La conquête d’Alexandre – 1/3

 

Rédigé à Vila Nova de Milfontes (Baixo Alentejo – Portugal), face à l’océan Atlantique et à l’embouchure du rio Mira, début septembre 2020.

 

Cet article se limite à rendre compte très succinctement de la conquête d’Alexandre, du passage de son armée en Asie à sa mort.

L’armée d’Alexandre passe le détroit de l’Hellespont au printemps 334. Ses effectifs ? Probablement quelque 32 000 fantassins et quelque 5 000 cavaliers. Les phalangistes constituent l’infanterie de ligne. Ils portent un puissant équipement défensif et ont pour armes offensives une épée et, surtout, la sarisse, d’une longueur variable car quel que soit le rang qu’occupe ce fantassin, au moins jusqu’au cinquième rang, il faut que la pointe de cette arme dépasse la ligne de front de sa formation. Ainsi la plus longue des sarisses devait mesurer cinq mètres cinquante. Au-delà du cinquième rang, et avant d’engager le combat, ce fantassin tenait peut-être la sarisse relevée.

La phalange est divisée en taxes. La taxe compte 1 536 phalangistes et il y aurait eu six à sept taxes, ce qui fait un total de 9 216 à 10 752 phalangistes. La taxe comprend trois unités de 512 phalangistes, elles-mêmes subdivisées en plus petites unités, la plus petite étant constituée de 16 phalangistes. On connaît moins bien les divisions intermédiaires. L’infanterie de ligne macédonienne n’oublie par les leçons d’Epaminondas (voir la bataille de Leuctres, en 371 av. J.-C., et la phalange oblique ou en coin) qui disposait son aile offensive en ordre profond ; elle n’oublie pas l’enseignement des grands tacticiens du Ve siècle et du IVe siècle (voir Démosthène et Iphicrate).

L’infanterie de ligne a un rôle important mais c’est à la cavalerie lourde que Philippe puis son fils Alexandre confient l’attaque décisive. La Macédoine est un pays de cavaliers et la cavalerie constitue depuis longtemps la force principale de l’armée nationale. Philippe donne à l’infanterie ainsi qu’au corps de cavalerie lourde leur puissante unité. Le cavalier porte un casque et une cuirasse en métal ; il est armé d’une épée et d’une sarisse et n’aurait pris le bouclier que pour combattre à pied. Il monte sur une couverture et ignore les étriers comme tous les cavaliers de son temps. L’effectif total de cette cavalerie aurait été de 1 500 à 1 800 cavaliers.

L’infanterie légère, les peltastes, porte le chiton court et un grand chapeau de feutre ; elle est équipée d’un petit bouclier et est armée d’une courte lance. Le train des équipages avait été considérablement réduit par Philippe ; son fils poursuit sur cette lancée. Chaque fantassin doit porter ses vivres et ses armes afin d’être toujours prêt au combat. Un valet suffit pour dix fantassins ou un cavalier et les effectifs ainsi dégagés sont versés dans l’infanterie légère.

La cavalerie légère prépare et couvre la charge de la cavalerie lourde en attaquant sur les flancs de l’ennemi. Au cours des marches, elle fait office d’éclaireur et renseigne. Cette cavalerie est surtout recrutée chez les alliés des Macédoniens : Péoniens et Thraces, soit 900 cavaliers, mais surtout chez les Thessaliens, 1 800 cavaliers, et autres Grecs alliés, soit 600 cavaliers. Ces unités sont commandées par des officiers macédoniens. Les peuples sujets et alliés fournissent également des fantassins. Ainsi le contingent envoyé par la ligue de Corinthe s’élève à 7 000 hommes. Et ajoutons à cette armée les mercenaires, au nombre de 5 000.

La phalange macédonienne

 

Un parc d’engins de siège suit l’armée, ce qui devait contrarier Philippe et Alexandre si soucieux de mobilité ; car malgré tous leurs efforts, le train des équipages restait relativement important. Des femmes et des enfants ne tardèrent pas à se joindre à l’armée, un inconvénient a priori mais qu’une fois encore Alexandre saura utiliser à son avantage, notamment pour faciliter le recrutement.

Le flotte d’Alexandre est constituée de 160 à 180 navires, la plupart de type récent. Les Macédoniens ne sont toutefois pas des marins et la mer les inquiète. Les communications d’Alexandre avec la Macédoine ne seront assurées que lorsqu’il tiendra les côtes d’Asie mineure et de Phénicie car l’Achéménide a pour lui les navires de cette dernière et la puissante flotte d’Athènes reste une menace constante pour Alexandre.

On a beaucoup exagéré l’importance de l’armée perse, mais dans tous les cas elle était bien plus nombreuse que l’armée macédonienne. Il est vrai que l’armée perse était en partie constituée de troupes indisciplinées et pauvrement armées ; mais la cavalerie perse et plus encore celle des peuples d’Hyrcanie et de Parthie étaient excellentes et les mercenaires grecs se montreront particulièrement redoutables. Les chars à faux sur lesquels comptait tant l’Achéménide seront vite remisés et les éléphants ne seront pas décisifs.

La petite armée d’Alexandre va surmonter tous les obstacles grâce à son organisation et son entraînement, sans oublier le génie d’Alexandre qui hérite d’un outil, ne l’oublions pas, forgé par son père, outil qu’il ne cessera de perfectionner dans des espaces immenses et inconnus des Macédoniens. Alexandre donne à l’armée toute sa puissance, notamment avec la cavalerie qui transforme la défaite de l’ennemi en déroute. Ses randonnées sont aussi stupéfiantes et admirées que ses charges. Il fait de cette armée un instrument toujours plus mobile. A l’aide de ses unités légères, il multiplie les raids contre des peuplades jugées inaccessibles, il contourne les zones infranchissables, emprunte les défilés les plus difficiles et les mieux défendus. Son armée ne se contente pas de combattre, elle sait occuper le terrain conquis avec une efficacité jusqu’alors inconnue, des côtes de la Méditerranée à l’Indus – et tout laisse penser que si la mort ne l’avait pas emporté, il aurait poussé le long des côtes de l’Afrique du Nord jusqu’à l’Atlantique. Mon admiration pour cet homme grandit à mesure que je l’étudie. Il portait en lui quelque de chose de véritablement phénoménal.

Tenue d’un officier de la cavalerie des Compagnons, l’élite de l’élite de l’armée d’Alexandre.

 

Alexandre quitte Pella, capitale du royaume de Macédoine, et débarque sur la côte asiatique près d’Ilion où il s’adonne sans tarder à des rituels à caractère religieux d’abord destinés à frapper l’imagination de ses hommes, des hommes qui vivent dans le culte des héros dont l’un d’eux est Achille. Nous sommes en 334 av. J.-C. D’Ilion, Alexandre se rend à Arisbé où son armée l’attend. Au quatrième jour, il arrive dans la basse vallée du Granique où les Perses s’apprêtent à lui livrer bataille.

L’armée perse est forte de 40 000 hommes, soit 20 000 cavaliers asiatiques et 20 000 mercenaires grecs, des fantassins. Elle est alignée près de la rive droite du fleuve, sur une hauteur qui la longe sur cinq kilomètres. En avant, la cavalerie ; derrière, l’infanterie positionnée sur la partie la plus élevée du terrain. Parménion conseille d’attendre le lendemain dans l’espoir que les Perses se lassent et lèvent le camp. Mais Alexandre repousse sa suggestion.

La place du roi de Macédoine est traditionnellement à l’extrême droite de son armée ; c’est donc sur leur extrême gauche que les Perses doivent prévoir de recevoir l’attaque. Mais Alexandre brouille les cartes. Ses troupes légères, cavalerie et infanterie, attaquent l’extrême droite perse tandis qu’à la tête de sa cavalerie lourde (les hétères) il oblique vers la gauche en se jetant dans le fleuve afin qu’aidé par le courant il puisse prendre vite pied sur la rive opposée et charger l’aile gauche perse au point précis où elle touche le centre de la ligne de bataille. La formation de cavalerie perse ne tarde pas à être enfoncée et dispersée. Il reste les mercenaires grecs, désemparés car n’ayant reçu aucun ordre. Alexandre met à profit leur indécision et ordonne une attaque générale contre leur position. C’est un massacre. Quelque 2 000 mercenaires y échappent. Ils sont envoyés aux travaux forcés en Macédoine. Leur faute : avoir combattu la cause de l’Hellénisme, une cause qu’Alexandre veut faire triompher. Ci-joint, un compte-rendu de la bataille du Granique :

https://www.youtube.com/watch?v=JM_KwDryP0k

Par cette victoire, la Phrygie d’Hellespont est soumise et Alexandre marche sur Sardes, la plus grande ville au cœur de l’Anatolie qui se soumet sans combattre. En trois jours, Alexandre arrive à Éphèse qui comme presque toutes les cités grecques est la proie des factions. A l’approche des Macédoniens, la révolution y éclate. La démocratie est rétablie et chasse le parti oligarchique à la solde de l’Achéménide. La cité ouvre ses portes à Alexandre qui s’empresse de rappeler les bannis et se concilie les autorités religieuses en attribuant à l’Artémis d’Éphèse le tribut que la ville payait à l’Achéménide.

L’armée et la flotte d’Alexandre se dirigent vers Milet qui tombe après un siège compliqué, en juillet 334, un siège à la fois terrestre et maritime. Alexandre est à Halicarnasse où ses ennemis se sont rassemblés. Il ne va pas remporter un franc succès car il a commis l’erreur de licencier sa flotte suite à la prise de Milet. Il s’empare de la ville basse mais doit renoncer à la prise des deux acropoles et laisse une garnison pour les surveiller. D’Halicarnasse, Alexandre se dirige vers la Lycie où il ne rencontre guère de résistance. Après un trajet (à suivre sur la carte), il revient sur la côte, à Phaselis, et s’apprête à pénétrer en Pisidie qui n’appartient que nominalement à l’Empire achéménide. Les villes de Pisidie se querellent entre elles et Alexandre en profite. De Phaselis à Perge, l’armée d’Alexandre avance en deux colonnes : le gros de l’armée conduit par Alexandre longe le rivage tandis que le reste de l’armée avance en flanc-garde sur les monts. Des cités se soumettent mais Alexandre, pressé, n’achève pas la conquête du pays qu’il confie au satrape de Lycie à laquelle la Pamphylie et la Pisidie sont rattachées. Alexandre se dirige vers la Phrygie qu’il soumet. A Gordion lui parviennent des renforts venus de Grèce et de Macédoine ; et Parménion qui stationnait à Sardes le rejoint.

La première campagne de l’expédition asiatique se termine. On peut observer qu’Alexandre a fait preuve de prudence. Certes, dans les batailles il fonce au cœur du dispositif ennemi ; mais dans les marches ; il résiste à la tentation de foncer vers le centre de l’Empire achéménide dont il a pourtant pressenti très tôt la fragilité. Il cherche d’abord à s’assurer une solide base en Asie, considérant la menace permanente de la flotte perse et d’une Grèce majoritairement hostile à la Macédoine, ce que Memnon de Rhodes sait fort bien. Memnon de Rhodes avait proposé aux Perses le plan suivant : faire le vide devant l’armée d’Alexandre tandis que la flotte perse aurait porté la guerre en Macédoine en s’alliant les États grecs, probablement séduits par l’or perse et profondément hostiles aux Macédoniens. Mais ce conseil ne fut pas retenu par les Perses et leurs satrapes car il venait d’un étranger… Il ne faut jamais oublier que le projet d’une guerre de revanche contre le Barbare – le Perse en l’occurrence – ne rendait pas pour autant acceptable l’hégémonie macédonienne aux Hellènes.

Alors qu’il pénètre en Asie, Alexandre se présente comme le vengeur de la Grèce, en stratège général des Hellènes, tout en sachant que cette entreprise sert essentiellement la Macédoine. L’élément proprement hellénique est très peu représenté dans cette armée et seuls les Macédoniens attachés à ce monarque sont prêts à le suivre au-delà de l’Asie mineure. On connaît les projets proposés à Philippe par Isocrate. L’un d’eux arrêtait les frontières de l’espace à conquérir aux rives de l’Halys (ce fleuve d’Anatolie qui se jette dans la mer Noire), l’autre envisageait l’anéantissement de l’Empire achéménide. Philippe se serait probablement arrêté au premier projet ; mais son fils….

Au cours de l’hiver 334, Darius III se décide à donner à Memnon de Rhodes le commandement de sa flotte afin qu’il exécute son plan, un plan qui ne peut qu’inquiéter Alexandre, et grandement. Memnon de Rhodes reprend quelques îles proches des côtes d’Anatolie mais il meurt alors qu’il met le siège devant Mytilène. Darius III finit par abandonner le plan de Memnon de Rhodes et décide de constituer une armée afin de marcher contre Alexandre. Autophradatès et Pharnabaze qui ont succédé à Memnon de Rhodes et remporté quelques succès (dont la prise de Mytilène, de Milet et de la ville basse d’Halicarnasse) doivent rendre leurs mercenaires afin de grossir l’armée que Darius rassemble à Babylone. Alexandre comprend toujours mieux la faute qu’il a commise en licenciant sa flotte. Le plan de Memnon de Rhodes est donc abandonné et Alexandre sait qu’une victoire en Asie découragera toute velléité de rébellion de la part des cités grecques.

Alexandre quitte Gordion au cours de l’été 333. Il soumet la Cappadoce au-delà de l’Halys puis il pénètre en Cilicie. A Tarse, il tombe malade et sa marche est retardée. Il a toutefois envoyé Parménion occuper les passes qui font communiquer la plaine d’Issos avec la Cilicie et celles qui de cette plaine conduisent en Syrie. Après une pointe sur Anchialos, Alexandre marche sur Soles qui se soumet ; et au cours d’un raid de sept jours, il soumet les montagnards ciliciens avant de revenir à Soles. Par Tarse, il se dirige sur Mallos. On lui annonce que Darius III est à Soches, en Syrie, à peu de distance des portes syriennes. Alexandre se hâte à sa rencontre. Darius a trouvé à Soches un terrain favorable à sa cavalerie ; mais il n’y reste pas et se dirige vers la plaine d’Issos, alors qu’Alexandre l’a quittée. Lorsqu’il l’apprend, Alexandre fait aussitôt demi-tour et marche droit à l’ennemi par les portes syriennes. J’ai décrit la bataille d’Issos dans un article, je me contenterai donc de le mettre en lien :

https://zakhor-online.com/?p=14576

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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1 Response to La conquête d’Alexandre – 1/3

  1. Jacqueline Benazeraf says:

    Quel génie, cet Alexandre, qui savait entre croiser la conquête, la culture, la religion. Il a su recevoir l Autre , même en le conquérant et ouvrir l hellenisme à d autres courants de pensée.
    Il est pour moi l exemple du syncrétisme et de l altérité. De l universalité.
    Jamais les Jésuites n ont réussi à rapporter de Chine le Taoïsme et le Confucianisme. Convertir , leur seul objectif. Mais les Chinois n ont pas marché….

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