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En compagnie de Vilém Flusser – 5/5

Texts do not signify the world, they signify the images they tear up. Hence, to decode texts, means to discover the images dignified by them.

Vilém Flusser

 

Une question qui en amène beaucoup d’autres, une question sur laquelle nous allons nous concentrer, soit la distance entre les codes linéaires (l’écriture) et des codes bi-dimensionnels (la photographie, le cinéma, etc.). L’acte d’écrire est un acte important car il produit et articule cet état mental appelé « conscience historique » – l’histoire commence avec l’invention de l’écriture, non parce qu’elle permet de reconstruire le passé, comme on le dit trop souvent, mais parce que le monde ne peut être perçu comme un processus, ne peut être perçu « historiquement », aussi longtemps que quelqu’un ne le donne pas à comprendre par l’écriture, soit des alignements de symboles.

La différence entre histoire et préhistoire ne tient pas à l’existence de documents écrits qui nous permettraient d’appréhender cette dernière, mais au fait qu’au cours de l’histoire des lettrés ont envisagé l’histoire comme un devenir (becoming). Si l’écriture n’avait pas été, ou si elle avait été subordonnée à la création d’images, (comme le script writing d’un film), l’histoire au sens strict du mot n’aurait pu être.

Observons des plaquettes d’argile mésopotamiennes couvertes d’inscriptions cunéiformes. Le propos d’origine de cette écriture est de faciliter le déchiffrement d’images ; elle accompagne des images, elle explique, elle raconte, et, ainsi, elle fait se dérouler des images dans des alignements (ceux de l’écriture), elle démêle le tissu des images pour nous les présenter en fils clairement discernables les uns des autres et, ce faisant, elle rend les images explicites – elle rend explicite ce que l’image a d’implicite. L’analyse des textes montre que le propos d’origine de l’écriture (soit la transcodification du bidimensionnel en unidimensionnel), propos toujours actuel, y compris dans les textes les plus abstraits, signifie en dernière analyse : une image. La traduction d’une surface en lignes (de l’image à l’écrit) suppose un changement radical de sens. L’œil qui s’attache à une image va et vient à sa surface ; il établit des relations réversibles entre les éléments qui la composent. Les personnes qui utilisent les images pour comprendre le monde – plus exactement pour imaginer le monde – structurent leur monde suivant le schéma de l’« éternel retour », un monde où tout est relié à tout et de manière réversible, un monde cyclique comme l’alternance jour/nuit, semailles/récolte, vie/mort, etc. C’est un monde circulaire où le temps ordonne toutes choses. Si une chose est dérangée, pour une raison ou une autre, elle sera tôt ou tard remise à sa place, suivant un ordre éternel et universel. Les dieux veillent sur l’ordre du monde. Et comme vivre, c’est déranger les choses, une force supérieure viendra remettre de l’ordre, soit venger le monde d’actes injustes – d’actes qui ont provoqué un désordre. Le monde « imaginaire » est celui du mythe, du magique, de la préhistoire.

Le regard qui lit, qui suit un texte, ligne après ligne, établit une relation univoque entre les éléments du texte. Ceux qui font appel au texte pour comprendre le monde rendent compte d’un monde suivant une structure linéaire ; autrement dit, tout fait suite à quelque chose, le temps passe, irréversible – nous sommes loin de l’« éternel retour » –, du passé vers le futur, sans le moindre espoir de retour ; et s’il y a une vie après la mort, cette vie n’aura rien à voir avec celle que nous avons vécue. Une telle vision du monde suppose que tout acte humain est unique et que l’homme est seul responsable de ses actes. Les éléments eux-mêmes sont, au moins en théorie, distincts les uns des autres, comme le sont les perles d’un collier. Ce qui maintient les éléments entre eux est exclusivement le flux univoque du temps. En résumé, ce monde est celui des religions du salut, du compromis politique, de la science et de la technologie : c’est le monde historique.

Pourquoi l’écriture a-t-elle été inventée ? Et pourquoi sommes-nous entrés, il y a peu, dans une nouvelle civilisation des images ? La naissance de l’écriture pourrait s’expliquer par le fait qu’il y a quelques milliers d’années, des individus se sont convaincus que certaines images avaient besoin d’être expliquées. Les images sont médiatrices entre l’homme et le monde, un monde qui lui semble incompréhensible et écrasant. Les images servent à contrecarrer l’aliénation humaine et permettent à l’humanité de passer à l’action, de ne pas s’en tenir à l’état de prostration et à la simple survie. La fonction des peintures rupestres était de permettre la chasse et de l’accompagner, comme les cartes routières servent à accompagner l’automobiliste et les calculs statistiques servent à orienter des décisions. Bien sûr, on ne lit pas une carte routière comme on lisait une peinture rupestre. L’intelligence – l’imagination – qui conçoit les cartes routières n’est pas celle qui concevait les peintures rupestres. Autrement dit, accompagner les images de textes peut être utile.

Mais il y a une autre raison, plus profonde, qui explique l’émergence de l’écriture et de la conscience historique. Comme toutes les médiations, les images contiennent une curieuse dialectique. Le but des images est de donner un sens au monde, de le rendre lisible – de l’ouvrir ; mais dans un même temps, elles peuvent le rendre opaque – le fermer ; mais pas seulement : elles peuvent aller jusqu’à se substituer à lui. Alors, l’image n’est plus médiatrice entre l’homme et le monde, elle l’emprisonne ; de médiatrice elle se fait prédatrice. L’imagination ne supplante plus l’aliénation, elle se fait hallucination. Les images ne sont plus des outils, l’homme devient l’outil des outils qu’il a élaborés ; il sombre dans l’hallucination, soit l’adoration ; et ainsi se trouve-t-il doublement aliéné. C’est pour contrer cette idolâtrie (des images) que l’écriture a été élaborée, soit une thérapie contre une double aliénation.

Les premiers lettrés (tout au moins dans notre tradition), comme les prophètes, se sont élevés contre les idoles et les idolâtres. L’écriture (la conscience historique et la pensée linéaire) a été inventée pour sauver l’humanité de l’hallucination.

Si nous considérons l’histoire comme le temps de l’écriture, nous découvrons qu’il s’agit d’un processus lent et douloureux, pour ne pas dire tragique. Tout au long de ce processus, la conscience historique est le fait – pour ne pas dire le privilège – d’élites ; ne sachant lire, le reste de la population vit encore dans un temps magico-mythique, préhistorique pourrait-on dire. La raison principale en est que l’écrit et son support sont très chers. Les lettrés sont alors des privilégiés. L’invention de l’imprimerie entame le pouvoir du clergé – où se recrute l’essentiel des lettrés – et rend la conscience historique accessible à la bourgeoisie montante. Mais ce n’est qu’avec la Révolution industrielle et par le réseau des écoles publiques de l’enseignement primaire que l’alphabétisation et la conscience historique se répandent dans les pays industrialisés. Mais très vite la photographie est inventée, un nouveau type d’images qui se met à menacer la suprématie de l’écrit. Il semble alors que les jours de la pensée rationnelle et historique soient comptés, comme si nous entrions dans une nouvelle ère magico-mystique, un retour à la préhistoire. Cette menace contre la pensée et l’action conceptuelles et rationnelles – historiques – les font apparaître à présent comme un bref interlude au sein de l’a-temporel – de l’« éternel retour ». Cette menace tient au fait que l’écriture comme l’image, et l’écriture plus que l’image, portent une dialectique interne qui les fragilise. Le propre de l’écriture est de donner un sens aux images, de les expliquer. Mais l’écriture (les textes) peut se faire opaque et constituer un écran entre les hommes et le monde. Les textes désignent alors plus leurs auteurs que le monde. Ce phénomène peut être remarqué très tôt au cours de l’histoire ; mais c’est au XIXe siècle qu’il s’affirme. Les textes scientifiques (la forme la plus caractéristique de l’écriture) se font explicitement abscons et la recherche scientifique montre les règles qui organisent son propre récit (en particulier la logique et les mathématiques), derrière les phénomènes dont elle rend compte. Le fait de découvrir ces règles (qui reflètent la structure de la pensée) masque le monde et, ainsi, aliène l’homme.

L’apparition de cette nouvelle culture des images s’explique par la menace que constitue le rationalisme formel face à une existence privée de tout sens, entre explications opaques et spéculatives. Cette nouvelle culture (et ses multiples supports) ne signifie pas un retour au monde antérieur à l’écriture, au monde des images de la préhistoire, dans la mesure où elle est issue de l’écrit, où elle est activée par des textes, où elle est un produit de l’histoire. Par exemple, un programme télévisé est le produit de théories scientifiques (de textes) et il a besoin de textes qui l’accompagnent. Ces nouveaux types d’images peuvent être qualifiés de techno-images – qui suscitent de la techno-imagination. Il s’agit bien d’une nouvelle culture de l’image ; mais comme toute image, cette culture est le vecteur d’un monde de mythes et de magie.

La vie à venir sera mythique et magique mais dans un sens très différent. Les images pré-historiques représentaient le monde, les images post-historiques représentent des textes. L’imagination pré-historique est accrochée au monde, les images post-historiques tendent à être l’illustration d’un texte. Autrement dit, les mythes pré-historiques sont porteurs de situations « réelles », les mythes post-historiques sont porteurs de prescriptions textuelles. La magie pré-historique vise à ouvrir le monde à l’homme, la magie post-historique vise à manipuler les hommes.

Dans un futur très proche, l’écrit (en admettant que la tendance actuelle se poursuive) sera happé par la culture des techno-images – imaginons un gigantesque trans-codificateur des textes en images. De l’input, le texte, à l’output, l’image – et quel que soit le type de texte et le type d’image. Le temps linéaire (l’écrit) sera figé en images. L’histoire (le temps linéaire) deviendra la matière – le prétexte – de programmes informatiques.

Comment comprendre la crise de la pensée et des actes rationnels ? Cette crise est le produit d’une inversion des rôles historiques de la raison et de l’imagination. L’histoire peut être envisagée comme une tentative de soumettre l’imagination à la critique, à la raison. Les textes sont faits pour critiquer le texte (l’écrit) et l’image. Pourtant, au cours de l’histoire, l’imagination a été la source de la raison : plus l’imagination était forte, plus la raison était sollicitée, par défi pourrait-on dire. La richesse des images suscite des explications linéaires (écrites) plus vigoureuses. Mais à présent, l’écrit est subordonné aux images, et la raison à l’imagination. Plus le raisonnement est vigoureux, plus l’imagination se renforce. Le processus s’est donc inversé puisque le hautement rationnel s’est mis au service du hautement irrationnel. Il ne s’agit pas de la disparition de l’art d’écrire et de la décadence de la raison, mais d’une prostitution de la raison. Le nazisme est une excellente illustration de ce processus. On peut même avancer que ce culte des images qu’active la culture des techno-images donnera un nazisme perfectionné. C’est pourquoi le slogan de Mai 68, « L’imagination au pouvoir », est certes séduisant mais très ambigu. Il est bon de se rebeller contre la raison paranoïaque, contre les explications insensées. Mais les intellectuels écrivent, ligne après ligne. Ils s’efforcent de structurer des concepts, de fortifier la raison. Ils sont la conscience historique de la société dans laquelle ils vivent. Si eux aussi admettent que l’imagination doit prévaloir, c’en sera fini de la dignité de l’homme, agent libre de l’histoire.

Que peuvent faire les écrivains pour servir l’imagination ? Autrement dit, comment résister à cette tendance qui pousse tous les textes vers un gigantesque trans-codificateur pour en faire des images ? Il semble que cette tendance à subordonner l’écriture à la production d’images et la raison à la magie est toujours plus automatisée ; mais rien n’est irréversible. Le propos de l’écrit est d’expliquer les images et la tâche de la raison est de critiquer l’imagination, ce fait s’impose toujours plus. Aujourd’hui, le propos de l’écrit est d’expliquer les techno-images et celui de la raison est de critiquer la techno-imagination, ce qui suppose un saut qualitatif de la part de la raison. Dans le passé, l’écrit expliquait les images du monde. Dans le futur, il devra expliquer les images qui accompagnent les textes. Écrire signifiait faire d’images opaques des images transparentes. À présent, il s’agit de rendre transparentes les techno-images, autrement dit de faire ressortir et rendre lisibles les textes qui y ont été cachés. Il s’agit de passer de l’analyse des mythes à la dé-idéologisation.

Rien ne garantit le futur. La raison sera-t-elle capable d’un tel saut ? La tendance générale vers les techno-images pourrait être irréversible, et la raison pourrait être réduite à élaborer des programmes. Pour l’heure, nous pouvons envisager deux futurs pour l’écrit. 1. Une critique de la techno-imagination, soit démasquer les idéologies qui se cachent derrière un programme technique qui se fait autonome par rapport aux décisions humaines. 2. Produire des textes (des prétextes) pour la techno-imagination.

Le futur est inimaginable par définition. Mais si l’histoire, au sens strict du mot, va vers sa fin, nous pouvons en déduire ce qui suivra : l’éternel retour d’un appareil qui ne fonctionnera que sous l’effet de sa propre inertie.

Olivier Ypsilantis

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