plupart des Juifs restent fidèles au judaïsme. Le clivage entre cristãos novos et cristãos velhos est encore plus marqué car les cristãos novos judaïsent et les cristãos velhos jugent que ces derniers ont trop de visibilité économique et sociale. Le rejet des Juifs s’en trouve même activé. Un cristão novo apparaît comme plus suspect qu’un Juif vraiment juif. Et le cristão novo se trouve plus démuni que le Juif car privé d’une juridiction qu’il malgré tout protégeait ce dernier.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis