A quand dater l’arrivée des Juifs de l’Orient islamisé dans la Péninsule ibérique ? Cette immigration d’abord individuelle puis plus massive, avec l’arrivée de communautés entières, a été précédée par l’arrivée des Juifs en Afrique du Nord alors soumise à l’hégémonie carthaginoise. Avant l’arrivée des envahisseurs arabes, les historiens évoquent une symbiose entre Hébreux, Carthaginois et Berbères sémites. La pénétration carthaginoise dans la Péninsule ibérique a probablement amené avec elle un certain nombre de Juifs. La chute de Carthage en 146 av. J.-C. et l’invasion romaine modifient profondément les perspectives offertes aux communautés juives d’Afrique du Nord et de la Péninsule ibérique. Avec l’Empire romain et l’unification d’un vaste monde en partie centré autour de la Méditerranée, les communautés juives peuvent communiquer plus aisément entre elles. De nombreux Juifs arrivent avec les troupes romaines, peut-être comme esclaves. Mais dans tous les cas, ils ne tardent pas à acquérir les droits liés à la citoyenneté romaine tout en conservant une parfaite autonomie en matière religieuse.
Que les Juifs soient arrivés avec les Phéniciens à bord de leurs embarcations est une hypothèse acceptable mais reste une hypothèse. Il y a peut-être eu des Juifs parmi les Phéniciens fondateurs de Carthage (813-146 av. J.-C.). Le phénicien et l’hébreu sont deux langues proches l’une de l’autre, ce qui explique en partie un certain prosélytisme juif, tout à fait inhabituel, et l’extraordinaire expansion du judaïsme en Afrique du Nord.
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La domination wisigothe dans la Péninsule ibérique ne va pas immédiatement changer la vie des minorités, celle des Juifs en particulier. Les Wisigoths sont des chrétiens ariens, ce qui amène des frottements avec la population autochtone, les Ibéro-romains, une synthèse des premiers peuples de la Péninsule ibérique (essentiellement des Celtes et des Ibères) qui se sont intégrés à la civilisation romaine et pratiquent le catholicisme romain.
Sous le règne de Recaredo, les Wisigoths se convertissent au catholicisme (en 586) déclaré religion officielle. Leur attitude envers les Juifs change alors. Dans la dernière décennie du VIe siècle, les Juifs commencent à quitter la Péninsule ibérique. En 613, le roi Sisebuto promulgue un décret ordonnant aux Juifs la conversion ou l’exil. Des milliers se convertissent, des milliers s’exilent, avec l’Afrique du Nord comme destination préférée. Le successeur de Sibebuto, Swintila, annule le décret et autorise les Juifs convertis à retourner vers leur religion. Mais en 638, au septième Concile de Tolède, il est déclaré qu’aucune autre religion que le catholicisme ne sera tolérée. En 654, les Juifs convertis de Tolède doivent adresser au roi Recesvinto un mémoire par lequel ils s’engagent à être de “bons chrétiens” ; et je passe sur les détails.
Parmi les descendants de Juifs convertis, Julien II de Tolède (San Julián de Toledo). Né en 642 de parents juifs convertis, il sera archevêque de Tolède et le premier primat de toute la Péninsule ibérique. Il incitera le roi Ervig à promulguer de sévères lois contre les Juifs du royaume et ne cessera d’agir pour leur conversion.
Le royaume wisigoth se trouve terriblement affaibli pour cause de conflits entre le roi et la noblesse, entre ariens et catholiques, et par la disparition progressive de la petite propriété agricole. En 633, il est décidé que la succession du roi sera votée par le sénat. Mais sa décision d’élire Roderico comme son successeur est rejetée par les trois fils de Vitiza (décédé en 709). Aussi prennent-ils les armes mais ne parviennent pas à s’imposer. Le fils aîné de Vitiza, Akhila, traverse alors le détroit de Gibraltar pour solliciter de l’aide. De l’autre côté de ce détroit, Akhila a un allié, le commandant de la place forte de Ceuta, dernier bastion byzantin en Afrique du Nord. Mais comprenant qu’aucun renfort ne lui sera envoyé de Byzance et que toute l’Afrique du Nord est passée sous le contrôle des musulmans, il signe une alliance avec eux, ce qui incite ces derniers à passer dans la Péninsule ibérique. Des historiens chrétiens s’empresseront d’accuser les Juifs d’avoir pactisé avec les musulmans. Pour l’historien Yitzhak Beer il s’agit d’une légende antisémite, un point de vue que je partage et que ne cesse de conforter mon étude de cette période. De leur côté, les historiens arabes n’ont rien écrit qui aille dans ce sens. Les Juifs ne disposent alors d’aucun pouvoir politique et vivent alors plutôt pauvrement considérant les tourments que ne cessent de leur imposer les Wisigoths.
Il est certain que les Juifs passeront sans résistance du côté des envahisseurs. Ils ne pouvaient qu’espérer une amélioration de leur condition, amélioration qui sera réelle. Les Juifs mais aussi un très grand nombre de chrétiens hispano-romains soumis à un état de servitude permanent et à la volonté des pouvoirs féodaux, avec forte dégradation économique et violences incessantes.
En 711, les musulmans franchissent le détroit et débarquent à côté de ce qui est aujourd’hui Gibraltar. Ils trouvent un appui spontané dans une bonne partie de la population, dont les Juifs. Et j’insiste : l’antijudaïsme chrétien puis l’antisémitisme n’ont pas hésité à revisiter l’histoire pour élaborer la figure du Juif traître. Cette histoire semble préfigurer la légende du « coup de poignard dans le dos » dont on accusera les Juifs (mais pas qu’eux) en Allemagne, suite à la défaite de 1918.
Les musulmans ne refusent pas ces bonnes volontés et utilisent les Juifs pour conforter leur avance dans la Péninsule ibérique. Ils savent qu’ils peuvent trouver en eux des alliés fiables tant ils ont été tourmentés par les Wisigoths. Autre raison de la confiance que l’envahisseur accorde aux Juifs : ces derniers sont dénués de toute ambition territoriale et politique. Ils ne veulent que vivre en paix, autrement dit ne plus être opprimés pour leur religion et améliorer leurs conditions d’existence, ce que les musulmans semblent prêts à leur accorder.
Les Juifs et nombre de chrétiens hispano-romains facilitent l’avancée des troupes musulmanes qui, à mesure qu’elles avancent, leur confient les villes conquises. Ainsi, à Cordoue, les Juifs accueillent les musulmans à bras ouverts. Ils sont constitués en milices et armés pour la défense de la ville, un schéma qui va se reproduire en maints endroits. Lorsqu’il n’y a pas assez de Juifs dans une ville conquise, les musulmans doivent fixer un plus grand nombre de leurs soldats ce qui ralentit leur progression. Les hispano-romains ne sont pas en reste, ils accompagnent les troupes musulmanes dans leur progression et sécurisent leurs arrières comme le font les Juifs.
Lorsque les musulmans passent de l’autre côté du détroit, de nombreux Juifs vivent en Afrique du Nord, et principalement au Maroc, des Juifs qui ont fui la domination wisigothe. Nombre d’entre eux espèrent retourner dans la Péninsule ibérique avec l’espoir d’une vie malgré tout meilleure après la chute du royaume wisigoth. Les descendants de ces Juifs de la Péninsule ibérique ont hérité de cet espoir, des descendants nés en Afrique du Nord, au Proche-Orient ou au Moyen-Orient. Des Arabes viennent également s’installer dans la Péninsule ibérique et renforcent ainsi la classe dirigeante arabe, les Berbères formant le gros de la troupe. La présence juive devient rapidement considérable dans cette partie du monde. Ce déplacement leur offre un avantage parmi d’autres, celui de reprendre contact avec d’autres centres juifs ; car du temps des Wisigoths, les Juifs de la Péninsule ibérique se trouvaient totalement isolés du reste des Juifs, séparés de Jérusalem et surtout de Babylone, alors véritable centre du judaïsme. Comme du temps de l’Empire romain, l’unité territoriale (cette fois instaurée par les Arabes) va fluidifier les contacts entre les nombreuses communautés juives dispersées sur une aire géographique considérable, des communautés qui ont besoin de ce flux pour ne pas dépérir, au moins spirituellement. La transmission fidèle de copies manuscrites du Talmud élaborées à Babylone est alors essentielle. Ces copies sont acheminées par des commerçants ou des envoyés spécifiquement chargés de les rapporter dans la Péninsule ibérique. Par ailleurs, les communautés juives de la Péninsule ibérique envoient fréquemment des questions aux centres juifs de Babylone, un service généreusement payé par des communautés désireuses de maintenir un lien avec la prestigieuse Babylone, où s’est élaboré le plus élaboré des Talmud, et ainsi se renforcer spirituellement.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis