Tout est du pareil au même et tout s’équivaut dans notre monde qui ressemble de plus en plus à un dépotoir. Dans un quartier du si tranquille Lisbonne, un immense graffiti devant la Assembleia da República, que je rapporte dans son intégralité :
Let’s free all hostages: – the 240 israelis – 2,3 million people of Gaza. Le all est souligné deux fois. Cet “émouvant” message est signé Henry. Henry est un graffiteur dont j’apprécie volontiers l’esprit d’à-propos et une certaine fraîcheur. Mais il serait préférable qu’il ne se mêle pas de questions qui le dépassent et sur lesquelles son esprit d’à-propos fait flop.
Donc, selon la petite logique de ce message, les Gazaouis sont eux aussi des otages. Mais Israël est bien plus terrible que le Hamas puisque Israël en retient 2 300 000 alors que le Hamas n’en retient que 240. Grossière propagande, propagande viciée.
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L’antisémitisme comme le négationnisme se nourrissent de tous les arguments que vous pouvez leur opposer, ce qui vous oblige sans tarder à cesser tout contact avec eux. Rien n’a de prise sur eux. Ils tournent sur eux-mêmes et s’efforcent de vous entraîner dans ce mouvement. L’antisémite, le négationniste et le tenant de la théorie de la conspiration digèrent tout ce qu’ils trouvent et sans peine. Ce sont de parfaits omnivores et leur appétit est insatiable. Ces trois larrons qui ne font souvent qu’un dressent leurs « explications » entre eux et le monde, entre eux et la complexité du monde. Ce sont des encagés mentaux.
L’antisémite pense que le monde irait mieux sans le Juif. Idem avec l’antisioniste selon qui le monde irait mieux sans Israël, ce pays qui vient tout compliquer. Le Juif et Israël perturbent la marche du monde… Et le monde musulman dans son immense majorité n’est pas seul à penser de la sorte, loin s’en faut. Nombre de bourgeois européens ne pensent pas autrement. Israël perturbe leur quiétude comme le Juif a perturbé celle de leurs ancêtres. Je n’exagère rien et me contente de prendre la mesure de ce qui m’apparaît toujours plus comme un désastre. Et ces bourgeois se disent que nos relations avec le monde musulman seraient plus apaisées si Israël disparaissait en tant qu’État et que les Juifs étaient réduits au silence, à moins qu’ils ne soient antisionistes, auquel cas le microphone leur sera tendu et la caméra ne les dédaignera pas.
Pourquoi cet entêtement à vouloir chapeauter le monde juif ? L’Église a donné le signal, l’Église soit le Verus Israel. Exit la Synagogue considérée comme une vieillerie bonne pour la brocante ; l’islam suivra, en partie inspiré par le christianisme ; et Luther ne sera pas en reste. Les représentants des Lumières (à commencer par les Sieurs Voltaire et Rousseau) ont explicitement exprimé leur mépris envers l’antique culture juive. Et Israël ? Je pourrais en revenir à cet essai d’Alain Finkielkraut, « Au nom de l’Autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient ». On reproche à présent aux Juifs de défendre des frontières – les frontières de leur pays – à l’heure du trans-frontiérisme, de défendre une spécificité à l’heure de l’Autre dans lequel doivent se fondre toutes les spécificités. On leur reproche d’être toujours à contre-courant, d’être des empêcheurs de danser en rond. On leur reproche de tout compliquer. Le monde serait si agréable sans Israël et sans les Juifs qui ne savent oublier qu’ils sont juifs… La solitude d’Israël est grande.
Le Palestinien est devenu la victime emblématique, ce qu’il ne serait en aucun cas si son « bourreau » n’était Israël – l’État juif. L’antisionisme est une chance pour l’antisémitisme, ce « virus malin » ainsi que le désigne Gilles-William Goldnadel, ce virus « doué d’une remarquable capacité d’adaptation ».
J’y reviens. Est-ce un hasard si dans le décompte des victimes « selon le Hamas » les enfants occupent une telle place ? Les Juifs tueurs d’enfants (chrétiens) est une vieille histoire qui a longtemps traîné dans l’Occident chrétien et qui a laissé des traces. Les Palestiniens n’ont pas oublié le ravage médiatique causé par l’affaire Mohammed al-Durah et le désarroi dans lequel elle a plongé la société israélienne. A présent, il s’agit de profiter de cette guerre à Gaza, consécutive à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, pour réactiver la figure du Juif tueur d’enfants, ce vieux mythe chrétien. Il ne s’agit pas de nier les enfants victimes des bombardements israéliens mais de replacer ces victimes dans un contexte précis et de démonter ce mythe selon lequel les soldats de Tsahal ont plaisir à viser spécifiquement les enfants. Ce vieux schéma est toujours actif, subliminalement, dans notre monde post-chrétien. L’islam a trouvé chez nous bien des éléments pour fortifier son arsenal conceptuel dirigé contre Israël et les Juifs et il nous les renvoie après les avoir réactivés afin que nous en fassions à notre tour « bon » usage.
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Dans la troisième partie d’un article intitulé : « Pourquoi combattons-nous ? Définir l’ennemi pour gagner la guerre », Pierre Lurçat écrit : « L’ennemi contre lequel se bat aujourd’hui Israël n’est pas seulement le Hamas, car celui-ci se fond dans la population de Gaza comme un “poisson dans l’eau”, pour reprendre l’image du président Mao Zedong. Il est chez lui à Gaza, et ses exactions sont acceptées comme conformes à la culture ambiante. Les civils de Gaza qui ont pris part aux viols, aux tueries et aux actes barbares commis le 7 octobre dans les kibboutz frontaliers de Gaza n’étaient pas entraînés ou appelés en renfort par le Hamas : ils se sont joints spontanément à la “razzia” contre l’ennemi juif. » J’ai été heureux de lire ces lignes car elles me confortent dans ce que je pressens depuis des années. Ce mode d’attaque a été très actif chez les Arabes au cours de la guerre d’indépendance de 1948-1949. Les soldats des armées régulières arabes entraînaient dans leur sillage des civils arabes plus ou moins armés et attirés par la razzia. Ce sont eux plus encore que ces premiers qui se sont adonnés à des atrocités sur les populations juives. Je ne crois pas trop au schéma d’une population gazaouie victime du Hamas. Une proportion considérable de cette population soutient diversement ce mouvement et assez spontanément, j’en suis convaincu. Plus généralement, les populations arabes ont une capacité particulière à subir sans rechigner et non sans déplaisir leurs maîtres lorsqu’ils sont arabes.
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Dans un article daté du 10 novembre 2023 et intitulé « Un mois après le 7 octobre, les Israéliens sont redevenus des Juifs », Léon Rozenbaum commence ainsi : « Nous, les Israéliens, nous sommes redevenus les Juifs. Même les minorités druzes et bédouines, et tous ceux qui jouent franchement le jeu de la citoyenneté israélienne, ont bien compris notre situation et leur solidarité et leur identification sont totales. » Et Léon Rozenbaum poursuit son article en insistant sur l’anti-judaïsme qui active discrètement, et souvent à l’insu de presque tous, l’antisionisme et ses virulences. Cette origine anti-judaïque pénètre et distord d’autant plus sûrement les analyses sur la situation au Proche-Orient, et en particulier sur la question palestinienne, qu’elle est oubliée, souvent ignorée des analystes eux-mêmes qui la considèrent comme devenue inactive. Or elle ne l’est pas, ni chez les musulmans ni dans le monde chrétien et post-chrétien. Certes, elle est plus discrète et plus silencieuse dans ce dernier, elle n’en oriente pas moins les jugements. Comme le dit Léon Rozenbaum, cette source soit oubliée soit déniée empêche l’analyse de l’animosité anti-israélienne qui se retrouve un peu partout et pas seulement en terre d’islam, loin s’en faut.
L’antisioniste est quelqu’un qui cherche à se valoriser par le dénigrement d’Israël – et du Juif. Il est à la fois attiré et repoussé par ce qu’il dénonce ; et la renaissance d’Israël et ses succès sont autant de coups portés à sa vision du Juif misérable et courbé qui lui plait parce qu’elle le fait se sentir fort, parce qu’elle le met en valeur et d’abord à ses propres yeux. L’antisionisme est presque toujours une tendance qui se rencontre chez ceux qui s’efforcent de valoriser l’image qu’ils ont d’eux-mêmes – et ce disant je ne pense pas donner dans la psychologie à deux balles. Même remarque pour l’antisémitisme.
On s’apitoie un instant sur les Juifs assassinés, mais un instant seulement. Mais lorsque les Juifs commencent à se défendre en réponse à des violences (particulièrement massives comme celles du 7 octobre), le monde se met à s’agiter autour d’Israël. On s’inquiète. Va-t-il répondre ? Il ne faudrait pas que sa réponse soit disproportionnée. Aucun pays au monde, je dis bien AUCUN pays au monde n’est ainsi placé sous surveillance, une surveillance internationale. Si Israël est frappé, qu’il se mette dans un coin et se taise, comme les Juifs ont été si longtemps invités à le faire. Car Israël comme le Juif sont toujours plus ou moins considérés comme coupables ; en conséquence, les violences qu’ils subissent sont justifiées, soit pleinement soit plus ou moins, en aucun cas absolument injustifiées. C’est aussi pourquoi le monde chrétien et post-chrétien montre une telle complaisance envers les violences musulmanes à l’égard d’Israël. Cette image du Juif coupable, ontologiquement coupable, a d’abord été concoctée dans le monde chrétien et relayée par le monde musulman qui l’a réactivée pour nous la renvoyer et ainsi dans un va-et-vient infernal.
Léon Rozenbaum insiste (ainsi que je ne cesse de le faire) sur le substrat anti-judaïque comme l’une des sources de l’antipathie a priori contre Israël, une source pas assez comprise et prise en compte. Et Léon Rozenbaum poursuit : « Non seulement, on se croit autorisé à dire n’importe quoi au sujet des Juifs et des Israéliens sur leur histoire, leurs liens avec leur Terre, leur gouvernement, la structure de leur État et son fonctionnement, leur capitale, mais en outre, chaque peuple a coutume de leur attribuer ses propres perversions. »
(à suivre)
Olivier Ypsilantis