Le Talmud de Jérusalem a été négligé par les grands commentateurs. Sa première édition est également l’œuvre de Daniel Bomberg, en 1524, à Venise, à partir d’un unique manuscrit, celui de Leyde. Les éditions postérieures prendront pour modèle celle de Daniel Bomberg. Les éditions du Talmud de Jérusalem ont été peu nombreuses ; on n’en possède qu’une trentaine, et aucune ne peut se mesurer à celles du Talmud de Babylone, tant par leur précision que par la qualité de leurs commentaires.
Il nous faut souligner le dynamisme de la Loi juive, avec le système de responsa toujours actif et qui permet une constante mise à jour. La Loi juive est une norme, pas un dogme, et la norme n’est pas une contrainte mais une possibilité d’ouverture. La norme est le point d’appui duquel s’élancer. Quand le dogme s’impose se constitue un corpus théorique et rituel devant lequel on est invité à s’incliner au nom de la vérité. Des courants orthodoxes refusent ce mouvement et, à ce propos, il ne faut pas les confondre (comme on le fait trop souvent, par ignorance ou à dessein) avec le courant conservative ou massorti (de Massora, tradition et transmission du texte biblique avec la plus grande exactitude), plus orthodoxe que le courant libéral. Le courant massorti fait partie de la communauté juive de France, au même titre que les tenants du courant libéral ; simplement, ce courant s’efforce de faire valoir que « la vie des hommes dans la culture d’une société donnée produit des effets qui interagissent constamment avec le patrimoine normatif du judaïsme. Que chaque époque et chaque culture exige qu’un nouveau défi soit sans cesse relevé. Que la fidélité à la tradition est une conquête constante et non l’imitation passive de conquêtes ancestrales. Que l’impératif premier est de conjuguer ce que les anciens nous transmettent avec ce que nous sommes en mesure de recevoir, nous tels que nous sommes aujourd’hui et dans nos conditions d’existence sociales, culturelles et politiques locales », ainsi que l’écrit Charles Mopsik dans son avant-propos à « La Loi juive à l’aube du XXIème siècle » (1996) du rabbin Rivon Krygier.
Dans « Invitation au Talmud » de Marc-Alain Ouaknin, un chapitre m’a particulièrement ému, « Le livre et la ville : le Talmud et Venise ». L’auteur avance une hypothèse à laquelle je suis sensible depuis que j’écris, à savoir le rapport entre l’écriture et le lieu où elle s’élabore ; le lieu, c’est aussi la météorologie. Alain-Marc Ouaknin ouvre ce chapitre sur cette considération : « L’hypothèse que nous voulons soutenir ici est l’existence d’un lien entre la ville et le livre, entre la structure de l’une et celle de l’autre. La géographie urbaine de Venise et la géographie textuelle entretiendraient une relation étroite qui ouvre un chemin de réflexion étonnant et passionnant. Le Talmud, nous l’avons évoqué, ne possède pas la linéarité d’un livre classique : au milieu de la page, une colonne centrale et, de chaque côté, des commentaires sous forme de colonnes en général. Autour des commentaires, d’autres commentaires, et autour des commentaires des commentaires, encore des commentaires. Cet enroulement du commentaire autour du commentaire nous offre une géographie particulière, un spectacle original. »
Ainsi que nous l’avons vu, le Talmud n’a pas la linéarité d’un livre classique ; il s’agit d’une mise en page particulière d’une géographie spécifique. Et c’est en s’attardant sur un plan de Venise que Marc-Alain Ouaknin a une « révélation ». L’imprimeur Daniel Bomberg aurait interprété, consciemment ou inconsciemment, le principe des campi de Venise. « L’édition du Talmud à Venise serait le passage le plus ingénieux de la ville au livre… » Le livre et la ville, une invitation à habiter le texte mais aussi une invitation à la marche. Cheminer… Le texte talmudique invite à se mettre en chemin, à se mettre en mouvement. Edmond Jabès, écrivain juif égyptien d’expression française, nous susurre : « N’oublie jamais que tu es un voyageur en transit ». Le chemin n’est pas nécessairement une promenade sous la charmille, « nous pouvons passer d’un lieu symbolique à un autre, nous déplacer à l’intérieur de nous-mêmes ». D’une perspective à une autre, d’un panorama à un autre, d’un point de vue à un autre. L’homme du Talmud, c’est l’homme en général, et non pas le membre d’une secte jalouse de ses particularités. Le lecteur est un marcheur et marcher dans un livre suppose bien des efforts : on ne se contente pas de se laisser glisser au fil de l’eau, le regard tourné vers le ciel et ses nuages. Les sentiers du livre sont volontiers escarpés et pierreux.
Singulière et magnifique considération de Marc-Alain Ouaknin : « Le tour de force éditorial de Daniel Bomberg et de ses compagnons vient enseigner ou rappeler le choix que les Juifs ont fait quand ils ont opté pour une “culture du livre” plutôt que pour une “culture de la pierre”, quand ils ont privilégié le littéral au monumental. L’homme juif habite le Livre ; et, si la ville est le Livre, il n’est jamais en exil quand il porte le Livre avec lui. Il existe une tendance naturelle des objets : retourner à leur origine. Le Livre n’échappe pas à cette règle, et comme toutes choses il aimerait retourner à son origine, revenir à ce qu’il a été… monument, pierre, Temple. Mais le Livre devenant pierre serait quelque chose de “pétrifié”, et comme tel il deviendrait une idole. » Il y a le rôle de l’interprétation, fondamental ; l’interprétation, soit le mouvement, l’interprétation qui fait obstacle à l’idolâtrie du Livre, qui évite que le Livre ne se fasse statue, idole – la fixité de l’idole et le mouvement qui abat l’Idole, toutes les idoles.
Le « Livre de la Création » (ou, plus exactement, le « Livre de la Formation »), le Sefer Yetsirah, un des premiers livres de la mystique hébraïque. Dans ce livre, les lettres sont appelées « pierres » et les mots « maisons ». Even (pierre/lettre), hayit (maison/mot), ir (ville/livre). Cette idée centrale du rapport entre l’espace (une ville, par exemple) et l’écriture (la page manuscrite ou typographique, par exemple) renvoie à l’histoire juive, en particulier aux deux destructions du Temple de Jérusalem, soit : le Temple de Salomon (en 586 av. notre ère) et le second Temple (en 70 de notre ère). Le Temple de pierre est détruit mais un nouveau Temple va naître, le Temple de l’esprit et de l’étude grâce auquel le peuple juif traversera l’Histoire et vivra malgré les tentatives visant à le gommer. Un nouveau Temple était né, édifié année après année, siècle après siècle, avec ces milliers de pages qui constituent la Michna et la Guémara, soit le Talmud et son océan de commentaires.
Le judaïsme impose une mutation culturelle, à savoir que le Livre (soit la lecture et l’interprétation) est plus fort que l’épée, et que c’est par le Livre (la lecture) que l’homme et la société peuvent espérer rendre possible un règlement des conflits par la justice et la parole. Et je cite ces mots de Maurice Blanchot qui m’apparaît souvent comme le plus juif des écrivains non-juifs : « S’il y a un monde où, cherchant la vérité et les règles de vie, ce que l’on rencontre, ce n’est pas le monde, c’est un livre, c’est bien le judaïsme, là où s’affirme, au commencement de tout, la puissance de la parole et de l’exégèse, où tout part d’un texte et tout y revient, livre unique, dans lequel s’enroule une suite prodigieuse de livres, bibliothèque non seulement universelle, mais qui tient lieu de l’univers et plus vaste, plus énigmatique que lui. »
Selon la tradition talmudique, l’essentiel de notre rapport au divin réside dans la manière dont le divin se révèle aux hommes. Révélation, soit la Révélation d’un texte qui rapporte dès ses premiers mots le récit de la Création, avant de se diriger vers les textes prophétiques où il est question de la Rédemption. Franz Rosenzweig articule le sens du monde selon trois moments : Création / Révélation / Rédemption, avec la Tradition qui opère la synthèse de ces trois moments (voir « L’Étoile de la Rédemption »), ce qui nous amène à distinguer deux attitudes face à la transmission de la Tradition. La première consiste à transmettre passivement, transmettre un depositum ; la deuxième consiste à transmettre activement, en insérant dans la Tradition sa touche personnelle et unique – son Hidouch.
Dans la conception talmudique de l’interprétation, le Texte est infini ; on retrouve les quatre sens de la Sainte Écriture (ou Pardès, mot perse adopté par l’hébreu, soit le « jardin de la Connaissance ») : le littéral, l’allégorique, le moral et l’analogique, une théorie qui trouve sa source chez saint Paul. Dans le Talmud, ces sens demeurent infiniment polyvalents car ils ne sont garantis par aucune institution. Ainsi a-t-on dans le monde chrétien une certaine ouverture, une possibilité de choix, mais dans certaines limites : l’auteur du Texte garde toujours une possibilité de contrôle ; tandis que dans le cas du judaïsme, le Texte est inépuisable et ouvert à l’infini. Le Texte est pourtant parfaitement achevé, et jusque dans sa moindre lettre ; pourtant, il reste le lieu de l’infinité des interprétations.
Moïse transmet le texte de la Tora et les clefs qui permettent de l’ouvrir. La Tradition et la transmission de ces clefs, soit le sens acquis constitué et le sens sans cesse renouvelé par le maître.
Il y a 79 976 mots dans les cinq livres de Moïse qui constituent la Tora, soit un nombre pair. Le cœur du Livre (approche structurelle) est donc placé à 39 988 / 39 988, soit le chapitre 10, au verset 16 du Lévitique. Le texte hébreu donne mot à mot : « Et le bouc expiatoire cherché et il a cherché Moïse », cherché/il a cherché soit daroch/darach. C’est entre ces deux mots identiques qu’est le cœur de la Tora, soit un espace entre deux mots qui signifient : « Interprète ! ». Daroch ou darach, de la racine dalet-rech-chin, soit « interpréter », soit Midrach, soit l’ensemble des commentaires du texte biblique. Le Livre ne se définit pas par son thème mais par sa structure – le potentiel herméneutique.
Le Talmud, soit le Hidouch, le commentaire, l’innovation qui passe par la loi orale, le moment où le lecteur sort de ce qui a été écrit et pensé, même dans le Talmud. Le Talmud, un outil – une méthode – d’ouverture, de respiration face au Texte. Le mot Michna, texte noyau du Talmud, compose les mêmes lettres que le mot Nechima, « respiration » – même étymologie que Nechama, l’âme. Le Texte ne peut vivre que par renouvellement. Commentaire, commentaire de commentaire, et ainsi de suite, infiniment et indéfiniment.
Lire le Talmud non pas comme un témoignage du passé – ce serait de l’idolâtrie ! – mais comme un message à s’appliquer à soi-même et, ainsi, se comprendre devant le Texte. Cette compréhension n’obéit pas à une logique du vrai ou du faux ; elle est toujours de l’ordre du peut-être. L’interprétation ne doit pas être imposée mais proposée. La tradition doit être reçue, acceptée, mais aussi soumise à la critique afin de ne donner aucune prise aux stéréotypes qui engendrent les idéologies. Et lisez attentivement ce propos de Rabbi Nahman de Braslav : « Il y a des maîtres rabbiniques réputés pour leurs connaissances de la Tora. Ils possèdent une ample connaissance des textes et des interprétations données par leurs devanciers. Mais, précisément, de ce fait, ils sont dans l’impossibilité d’innover dans la Tora, car ils sont trop savants. Lorsqu’un de ces maîtres s’apprête à innover, aussitôt son savoir gigantesque le trouble, l’enferme ; il commence à formuler de nombreux préliminaires et à faire une synthèse de ses connaissances sur le sujet et, de ce fait, ses paroles s’embrouillent et il ne peut prononcer aucune parole originale digne d’intérêt. Lorsque quelqu’un désire proposer des sens nouveaux, il doit restreindre son savoir, soit ne pas se précipiter dans des considérations préliminaires connues qui embrouillent son esprit. Il doit faire comme quelqu’un qui ne sait pas et, seulement alors, ils peuvent proposer des sens nouveaux, sans hâte et en ordre. »
Il ne s’agit pas de mépriser la connaissance – les connaissances – au profit de l’ignorance ; il s’agit de ne pas idolâtrer la connaissance. La lutte contre l’idolâtrie est sans répit.
Le Talmud, une philosophie existentielle et une philosophie du livre. L’homme n’est pas seulement un « animal doué de langage » (Aristote), il est aussi un être doué d’un rapport au livre. Le rapport au livre est aussi déterminant que le rapport au langage. La lecture ne se limite pas à être un circuit de l’information parmi d’autres.
Marc-Alain Ouaknin : « Pour le Talmud, les hommes, tout comme les textes, ne sont ni stables ni statiques, mais sans substance et transitoires. Ils sont inévitablement enchevêtrés dans un tissu qui ne commence ni ne prend fin ; ils ne peuvent être unifiés ni totalisés. Le sens est toujours dans le cours de sa formation, déformation et reformation. Le Talmud est une pensée en mouvement pour un être en mouvement. »
Par le retour aux textes du Talmud, Emmanuel Levinas vise à l’instauration d’une éthique, une instauration qui n’est possible que par l’exhumation et l’étude des textes de la Tradition. Éthique et non morale, une distinction fondamentale car le judaïsme est plus qu’une morale, mérite plus qu’une morale, soit un ensemble abstrait de bons sentiments ; il mérite une éthique ! Emmanuel Levinas : « On ne peut pas, en effet, être juif instinctivement ; on ne peut pas être juif sans le savoir. Il faut désirer le bien de tout son cœur et, à la fois, ne pas le désirer simplement dans l’élan naïf du cœur. À la fois maintenir et briser l’élan – le rite juif, c’est peut-être cela ! La passion se méfiant de son pathos, devenant et redevenant conscience ! L’appartenance au judaïsme suppose le rite et la science. La justice est impossible à l’ignorant. Le judaïsme est une extrême conscience. » Et sur ce point, parmi tant d’autres, le judaïsme et le christianisme divergent, le christianisme qui, me semble-t-il, est porté à célébrer « l’élan naïf du cœur », le christianisme qui est plus porté sur la morale, « un ensemble abstrait de bons sentiments », que sur l’éthique, qui célèbre une certaine ignorance, et peut-être à dessein, avec son invitation à devenir comme des petits enfants, à ne pas compliquer, étant entendu, et toujours selon les chrétiens, que les Juifs compliquent toujours tout et qu’en compliquant tout ils ne peuvent que se perdre… Les chrétiens qui se préoccupent plus d’amour que de justice, comme si l’amour pouvait enjamber la justice. « La justice est impossible à l’ignorant » et l’amour ne peut s’y substituer.
L’un des premiers sens de l’éthique d’Emmanuel Levinas, mais ni le seul ni le dernier, c’est « la morale plus l’étude ». Face à la Kabbale et au hassidisme, Emmanuel Levinas s’inquiète du retour d’une morale du cœur oublieuse d’un esprit de recherche, de questionnement, oublieuse de la science du Talmud. Et il conclut : « Hassidisme et kabbale n’ont droit de cité dans l’âme juive que si elle est pleine de science talmudique. »
Olivier Ypsilantis