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En compagnie d’Alexandre Iakovlev – 4/5

Nous n’avons plus d’ennemis

Les pays de l’Est européens et nous

Alexandre Iakovlev affirme que les dirigeants soviétiques n’ont eu aucun rôle dans la chute des régimes d’Europe de l’Est. Ces dirigeants étaient parfaitement informés du cours des événements mais ils n’ont jamais cherché à influer sur leur cours. Simplement, la perestroïka a impressionné les peuples de ces pays, et Gorbatchev leur a fait savoir qu’ils avaient le choix politique de leur avenir. Alexandre Iakovlev insiste : les responsables, dont lui, n’ont eu aucun contact avec quelque représentant de quelque opposition que ce soit dans ces pays dont les dirigeants ne comprenaient pas ce qui était en cours malgré les explications – et les mises en garde – dispensées par Alexandre Iakovlev et Gorbatchev. Moscou s’est tenu à l’écart, refusant catégoriquement de se mêler d’affaires qui ne le concernaient plus. C’est en Roumanie que le changement a été le plus difficile ; partout ailleurs, il s’est plutôt bien passé. Précisons que l’expression « Bloc de l’Est » masquait une réalité : il y avait des différences notables d’un pays à un autre ; par exemple, le régime de la Hongrie socialiste n’avait que peu à voir avec celui de la Roumanie socialiste, la dictature roumaine étant particulièrement opaque et répressive. Nicolae Ceaușescu est d’ailleurs le seul dirigeant de ces pays à terminer violemment. Alexandre Iakovlev a retenu la leçon tchèque de 1968, il a pris note avec tristesse du refus de dialoguer avec les dirigeants du Printemps de Prague, « des gens de bon sens ».

Le Comecon ne peut plus être ce qu’il était. Le pacte de Varsovie a perdu sa raison d’être. Il faut rejeter la notion de pays « alliés » qui a été inventée par ceux qui ont œuvré à la confrontation. Il faut définir ses alliances selon la conjoncture et pour résoudre un problème précis.

Réflexions autour des révolutions à l’Est

Alexandre Iakovlev s’interroge : les changements amenés par la perestroïka conduiront-ils à un mieux ou à un pire ? La période est si confuse… Malgré tout, il est convaincu que la gauche l’emportera, que la perestroïka extraira le pays du monde sans issue de la guerre froide et que l’idée socialiste s’ancrera en Europe. Un grand travail de revalorisation se fera car tout ce qui a été n’est pas à rejeter. La contre-révolution stalinienne a été vaincue, surgira un socialisme « post-thermidorien », un socialisme débarrassé de l’oppression bureaucratique. Il faut revitaliser l’idée socialiste pour un socialisme humain, modéré.

À quoi bon avoir des alliés, si l’on n’a plus d’ennemis ?

L’aide accordée aux « pays à orientation socialiste » est révolue. L’aide ne doit être accordée qu’en cas de catastrophes naturelles, de famines mobilisant des forces internationales. Pour le reste, chaque pays doit choisir sa voie et se prendre en charge. Il nous faut refuser toute ingérence dans les affaires intérieures de quelque État ou de quelque Parti que ce soit. Je le redis, Alexandre Iakovlev s’exprime en 1990, avant la formidable montée en puissance de la Chine. Il est intéressant de lire ce genre de document pour prendre la mesure du temps et des changements sur une période relativement longue, soit une bonne trentaine d’années. Alexandre Iakovlev insiste : il n’y aura plus d’alliés car il n’y aura plus d’ennemis. Bien des formules qui ne correspondent plus à la réalité du monde perdent leur sens, comme « mouvement communiste international ». Perspective réaliste : revenir sur la scission de la gauche (social-démocratie/communisme) et reconstruire un mouvement de gauche. Alexandre Iakovlev évoque une fois encore une gauche modérée, un centre-gauche, et la fin des confrontations avec la limitation des armements. Les accords SALT doivent être amplifiés. Plus d’alliés car plus d’ennemis, plus d’aide (qui trop souvent interfère dans les affaires intérieures du pays qui la reçoit) ; plus de confrontations guerrières, rien que de l’émulation économique et la rivalité commerciale. (Ce sont des propos sympathiques et à replacer dans leur contexte. Alexandre Iakovlev devait tout de même savoir que bien des guerres sont menées au nom d’intérêts économiques, financiers et commerciaux que recouvre un vernis politique, idéologique voire religieux. Combien de guerres ont été déterminées par la recherche en approvisionnement de matières premières, à commencer par le pétrole ?)

Avec la fin de la guerre froide, Alexandre Iakovlev espère un monde apaisé ; et il espère que le conflit qui menace alors (Saddam Hussein a envahi le Koweït) sera réglé par d’autres moyens que la guerre. On connaît la suite… Quelques semaines après ces entretiens, la guerre du Golfe commençait. La fin de la guerre froide n’a pas mis fin à la guerre, loin s’en faut.    

La guerre froide

La guerre froide n’a guère été étudiée en Union soviétique ; elle l’a été aux États-Unis. Rappelons qu’Alexandre Iakovlev a vécu dix ans en Amérique du Nord où parallèlement à des études qui glorifient la politique américaine d’autres se montrent très critiques ; et ces études sont inconnues en Union soviétique. « Si je n’avais pas fait des études à l’université de Columbia, je n’y aurais jamais eu accès », confie Alexandre Iakovlev à Lilly Marcou.  

L’Union soviétique n’est pas seule responsable de la guerre froide. Le discours de Churchill à Fulton, dans le Missouri (le 5 mars 1946), discours au cours duquel il lance cette remarque devenue célèbre (et prononcée avant tout changement de régime dans les pays concernés) : « De Stettin sur la Baltique, à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer est tombé en travers du contient. » Il la lance alors que l’Armée rouge procède à la démobilisation. L’OTAN a été créée six ans avant le pacte de Varsovie, et l’Union soviétique n’a jamais produit une arme nouvelle avant les États-Unis. L’Union soviétique n’a jamais élaboré de plan de partage du territoire des États-Unis, alors que les États-Unis ont élaboré des plans de partage de l’Union soviétique, avec relégation des cadres de l’État et du Parti dans des camps spéciaux.  

Le plus grand tort de la politique étrangère de l’Union soviétique a été de suivre les États-Unis dans la course aux armements. Et ce fut l’engrenage. Toujours plus d’armes. Alexandre Iakovlev n’hésite pas à critiquer son pays, il n’accepte pas pour autant tout ce qui se dit sur lui en Occident, car il décèle de nombreuses stupidités. Il faut sortir des approches unilatérales pour apaiser le monde.   

Du temps où l’armée soviétique sortait de ses casernes

Alexandre Iakovlev évoque trois moments critiques de l’intervention militaire soviétique en Europe de l’Est : Berlin 1953 (soit moins de dix ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale), Budapest 1956, Prague 1968. Il dénonce ouvertement l’intervention de son pays en Hongrie et en Tchécoslovaquie. Quant à l’Allemagne, il évoque les souffrances endurées par le peuple soviétique. Il se dit ouvertement pour une coopération entre l’Allemagne et l’Union soviétique mais, par ailleurs, il ne peut se libérer d’un sentiment de méfiance. Alexandre Iakovlev a été blessé cinq fois par balles, son père a été gravement blessé, il a perdu seize membres de sa famille au cours de lqa Deuxième Guerre mondiale conflit. Il a été le témoin d’atrocités dont le massacre d’enfants, fusillés et jetés dans un canal d’irrigation. Il insiste sur la nécessité de bons rapports avec les Allemands, mais il confesse que la mémoire collective de son peuple saigne parfois encore.

Olivier Ypsilantis

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