La Grèce des années 1950-1974 ou l’héritage de la guerre civile – 2/2

 

Karamanlis est accusé de trahir la cause de l’hellénisme au profit de l’O.T.A.N. et des États-Unis ; mais la question chypriote qui occupe le devant de la scène passe peu à peu à l’arrière-plan. En 1961, Karamanlis parvient à négocier avec la C.E.E. ce qui permet à la Grèce d’envisager son entrée dans cette communauté en 1984. Ses motivations sont dans une même proportion politiques et économiques : il s’agit d’ancrer le pays dans la western alliance et d’affirmer son identité européenne. Aux élections d’octobre 1961, les partis du centre se regroupent sous l’autorité d’un vétéran, Georgios Papandreou, pour former le Centre Union. Mais ce nouveau parti constitué de déçus de la droite et de la gauche est menacé par des forces centrifuges. Papandreou parvient à porter habilement atteinte au United Democratic Left, un parti qui le menace autant qu’il menace Karamanlis, et à le reléguer en troisième position ; mais il ne peut guère faire plus ; et Karamanlis accentue sa présence au parlement. Sitôt connus les résultats des élections, le Centre Union et le United Democratic Left dénoncent des manipulations et des pressions exercées par l’armée, la gendarmerie, les bataillons de sécurité et autres « forces obscures ». Il est vrai que la différence considérable entre les résultats des élections de 1958 et ceux de 1961 ne peut s’expliquer par les seules fluctuations du vote populaire. L’opposition laisse alors entendre que l’armée serait impliquée dans un « putsch électoral » soutenu par l’O.T.A.N., nom-code « Périclès », ce qui reste à prouver. Papandreou, brillant orateur, se démène pour faire annuler le résultat des élections de 1961, ce qui a pour effet de donner plus de cohérence à un parti hétéroclite, le Centre Union, mais aussi de s’attirer la sympathie de la nouvelle génération issue de l’exode rural, désireuse de mieux profiter de la croissance économique que connaît la Grèce et qui juge obsolète la législation répressive issue des années de guerre civile. Le meurtre en mai 1963 d’un député du United Democratic Left, Gregorios Lambrakis, avive les critiques contre le gouvernement de Karamanlis. Il s’avère que les assassins sont issus de l’extrême-droite et qu’ils ont les liens avec les responsables de la gendarmerie. Par ailleurs, les relations entre Karamanlis et le Palais ne sont pas des plus harmonieuses, en particulier avec la reine Frederika, l’épouse de Paul Ier, une situation d’autant plus paradoxale que ce dernier a porté son choix sur Karamanlis pour succéder au défunt maréchal Papagos au poste de Premier ministre. Karamanlis, un Macédonien inconnu de l’élite politique athénienne, avait commencé à se faire un nom en tant que ministre des Travaux publics.

 

Konstantinos Karamanlis (1907-1998)

 

Exaspéré dans sa relation avec le couple royal, Karamanlis, un tempérament autoritaire, démissionne. Il quitte le pays et ne reviendra que pour préparer les élections de novembre 1963. Papandreou pousse adroitement ses pions face à une droite qui semble avoir perdu confiance en elle-même. Deux des principaux arbitres de la vie publique grecque d’alors, le Palais et l’ambassade américaine, envisagent à présent la mise en place d’un gouvernement modérément réformateur comme moyen d’affaiblir la menace communiste. Papandreou remporte les élections avec une marge étroite. Dépité, Karamanlis part pour la France ; il y restera onze ans. Mais Papandreou qui déteste les communistes autant que la droite ne supporte pas que la balance du pouvoir prenne à présent en compte, face à son parti (le Centre Union), le United Democratic Left derrière lequel se tiennent les communistes. Aussi se résigne-t-il à convoquer de nouvelles élections, trois mois plus tard, en février 1964. Le pari réussit et Papandreou augmente sa marge, avec 53 % des voix, un score exceptionnel au cours de cette période de l’après-guerre et dépassé une seule fois, en 1974, dans des circonstances exceptionnelles. Mais Papandreou ne restera à son poste de Premier ministre que dix-huit mois. L’affaire chypriote revient sur le devant de la scène. Une fois de plus, comme trop souvent dans l’histoire de la Grèce moderne, les affaires extérieures prennent le dessus sur les affaires intérieures. En novembre 1963, le président-archevêque Makarios III, chef spirituel et politique, demande à ce que les droits accordés à la minorité turque de l’île soient revus à la baisse. Fin décembre de la même année, les violences intercommunautaires se multiplient sur l’île. La Turquie menace d’intervenir. Les Américains, Lyndon Johnson en tête, se posent en médiateurs et au cours de l’été 1964 le pire est évité suite à des négociations houleuses au cours desquelles Lyndon Johnson adresse un sérieux avertissement à l’ambassadeur de Grèce à Washington.

 

Makarios III (1913-1977)

 

Une force des U.N. est dépêchée. La population turque jusqu’alors dispersée sur toute l’île est regroupée dans des enclaves interdites aux Grecs chypriotes. Papandreou se rend impopulaire auprès de l’administration américaine en refusant un projet de « double » enosis : soit l’union de Chypre à la Grèce, en échange de la formation de cantons turcs auto-administrés, de l’installation de bases turques et de la cession à la Turquie de la petite île de Kastellorizo, très éloignée du reste des îles grecques, située entre Rhodes et Chypre et très proche des côtes turques. Malmené par l’affaire chypriote, Papandreou parvient à surfer grâce à son programme réformateur. Des prisonniers politiques internés depuis la guerre civile sont libérés. Les relations avec les régimes du bloc soviétique connaissent un léger mieux. De gros efforts sont faits pour moderniser le système éducatif et l’accent est mis sur l’emploi du grec démotique (δημοτική) au détriment de la katharévousa (καθαρεύουσα). Concernant la politique économique, Papandreou s’en remet volontiers à son fils, Andreas, rentré des États-Unis après l’obtention d’un doctorat d’économie à Harvard. Le fils a intégré en tant que ministre le gouvernement du père. La politique légèrement inflationniste du Gouvernement Papandreou inquiète l’oligarchie économique et financière du pays qui juge que la remarquable stabilité des prix inaugurée au cours des premiers temps de Karamanlis au gouvernement est menacée. Mais, surtout, des éléments de l’armée en viennent à considérer ce gouvernement comme un cheval de Troie, plus particulièrement Papandreou junior, avec ses récentes positions plus radicales que celles de son père. Par ailleurs, une rumeur se propage selon laquelle Papandreou junior serait à la tête d’un groupe de conspirateurs au sein de l’armée du nom d’Aspida (soit « bouclier » en grec), contrepoids au groupe d’extrême-droite I.D.E.A. (Secret Bond of Greek officers) fondé au Moyen-Orient, au sein des forces grecques au cours de la Seconde Guerre mondiale. Papandreou senior se voit contraint d’étendre le contrôle politique sur l’armée mais son ministre de la Défense le contrecarre et refuse de démissionner comme le Premier ministre le lui demande. En juillet 1965, ce dernier cherche l’appui du roi Constantin II, vingt-quatre ans, qui a succédé à son père, Paul Ier, en mars de l’année précédente. Incité par ses conseillers, le jeune roi refuse la demande d’éviction de ce ministre et s’oppose à Papandreou qui approche des quatre-vingts ans. Le roi lui déclare qu’il serait inconvenant d’agir de la sorte alors que son fils, Andreas, est suspecté d’être impliqué dans l’affaire Aspida. Papandreou senior offre sa démission tout en se doutant qu’elle ne sera pas acceptée. Le roi ne reste pas inactif et s’emploie à fracturer le Centre Union, un parti hétéroclite. Après bien des difficultés, il y parvient. Les partisans de Papandreou désignent les événements de 1965 comme un « royal putsch ». On se souvient de l’« electoral putsch » de Karamanlis en 1961. Sans entrer dans les détails tortueux et filandreux de la vie politique grecque d’alors, on peut noter que cette agitation (avec suspicions mutuelles auxquelles s’ajoutent les manœuvres du Palais) active la paranoïa de la droite extra-parlementaire et suscite un climat de désillusion dans la population.

 

Georgios Papandreou (1888-1968)

 

Papandreou senior ne cesse de répéter que de nouvelles élections sont le seul moyen d’espérer sortir de la plus grave crise politique de l’après-guerre (civile). Elles sont prévues pour mai 1967, suite à un accord entre Papandreou et Panayiotis Kanellopoulos qui a succédé à Karamanlis à la tête du National Radical Union. Les chamailleries se poursuivent et de plus belle, jusqu’en avril 1967, avec un coup d’État destiné à frustrer la victoire quasi-certaine du Centre Union. Il n’y a aucune réaction. De fait, le roi, l’ensemble du monde politique et les plus hautes instances de l’armée sont pris au dépourvu. Les syndicats sont morcelés, les partis politiques manquent de structure et le monde politique s’est discrédité, incapable de surmonter la crise de ces dix-huit derniers mois. Ignorant les requêtes de son Premier ministre, Kanellopoulos, le roi reconnaît à contre-cœur un gouvernement indéfinissable qui sert de paravent à la troïka Papadopoulos-Makarezos-Pattakos. La junte justifie son action en se présentant comme destinée à empêcher l’imminente prise du pouvoir par les communistes, du bluff. Ce coup d’État qui, je le répète, a surpris tout le monde va contribuer à précipiter en 1968 la scission du Parti communiste grec, le K.K.E. alors en exil, en un K.K.E. indéfectiblement fidèle à l’U.R.S.S. et un K.K.E. dit « de l’intérieur », outré par la répression du Printemps de Prague et d’inclinaison eurocommuniste.

L’idéologie de la junte est plutôt confuse. On peut y relever des traits hérités du régime de Métexas (mais non explicitement présentés comme tels). Certains de ses membres veulent défendre la civilisation helléno-chrétienne des influences du monde capitaliste et séculier. Mais ce paravent idéologique masque une autre raison : la crainte du retour au pouvoir du Centre Union où Papandreou junior aurait à présent une influence prépondérante et entreprendrait à coup sûr une épuration de l’armée afin de neutraliser les éléments d’extrême-droite qui s’y trouvent. Il faut également évoquer  les chefs de cette junte, représentatifs de ces militaires originaires de la province, de la paysannerie ou de la petite-bourgeoisie, exaspérés par cette élite athénienne occupée à des jeux politiques élaborés, avec querelles byzantines qui n’en finissent pas.

Les colonels ne trouvent aucun allié dans le monde politique traditionnel, pas plus à droite qu’à gauche. Les colonels n’interviennent au nom d’aucune famille politique. De fait, ils passent leur ressentiment sur l’ensemble de ce monde, comme Métexas avant eux, avec une animosité particulière envers les communistes, réels ou supposés. Assignations à résidence, exil et peines de prison se multiplient. Papandreou junior est extrait de sa prison et autorisé à quitter le pays suite à des pressions américaines. Papandreou senior passera l’essentiel de son temps assigné à résidence, jusqu’à sa mort en novembre 1968.

 

Coup d’État en Grèce, 21 avril 1967

 

Suite à l’échec du coup d’État royaliste de décembre 1967, les colonels mettent en place une régence alors que le roi s’est enfui en exil. Papadopoulos qui s’impose comme l’homme fort du régime devient Premier ministre et cumule les postes ministériels, associant à l’occasion la régence à ses ministères. En 1968, le pouvoir promulgue une nouvelle constitution (très autoritaire et ratifiée suite à un plébiscite frauduleux) afin d’institutionnaliser l’emprise de l’armée sur le gouvernement du pays. Mais l’incapacité du régime à s’assurer une assise populaire n’échappe à personne. L’opposition est atone, peu organisée. Une tentative d’assassinat dirigée contre Papadopoulos échoue en 1968. Le régime parviendra à se maintenir jusqu’en 1973, année du premier choc pétrolier. Il bénéficie de l’élan économique donné par les gouvernements démocratiques de la fin des années 1950 et du début des années 1960, ce qui contribue à atténuer le mécontentement populaire. Par ailleurs, le régime se lance dans une politique d’emprunt incontrôlée et multiplie les alléchantes propositions tant aux investisseurs étrangers que nationaux.

Les critiques contre le régime se multiplient à l’étranger mais l’appartenance de la Grèce à l’O.T.A.N. contribue en partie à neutraliser le mécontentement populaire. Nombre de Grecs jugent que l’administration américaine est impliquée dans le coup d’État (ce que rien ne prouve), une administration disposée à offrir son aide à un régime qu’elle voit comme un bastion de stabilité dans une Méditerranée orientale de plus en plus instable. L’un des rares responsables étrangers à se rendre dans la Grèce des colonels est le vice-président américain Spiro Agnew, fils d’un émigré grec. La Grèce se montre docile envers les États-Unis. Elle remplit scrupuleusement son rôle au sein de l’O.T.A.N., notamment après l’humiliante confrontation avec la Turquie au sujet de Chypre au cours de l’automne 1967, une crise qui inaugure la détérioration graduelle des relations entre le régime des colonels et le président-archevêque Makarios III jusqu’à la crise de juillet 1974.

 

Athènes, 17 novembre 1973, devant l’École polytechnique.

 

En 1973, le régime commence à se fissurer sérieusement, une situation en rapport avec une inflation à deux chiffres (voir le premier choc pétrolier). Elle provoque un mécontentement d’autant plus grand qu’elle avait été remarquablement basse au cours des vingt dernières années. Les étudiants prennent la direction de l’opposition au régime et, en mars 1973, ils occupent la faculté de Droit à Athènes. En mai de la même année, une mutinerie éclate dans la marine. Papadopoulos accuse Constantin II d’en être l’instigateur depuis son exil à Rome. Il le dépose et proclame la fondation d’une « presidential parliamentary republic ». S’en suit un référendum, trafiqué, avec faible participation, à l’issu duquel Papadopoulos, candidat unique, est élu président pour huit années. Il fait appel à Spyros Markezinis, un politicien de second rang, afin qu’il supervise les élections, première étape proposée vers une démocratie « guidée ». Mais avant même que ces élections n’aient lieu d’importantes manifestations d’étudiants se multiplient. Elles culminent avec l’occupation de l’Université polytechnique nationale d’Athènes, occupation durement réprimée dans la nuit du 16 au 17 novembre 1973, avec morts, blessés et détenus. Papadopoulos et son Premier ministre fantoche sont exclus du pouvoir par des membres de la junte encore plus radicaux et dirigés par Dimitrios Ioannidis, chef de la redoutable police militaire. Le lieutenant-général Phaidon Gizikis est nommé président. Ce même mois, les relations avec la Turquie se détériorent brutalement. La Turquie réclame le droit de se livrer à des prospections pétrolières en mer Égée, une zone revendiquée par la Grèce. Cet intérêt de la Turquie est suscité par la découverte de substantielles quantités de pétrole dans la région de l’île grecque de Thassos. Face à cette situation, le régime de Ioannidis durcit le ton envers Chypre et contraint le président-archevêque Makarios III à reconnaître Athènes comme centre national de l’hellénisme. Lorsque ce dernier, début juillet 1974, demande à ce que tous les officiers de la Cyprus National Guard originaires de Grèce soit exclus de ses rangs et qu’il accuse la junte de vouloir détruire l’État chypriote, Ioannidis fomente un coup d’État qui oblige le président-archevêque Makarios III à quitter l’île. Ioannidis pense faire gagner son régime en popularité en unissant Chypre à la Grèce. Mais la Turquie, inquiète, débarque dans le nord de l’île le 20 juillet 1974. On mobilise des deux côtés et un conflit entre les deux pays semble imminent. Mais le commandement grec refuse d’attaquer. Privé de tout appui (et de toute légitimité), en Grèce même et à l’étranger, le régime de Ioannidis commence à se désintégrer. Le coup de grâce est donné par de hauts gradés de l’armée grecque qui exigent le retour des civils au gouvernement et celui de la démocratie. Après consultation entre des responsables militaires et des membres du vieil establishment politique, Karamanlis est rappelé de son exil de France. Il est nommé Premier ministre le 24 juillet 1974.

Olivier Ypsilantis

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La Grèce des années 1950-1974 ou l’héritage de la guerre civile – 1/2

 

A ces parents grecs dispersés sur toute la terre, du Canada à l’Australie, de l’Afrique du Sud à la Volga et qui ont navigué sur toutes les mers et océans du monde.

 

L’histoire de la Grèce des années 1940 est atroce et je n’ai pas l’habitude de forcer la note. Les souffrances du peuple grec ont été pires que celles de bien d’autres peuples alors ; et loin de moi l’envie de m’adonner à un hit-parade (de la souffrance) et de céder à cette mode qu’est devenue la victimisation. Je me garderai de cette inclinaison vulgaire, médiatisée, hypermédiatisée. L’histoire grecque des années 1940 a donc été atroce. Elle est par ailleurs (très) peu connue hors de Grèce, ce qui ajoute au sentiment d’accablement qui prend tous ceux qui étudient cette période. Et la guerre civile grecque (1946-1949) est la séquence la moins connue de cette période. La période qui l’a précédée, soit l’occupation, n’a pas été moins destructrice et sanglante que l’occupation de la Pologne ou de la Biélorussie.

 

L’Acropole d’Athènes sous l’Occupation

 

Le peuple grec a été un peuple de combattants – et oublions pour un temps l’Antiquité ; mais n’oublions pas que les premières victoires des Alliés contre l’Axe est le fait des Grecs, fin 1940 – début 1941. Je n’ai aucune sympathie pour le gouvernement du général Ioánnis Metaxás (1936-1941) mais je reconnais qu’il a refusé l’ultimatum de Benito Mussolini, pourtant proche idéologiquement, un refus qui entraînera l’engagement de la Grèce aux côtés du Royaume-Uni et des Alliés. Au cours du terrible hiver 1940, l’armée grecque, bien inférieure en hommes et en matériel, repousse les Italiens de quelque soixante kilomètres à l’intérieur de l’Albanie, dans une région que les Grecs appellent encore « l’Épire du Nord », soit le Sud de l’Albanie où vit depuis des siècles une importante communauté grecque. L’Albanais Ismail Kadare fait allusion à cette guerre dans son premier roman (1963), « Le Général de l’armée morte » (Gjenerali i Ushtrisë së vdekur) porté à l’écran par Luciano Tovoli en 1983.

La résistance grecque, tant individuelle que collective, a été l’une des plus engagées de toute l’Europe occupée. La Grèce a été dépecée par trois pays avec leurs zones respectives : le IIIe Reich, l’Italie et la Bulgarie. Les représailles ont été massives, surtout de la part des Allemands. Il y a eu en Grèce beaucoup d’Oradour-sur-Glane. Aux représailles ajoutez la famine. On avait faim à Paris sous l’Occupation mais à Athènes on tombait d’épuisement pour ne plus se relever. Et que dire des Juifs de Grèce ? Ils les ont traqués de Corfou à Rhodes. Les Juifs de Grèce ont été au bord de l’anéantissement, avec Salonique vidé de ses Juifs (présents depuis des siècles) comme l’a été Varsovie et tant d’autres villes d’Europe orientale. Il faut étudier dans le détail le plan nazi à Salonique (et à Varsovie) pour comprendre ce qu’est vraiment la planification de la destruction d’un peuple, avec puissance bureaucratique et technique d’un État moderne.

A toutes ces souffrances se sont ajoutées les dissensions meurtrières entre Grecs et d’abord dans la Résistance même, des dissensions sur fond de lutte entre les deux grandes puissances d’alors, les États-Unis (et le Royaume-Uni) et l’Union soviétique. Cette guerre civile a dévasté un pays dévasté ; elle a probablement été plus meurtrière encore que la guerre contre l’occupant, contre les occupants.

La guerre d’Indépendance des années 1820 et le schisme national généré par la Première Guerre mondiale ont laissé de très profonds clivages dans la société grecque. Il ne s’agit pas pour autant d’expliquer l’horreur des années 1946-1949, ces atrocités infligées par des Grecs à des Grecs, et des deux côtés, comme toujours dans une guerre civile. Pourtant, on peut supposer un lien entre, grosso modo, les partisans de Venizélos et les opposants à Venizélos, soit entre Républicains et Monarchistes (des années 1920), puis entre communistes et anti-communistes (des années 1940). Au cours de la deuxième moitié des années 1940, les maigres ressources du pays sont affectées non pas comme partout ailleurs en Europe à la reconstruction mais à la lutte contre l’ennemi intérieur – « the enemy within ». A la fin de la guerre civile, les forces armées et de sécurité s’élèvent à environ 250 000 hommes. Plutôt que de stimuler l’économie, l’aide américaine est engloutie par ces forces. La dépendance du gouvernement grec envers les États-Unis se confirme, tant dans le domaine économique que politique, ce qui va de pair. La Grèce libérée n’avait jamais connu une telle situation de dépendance, même quand l’hégémonie britannique était à son apogée.

L’écrasement de l’aile communiste de la résistance grecque avait préservé la Grèce de cette dictature que subissaient les autres pays des Balkans ; mais la période qui fit suite à la guerre civile ne fut pas pour autant un modèle de démocratie. Les ressentiments engendrés allaient assombrir les politiques des décennies 1950-1960, comme ceux engendrés au cours de la Première Guerre mondiale avaient assombri la vie nationale dans l’entre-deux-guerres.

 

Elefthérios Vénizelos (1864-1921)

 

Les gouvernements qui se succèdent après la guerre civile donnent la priorité à la lutte contre le communisme tant à l’intérieur qu’à l’extérieur plutôt que d’œuvrer au développement économique et social du pays. Des signes laissent pourtant présager un apaisement. En février 1950 la loi martiale en vigueur depuis 1947 est levée et le mois suivant des élections sont organisées suivant le système de représentation proportionnelle en cours de 1936 à 1946. Mais le désordre grec s’installe une fois encore et le People’s Party de Vassili Tsaldaris se détache péniblement de ses concurrents. Au moins fait-il montre d’unité car au centre de l’échiquier politique trois partis se disputent l’héritage de Venizélos, trois partis qui totalisent plus de la moitié des 250 sièges : Liberals / National Progressive Centre Union / Georgios Papandreou Party, respectivement dirigés par Sophocles Venizélos (fils du grand Venizélos), par le général Nikolaos Plastiras (l’un des instigateurs du coup d’État vénizéliste de mars 1935) et par Georgios Papandreou, autant de partis et de personnalités qui n’ont pas les sympathies de l’extrême-gauche. Signe d’espoir : la majorité de l’électorat a voté pour des partis désireux de parvenir à une réconciliation nationale, refusant le programme revanchard du People’s Party.

Les premiers gouvernements de l’immédiat après-guerre civile (des coalitions centre/centre-droit) s’épuisent en chamailleries dans un pays épuisé. Ils sont éphémères. Aux élections de 1951, deux nouveaux partis se présentent : le Greek Rally (dirigé par le prestigieux maréchal Papagos) et le United Democratic Left. Le Greek Rally dépasse le People’s Party et prend de l’avance sur tous les autres partis. Les résultats restent toutefois mitigés et une autre coalition s’organise au centre. Excédé par ce désordre, l’ambassadeur américain menace officiellement de réduire l’aide de son pays si le système électoral ne passe pas de la représentation proportionnelle au scrutin majoritaire, un système qui favoriserait nettement le parti dirigé par le maréchal Papagos, une garantie pour les Américains alors qu’ils s’engagent en Corée. La classe politique grecque proteste contre cette interférence, mais rien n’y fait et le nouveau système est adopté pour les élections de novembre 1952 que remporte massivement le Greek Rally. Ce système fait passer les sièges de 49 % à 82 % pour ce parti. Une certaine stabilité s’en suit – la droite se maintiendra au gouvernement jusqu’en 1963. Une nouvelle constitution garantit les libertés politiques fondamentales mais dans la pratique elles sont volontiers poussées de côté par les lois de l’état d’urgence promulguées au cours de la guerre civile. Précisons tout de même que la répression en Grèce au cours de cette période n’a rien à voir avec celle qui est pratiquée chez les voisins tant albanais que bulgares pour ne citer qu’eux. Mais la réconciliation nationale n’est malheureusement par une priorité pour le gouvernement du maréchal Papagos qui préfère s’atteler à la reconstruction économique. Des efforts considérables sont faits pour redonner de la crédibilité à une monnaie qui a été dévorée par l’inflation tout au long des années 1940. Les mesures prises à partir de 1953 stimulent l’entreprise privée et inaugurent une période de vingt ans de stabilité monétaire et de croissance économique. L’investissement se porte malheureusement trop massivement dans la construction – entre 1961 et 1980, pas moins de 65 % des investissements se font dans ce secteur. Au cours de la guerre civile, sept cent mille personnes avaient dû abandonner leur habitation, un exode rural qui se poursuivra. Entre 1951 et 1971, le pourcentage population urbaine / population rurale passe respectivement de 38 % – 48 % à 53 % – 35 %, le pourcentage restant (14 % – 12 %) correspondant aux populations semi-urbaines. Des dépenses militaires extraordinairement élevées pour ce petit pays constituent un frein à l’investissement productif, d’autant plus que la Grèce ne possède aucune industrie d’armement. Hormis quelques notables exceptions, l’activité industrielle se limite à de petites entreprises familiales avec production à faible valeur ajoutée (alimentation, boissons, textile, tabac). Le secteur tertiaire est en forte croissance. La dépendance économique envers les États-Unis reste forte et déséquilibre la balance des paiements. Entre 1951 et 1980, 12 % de la population du pays émigrent. Les fortunes constituées par les armateurs grecs commencent pour nombre d’entre elles dans les années de l’immédiat après-guerre avec l’achat de Liberty ships. Nombre des supertankers construits dans les années 1950-1960 appartiennent à des Grecs, même si la plupart d’entre eux naviguent sous pavillon de complaisance (flag of convenience). La marine marchande grecque ne va pas tarder à devenir l’une des plus importantes au monde. A la fin des années 1950, le tourisme de masse commence à se développer, avec effets bénéfiques sur la balance des paiements, sans oublier l’impact sur les mentalités, un phénomène observable dans tous les pays devenus des destinations pour le tourisme de masse, comme l’Espagne, alors franquiste. Au cours des années 1950-1960, le niveau de vie augmente régulièrement. Le revenu per capita double quasiment entre 1955 et 1963 tandis que le coût de la vie n’augmente que de 17 %.

 

Maréchal Alexandros Papagos (1883-1955)

 

La Grèce est une pièce importante au cours de la Guerre Froide. Au nord, tous les pays frontaliers sont sous contrôle communiste – avec, il est vrai, des variantes, surtout dans le cas yougoslave. Il y a donc urgence à ce que la Grèce soit pleinement intégrée au système de défense chapeauté par les États-Unis. En 1952, la Grèce et la Turquie intègrent l’O.T.A.N. Les relations entre les deux pays semblent devoir s’apaiser. Mais en septembre 1955 des violences éclatent à Istanbul, dirigées contre la minorité grecque, une crise activée par l’affaire chypriote. En effet, les Grecs de Chypre (soit 80 % de la population de l’île) réclament à grands cris et depuis bien des années le rattachement à la Grèce, soit l’enosis (ἔνωσις), l’union. Les Britanniques qui administrent l’île depuis 1878 (avant de l’annexer en 1914 et d’en faire une dépendance de la Couronne en 1925) sont peu portés à satisfaire cette demande. Mais avec l’effacement britannique, l’accession à l’indépendance de nombre de leurs possessions et la montée en puissance des États-Unis, peu favorables aux empires coloniaux, les Grecs de Chypre jugent que le moment leur est favorable, d’autant plus que le Premier ministre, le maréchal Papagos, se montre disposé à les soutenir.

En avril 1955, le général Grivas, un Grec originaire de Chypre, déclenche une campagne de désobéissance civile appuyée par des violences politiques coordonnées par la National Organisation of Cypriot Fighters (E.O.K.A.) avec l’appui tacite de l’archevêque de l’île, Mgr. Makarios III. Afin d’enrayer ce processus, le gouvernement britannique incite les Turcs à mettre leur nez dans cette affaire, ce qui explique, en partie au moins, les émeutes de septembre 1955 à Istanbul (des Grecs sont tués et les dommages matériels sur les biens grecs sont considérables) qui vont précipiter le déclin de la communauté grecque de cette ville. Et les Turcs ne vont pas tarder à opposer le taksim (la partition) à l’enosis. Le maréchal Papagos décède en pleine crise chypriote et le roi Paul 1er choisit Konstantinos Karamanlis pour le remplacer au poste de Premier ministre. Ce dernier va devenir une figure centrale de la vie politique du pays au cours des trente-cinq années à venir. Il commence par restructurer le Greek Rally en National Radical Union et convoque des élections nationales auxquelles les femmes prennent part pour la première fois. Son parti s’assure une large majorité grâce à une loi électorale d’une complexité byzantine, un procédé alors courant en Grèce. Aux élections de mai 1958, et grâce, une fois encore, à une loi électorale conçue en sa faveur, son parti malgré un nombre de voix en baisse voit augmenter le nombre de ses sièges au parlement. La droite et le centre sont néanmoins inquiets : au cours de ces élections, le United Democratic Left (un écran pour le Parti communiste interdit) se présente comme le principal parti d’opposition et engrange près d’un quart des votes exprimés. Le désarroi qui règne au Centre explique ce succès, le United Democratic Left ayant adroitement tiré parti du ressentiment populaire suscité par l’échec des alliés de l’O.T.A.N. à soutenir la cause grecque sur la question chypriote. Mais cette affaire qui semble dans l’impasse et dont l’opinion commence à se fatiguer va se résoudre en quelque sorte d’elle-même. En effet, suite à la désastreuse affaire de Suez (1956), le Royaume-Uni commence à se demander si ses intérêts stratégiques en Méditerranée orientale ne pourraient pas être aussi bien assurés par des bases souveraines à Chypre. Au cours de l’automne 1958, Mgr. Makarios III, alors en exil à Athènes, laisse savoir qu’il est prêt à envisager l’indépendance de l’île comme une alternative à l’enosis. On s’empresse alors de boucler l’affaire. Chypre deviendrait une république indépendante au sein du British Commonwealth, le Royaume-Uni garderait la souveraineté, et pour une période indéfinie, sur deux bases.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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Mémoires croisées – 2/2

 

Lorsque je séjournais chez mes grands-parents, Papou m’emmenait dans des musées, au cinéma et, surtout, nous avions de grandes discussions littéraires. J’étais subjuguée par son immense culture. Il parlait grec, français, anglais, italien et hollandais. Il vénérait les philosophes grecs et les œuvres de Platon constituaient ses livres de chevet. Je n’oublierai jamais son regard bleu.

(J’ai dans ma bibliothèque quelques livres en anglais qui lui ont appartenu, dont des Charles Dickens, avec son nom et son adresse, 4 rue Le Châtelier. Et des souvenirs d’un oncle toujours vivant me reviennent, des souvenirs relatifs à ce grand-père. Il le revoit après sa faillite, enfoncé dans un fauteuil, lisant la presse britannique et faisant des allers-retours à la cuisine pour se préparer du thé. Il se souvient que ce grand-père l’avait giflé parce qu’il lui avait lancé en guise de plaisanterie que la famille royale anglaise était alcoolique.

A propos de regard bleu, une remarque. Lorsque je vivais à Athènes, dans les années 1980, jamais je n’ai remarqué d’yeux clairs ; mais en allant en Thessalie, à Volos en particulier, Volos à mi-chemin entre Athènes et Thessalonique, j’ai surpris des regards bleus, d’un bleu très intense. Pourquoi ? Volos n’est qu’à peu de distance d’Athènes. Dans certaines îles, les Cyclades en particulier, les yeux clairs ne sont pas rares, des yeux plutôt verts. L’explication avancée est que les Vénitiens se sont implantés dans ces îles lors de la Quatrième croisade (début XIIIe siècle). Ces îles furent distribuées en fiefs à de grandes familles vénitiennes, l’ensemble étant placé sous l’autorité des ducs de Naxos.

 

 Le duché de Naxos

 

Et j’en reviens au regard. La femme la plus belle que j’ai vue au cours de mes voyages est une Grecque, une evzone (membre d’un régiment d’infanterie chargé de la protection des frontières), peau mate, des traits identiques à ceux de la plus belle Korè (visible au Musée de l’Acropole, Athènes), la Korè dite « aux yeux en amande », inv. N° 674, et des yeux d’un vert de gemme.)

Ma grand-mère m’emmenait volontiers à Montmartre qu’elle aimait plus que tout autre lieu parisien. Lorsqu’il faisait beau, nous nous installions à la terrasse d’un café afin de mieux goûter cette atmosphère encore provinciale, presque villageoise. Il y avait peu de touristes alors. Elle aimait le cinéma. Nous allions souvent dans un grand cinéma aujourd’hui disparu qui se trouvait à l’emplacement de l’actuel Monoprix, rue de Courcelles, dans le XVIIe arrondissement. Je me souviens d’y avoir vu en sa compagnie « Manon Lescaut » (S’agit-il de la version de Carmine Gallone ?) et « La Ville dorée » de Veit Harlan. Papou aimait tout particulièrement Charlie Chaplin qui le faisait rire aux larmes. Je me souviens aussi d’un petit cinéma aujourd’hui disparu, rue de Courcelles. Je le fréquentais assidûment car on y projetait des films inspirés du théâtre de Shakespeare ave Laurence Olivier.

1939. La guerre. Papa ne voulut pas nous laisser à Paris. Il pensait que nous serions plus en sécurité à Milly-la-Forêt (alors Milly-en-Gâtinais) dans l’Essonne où nous avions une maison. Il venait nous rejoindre quand son travail le lui permettait. Il n’avait pas été mobilisé car il avait été dispensé de service militaire. (Né en 1900, il aurait pu être engagé dans la Grande Guerre). A ce propos, je crois savoir qu’il eut quelques problèmes pulmonaires mais ce n’était heureusement pas la tuberculose. Ce fut la cause de sa réforme. Il était un élève brillant et sérieux mais son père, inquiet, lui fit interrompre ses études, assurant que seul le grand air lui convenait.

(Un parent m’a rapporté que la cause de sa réforme tenait surtout à sa taille, 1 m 92, taille tout à fait exceptionnelle pour un homme de cette génération, et à sa minceur ; bref, un rapport taille-poids qui contrariait les critères de l’armée. Lorsque j’étais enfant, je m’étais convaincu qu’on ne l’avait pas envoyé dans les tranchées parce que sa tête aurait toujours dépassé et qu’il ne pouvait pas s’y tenir en permanence à quatre pattes, ou presque…)

 

Milly-en-Gâtinais et ses halles construites sur les ordres de Louis Malet de Graville en 1479.

 

La grande maison de Milly-en-Gâtinais était alors éclairée par des lampes Pigeon. Mon grand-père avait refusé d’y installer l’électricité qu’il jugeait dommageable pour la vue ! L’hiver 1939/1940 fut très rigoureux et les poêles à bois se révélèrent bien insuffisants. Ma sœur et moi étions inscrites à la petite école de Milly-en-Gâtinais où nous avons brillé non par nos résultats mais par nos absences. Nous ne cessions de tomber malades, bronchites, angines, otites…

Le 10 mai 1940, « la drôle de guerre » prit fin et les Allemands envahirent la France. Papa décida d’évacuer sa femme et ses enfants vers Royan chez l’un des anciens employés de son père. Nous n’y restâmes guère et il nous fit revenir à Milly-en-Gâtinais puis à Paris où nous retrouvâmes le grand appartement occupé par les Allemands qui finirent par le quitter, je ne sais plus comment ni pourquoi. Nous l’avons retrouvé en bon état. Le berceau de mon petit frère avait été rempli de verres sales, ce qui n’était pas bien grave.

Papou était resté à Paris avec sa femme et sa fille, Tata Zette. Leur fils était passé en zone libre. Papa qui était fort ingénieux avait entre autres choses bricolé un poste à galène qui lui permettait de capter Radio Londres (B.B.C.) qu’il écoutait avec assiduité. Un message codé résonne encore dans ma mémoire, avec cette intonation très particulière : « Nous avons mangé des haricots verts, nous en mangerons bientôt des secs » qui annonçait le bombardement de Noisy-le-Sec par l’aviation alliée, en prévision de l’opération Overlord. Cette voix résonne toujours en moi : « Ici Londres… Les Français parlent aux Français… »

L’internement de mes grands-parents (notes prises à partir des cahiers d’internement tenus par ma grand-mère). Le 5 décembre 1940, mes grands-parents furent embarqués par la police (ou la gendarmerie ?) française qui agissait sur ordre des Allemands. Ils furent embarqués pour une destination inconnue. Mes grands-parents se retrouvèrent avec des personnes de tout âge, y compris des enfants (parmi lesquels des nourrissons), et des deux sexes. On sépara femmes et hommes, on les entassa dans des cars direction la gare de l’Est où on les fit monter dans des wagons plombés (S’agissait-il de wagons de voyageurs ou de marchandises ?).

Arrêt, Besançon. Ma grand-mère note son soulagement d’être toujours en France et non en Allemagne. Ils sont nombreux à descendre du train d’où ils sont conduits à la citadelle de Besançon, un ensemble conçu par Vauban. Mes grands-parents se cherchent, se retrouvent, l’angoisse s’apaise au moins un peu. Ils ne peuvent vivre ensemble mais au moins se retrouvent-ils de temps en temps. La vie s’organise, rude, mais rien à voir avec ce qu’ont enduré les Juifs et autres peuples. On leur distribue de vieilles capotes prises dans les stocks de l’armée française ; elles ne sont guère élégantes mais au moins leur tiennent-elles chaud. Des pastels réalisés par un interné et que j’ai en ma possession les montrent dans cette tenue. Nous sommes restés sans nouvelles d’eux durant un temps qui nous parut une éternité.

 

La citadelle de Besançon construite au XVIIe siècle par Vauban

 

Le gouvernement anglais se plaignit du traitement infligé à ses ressortissants. Il menaça si rien n’était fait. Les Allemands prirent l’avertissement au sérieux. Mes grands-parents furent donc extraits de la citadelle de Besançon et envoyés à Vittel, le 22 avril 1941, soit quatre mois et dix-sept jours après leur arrestation. Et quel ne fut pas l’étonnement de mes grands-parents lorsqu’ils arrivèrent à l’hôtel Continental de Vittel, un ensemble luxueux, avec de vrais lits, des draps et des oreillers ! Et, surtout, ils étaient réunis. On les filma, propagande oblige… La nourriture restait aussi mauvaise, mais les colis envoyés par Queen Mary compensaient. Et ils recevaient des colis de la Croix Rouge Internationale, aliments mais aussi vêtements. Mes grands-parents réussirent même à nous envoyer quelques délicieuses denrées devenues introuvables pour nous qui n’étions pas internés… Restait la souffrance de la séparation, séparation de leurs enfants et petits-enfants.

(Des passages sont consacrés à cet internement. Ils s’appuient sur le journal tenu à Besançon puis à Vittel par cette parente. Je ne les rapporterai pas ici. On les trouvera dans un article publié sur ce blog : https://zakhor-online.com/?p=5508)

Ma grand-mère fut libérée pour « raisons de santé » le 2 juillet 1941. Papou restait seul. Elle regagna l’appartement de la rue Le Châtelier où elle retrouva sa fille. Son fils avait réussi à gagner Londres et à s’engager dans les Forces navales françaises libres (F.N.F.L.) en tant qu’officier sous-marinier. Ma grand-mère avait besoin de soins. Ils lui furent prodigués à l’Hôpital Franco-Britannique de Levallois-Perret où des internés britanniques libérés soignaient bénévolement. Cette libération était assortie d’une assignation à résidence. Il lui était interdit de quitter Paris et elle devait chaque jour se rendre au commissariat du boulevard Malesherbes dans le XVIIe arrondissement afin de signer un registre. Il lui arrivait d’enfreindre le règlement et de se rendre à Milly-en-Gâtinais pour nous y voir. Après avoir signé au commissariat, le matin, elle prenait aussitôt un autocar et rentrait à Paris, le soir, par la même ligne.

Son mari fut libéré le 3 juillet 1942. Sa santé était ébranlée et il dût être opéré de la prostate, en deux temps comme cela se faisait alors. Il supporta assez bien ces interventions faites à l’Hôpital Américain de Paris, à Neuilly-sur-Seine, où ceux qui avaient été internés étaient pris en charge et sans frais.

Nos parents nous ont scolarisées ma sœur et moi dans une école plus proche de chez nous que le Cours Désir. Ils nous ont inscrites à un cours de la rue de Chabrol, dans le Xe arrondissement, le Cours Bossuet. Il y régnait une discipline de fer à laquelle nous avons tenté de résister. L’atmosphère était étouffante au point que les descentes dans les caves au cours des alertes ne nous déplaisaient pas et que nous les attendions même (ce que ma mère m’a confirmé). Mais les alertes devinrent si fréquentes que nous n’avons pas terminé l’année scolaire. Une jeune fille venait à domicile nous donner des leçons.

Nous avons quitté Paris en avril ou mai 1944, me semble-t-il, pour Milly-en-Gâtinais car les bombardements s’intensifiaient. Papa est resté à Paris, une fois encore, et il nous rejoignait lorsque son travail le lui permettait. La maison de Milly-en-Gâtinais était occupée par des soldats allemands. Combien étaient-ils ? Je ne me souviens plus. Ils furent d’une parfaire correction, soigneux, bien éduqués, discrets, ils s’essuyaient les pieds avant d’entrer et laissaient leurs bottes en bas des escaliers pour ne pas salir et faire de bruit. Et pendant ce temps, l’Occupant torturait, fusillait, déportait…

Milly-en-Gâtinais était toujours occupé par les troupes allemandes et ses habitants devenaient fébriles. Le fracas des combats se rapprochait. Les Milliacois se demandaient si les Allemands allaient résister dans l’agglomération même qui se verrait ainsi transformée en champ de bataille. Notre maison n’ayant pas de cave, mon père fit creuser une tranchée dans l’une des allées du jardin, sous les fenêtres du salon. Nous, enfants, étions enchantés. Nous y jouions et nous espérions qu’elle ne serait jamais comblée. Mais elle le sera vite, à notre grand regret.

 

Milly-en-Gâtinais, 22 août 1944.

 

L’aviation alliée nous survola en rase-motte et nous pouvions saluer les aviateurs dans leurs cabines. La canonnade s’amplifia, puis nous entendîmes des tirs d’armes automatiques. Contre toute attente, les Allemands répliquèrent à peine. La bataille de Milly-en-Gâtinais n’aurait pas lieu.

(Un Milliacois a donné un récit plus détaillé de la libération de Milly-en-Gâtinais, le 22 août 1944, par les troupes du général Patton. J’en rapporte l’essentiel.

Depuis plusieurs jours, un détachement de S.S. stationne sur le boulevard Lyautey. Dès le matin du 22 Août, par un temps chaud et clair, des tirs de l’artillerie alliée entre Étampes et Milly-en-Gâtinais se rapprochent, des avions de reconnaissance alliés survolent le plateau des fermes et orientent le tir. On s’attend au pire et c’est grâce à des renseignements précis que la ville est épargnée. Vers quatorze heures, le tir reprend de plus belle ; il est dirigé cette fois sur la route de Fontainebleau et la route de Nemours par lesquelles fuient les soldats allemands en déroute. Les S.S. quittent brusquement le boulevard en direction de l’Est et sont surpris par des avions anglais qui les mitraillent. Une fumée noire s’étend sur la route de Fontainebleau et sur celle de Nemours ; il y a des morts et des blessés parmi les Allemands en déroute. Les obus sifflent au-dessus de la ville. Une pièce d’artillerie allemande est réduite au silence sur la route de Fontainebleau et un char ennemi est détruit non loin de la ferme Saint-Georges. Les tirs d’artillerie sont appuyés par l’aviation. Quelques obus tirés par les Alliés tombent sur le Sud de la ville, le faubourg Saint-Blaise, à une cinquantaine de mètres du Monument aux Morts où la toiture d’une maison est percée par un obus ainsi qu’un coin de la Chapelle Saint-Blaise. Vers dix-sept heures environ, le tir reprend de plus belle puis s’arrête. Suit un grand silence. A dix-huit heures, on entend le crépitement de mitraillettes. Apparaissent les premiers résistants milliacois ; ils annoncent l’arrivée imminente de l’armée américaine.)

 

Milly-en-Gâtinais, 22 août 1944.

 

Les Américains arrivaient. Dans la crainte de tireurs isolés, nos parents nous avaient interdit de sortir et nous regardions derrière les interstices des volets. Lorsqu’ils jugèrent qu’il n’y avait plus de danger, nous pûmes sortir et nous nous retrouvâmes dans la rue avec la population. Les cloches sonnaient, les gens pleuraient, acclamaient et serraient les soldats dans leurs bras, des soldats qui nous lançaient toute sorte de choses que nous avions oubliées ou qui nous étaient inconnues : friandises, chocolat, conserves, cigarettes, chewing-gums, etc. Mais pour ces soldats, la guerre était loin d’être finie.

(Lorsque j’étais enfant, ma grand-mère me commenta des photographies prises par son mari qui témoignaient de cette journée du 22 août, des petites photographies en noir et blanc d’une parfaite netteté – je me souviens de les avoir détaillées à la loupe. Elles avaient été prises pour la plupart d’une fenêtre du premier étage. Une série montrait la fuite des Allemands – par des volets entrebâillés ; une autre série montrait l’arrivée des Américains – volets grands ouverts. Enfin, une dernière série montrait des soldats américains posant avec la famille dans une allée du jardin. Je reconnus ma mère. Ma grand-mère me signala qu’un des soldats avait été tué peu après, quelque part sur ce qui était devenu la Voie de la Liberté.)

Arriva la reprise des classes et d’une scolarité normale. Ma sœur et moi sommes retournées au Cours Désir, alors situé rue Jacob, au 41 me semble-t-il. Mon petit frère y fera ses débuts. J’ai retrouvé mon école avec bonheur. J’y ai poursuivi mes études jusqu’au premier baccalauréat. Le Cours Désir était une institution religieuse libérale. Certes, la discipline y était plus rigoureuse qu’aujourd’hui. J’ai eu des professeurs de grande valeur et je ne les ai jamais oubliés. C’est au Cours Désir que j’ai acquis l’amour des études. Toutefois, je voulais poursuivre l’enseignement de la philosophie avec un professeur laïc. Le prêtre qui nous l’enseignait était un homme de grande valeur, mais j’estimais que cette discipline devait être détachée de toute religion. Papa respecta mon souhait et je préparai ma philo en milieu laïc. Après l’obtention de mes baccalauréats (il y en avait alors deux), j’entrepris des études à la Sorbonne. Mon père jugeait que ces études n’offraient guère de débouchés, aussi posa-t-il une condition : que je suive parallèlement une formation de secrétariat, ce que je fis, jugeant que son avis était sage. Ces années passées à la Sorbonne m’ont passionné. J’ai eu la chance d’avoir pour maîtres des philosophes éminents tels que Maurice Merleau-Ponty, Gaston Bachelard ou Jean Wahl. J’assistais à tous les cours, y compris ceux qui n’étaient pas au programme. Les aléas de la vie ne m’ont pas permis de poursuivre dans cette voie.

Olivier Ypsilantis

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Mémoires croisées – 1/2

Il y a peu m’est parvenue une grande enveloppe en papier kraft contenant une vingtaine de pages, des souvenirs dactylographiés et consignés par une parente. J’en rapporte ici certains passages. Les passages en italique et entre parenthèses sont de moi, des développements suscités par des souvenirs de cette parente. Par ailleurs, dans le millier d’articles publiés sur ce blog, des souvenirs grecs et d’autres en rapport avec ses souvenirs traînent ici et là.  

 

Mon grand-père maternel, John Aristide M., que nous surnommions « Papou » (forme affectueuse de « grand-père » en grec), nous racontait l’histoire d’un village fondé par la famille, Miniès ou Minia (Mήvia), en Céphalonie, un village où vivent encore des descendants. Mon premier pèlerinage sur l’un des lieux de mes ancêtres, Céphalonie, reste l’un des plus beaux moments de ma vie. J’ai eu le sentiment de trouver enfin ma Terre Promise.

Papou est né à Volos (Βόλος), le 24 avril 1874. C’est de Volos, l’ancienne Iolkos (ωλκός), que partirent Jason et les Argonautes pour conquérir la Toison d’or. Cette ville a été très abîmée par les tremblements de terre d’où nos difficultés à y retrouver des traces de la famille. Celui de 1955 reste dans la mémoire des anciens.

 

 

(J’ai visité Volos en compagnie de mes parents. Ma mère qui avait emporté une photographie de la demeure familiale, une demeure de style néoclassique avec la traditionnelle rangée d’acrotères qui ourle les toitures, la montrait à l’occasion afin d’obtenir les renseignements. Elle comprit vite qu’il lui fallait renoncer. Outre les tremblements de terre, cette ville qui comptait à peine cinq mille habitants lorsqu’elle fut intégrée à la Grèce en 1881 connut une croissance frénétique, notamment avec l’arrivée des réfugiés d’Asie mineure dans les années 1920.)

Contrairement à d’autres régions de Grèce, Céphalonie n’a guère été marquée par l’occupation ottomane qui ne dura qu’une vingtaine d’années. Dès 1500 les Vénitiens appuyés par l’Espagnol Gonzalo Fernández de Córdoba y Aguilar, surnommé « El Gran Capitán », s’emparent de l’île ; ils la garderont jusqu’en 1797.

Un extrait d’acte de naissance de Cléopâtre P. (que nous surnommions « Cléo »), fille de la sœur de Papou, Xanthippe, signale qu’elle est née à Pagassae ou Pagases (Παγασαί), commune de Volos située sur le golfe Pélasgique, actuellement golfe de Volos. Nous avons fait des recherches à ce sujet mais n’avons rien trouvé.

La famille M. a émigré de Crète en Céphalonie. De source historique il y eut trois immigrations, en 1363, 1640 et 1669. D’après les renseignements obtenus, la famille aurait débarqué en 1669, à Minia, à l’endroit où se trouvait une chapelle qui s’élevait sur l’emplacement de l’actuel aéroport.

Papou est donc né à Volos. Ses parents ont très probablement quitté Céphalonie avant sa naissance. Il obtint la citoyenneté britannique. Les îles Ioniennes avaient été placées sous protectorat britannique au traité de Paris en 1814. Elles furent rattachées au royaume de Grèce en 1864. Les Britanniques occupaient ces îles, à l’exception de Corfou, depuis 1809-1810.

De nombreux Céphaloniens ont émigré vers d’autres terres. Le terrible séisme d’août 1953 précipita cet exil. La plus forte secousse (12 août) fut de 7.3 sur l’échelle de Richter. Argostoli, la capitale de l’île, a été entièrement reconstruite. Seule la partie nord de l’île a été épargnée. C’est une ville très vivante mais qui a perdu son style vénitien. L’île se situe à la jointure de deux plaques tectoniques, la plaque adriatique et la plaque de la mer Égée. Cent mille habitants quittèrent l’île, vingt-cinq mille restèrent. Le nombre de victimes serait compris entre quatre cent cinquante et six cents. Pour donner une idée de la puissance de ce séisme, il faut savoir que toute l’île de Céphalonie a été soulevée (phénomène de surrection) d’un bloc, et d’environ trente à soixante-dix centimètres, et que sa partie centrale s’est inclinée vers l’ouest. Des glissements de terrain entraînèrent des villages entiers et des fissures engloutirent d’autres villages. Enfin, des tsunamis ravagèrent les côtes.

 

Céphalonie 1953

 

Environ cent mille Céphaloniens partirent, certains pour la Grèce continentale, d’autres pour la Russie, les États-Unis, le Canada, l’Australie, l’Angleterre, très peu pour la France me semble-t-il. Les Céphaloniens ont donné de nombreux marins, et depuis des siècles. Ils ont sillonné tous les océans et toutes les mers du monde.

John-Aristide M. était le fils d’Aristide M. et d’Euphrosine S., originaire de l’île de Skyros dans les Sporades. Il fit ses études en Angleterre puis à Marseille. Il s’est marié en 1906 et n’est plus jamais revenu dans son pays dont il gardera une immense nostalgie. Est-il revenu en Grèce après l’avoir quittée pour l’Angleterre et avant de se marier ? Je ne sais.

Sa sœur Litza s’est mariée à Henri Convert (originaire de Coulanges-sur-Yonne), à Volos, en 1894, alors que cet ingénieur des Ponts-et-Chaussées était occupé à des fouilles en Grèce. Litza n’a jamais eu d’enfant. Elle est morte d’une infection de dent de sagesse à l’âge de quarante-deux ans. Elle repose quelque part dans un cimetière de Bourgogne. Mais ne cherchez pas sa tombe car dans ses dernières volontés elle a refusé toute dalle funéraire et la levée de terre qui marquait le lieu de sa sépulture n’est plus. Plus aucune trace.

(Je tiens d’une parente aujourd’hui décédée qu’elle avait exprimé le souhait d’être inhumée à même la terre, enveloppée dans sa cape d’infirmière. Elle avait été infirmière rattachée à la Légion étrangère au cours de l’engagement français dans le Rif, au Maroc, en 1925-1926.)

Henri Convert est surtout connu pour ses travaux à Delphes et Délos. A Délos, il s’attache à l’organisation du chantier et aux relevés et il fouille la cité quartier par quartier jusqu’au sol vierge. Grâce à lui, « l’exploration de Délos apparaît comme l’une des contributions les plus importantes à la connaissance de l’art, de l’architecture privée, de l’économie et de la vie quotidienne du monde grec à l’époque hellénistique », peut-on lire dans « Dictionnaire de l’archéologie » de Guy Rachet.

A Delphes, il assure le fonctionnement du chantier. Les méthodes mises au point à Olympie y sont appliquées, la fouille étant considérée comme la restitution d’un ensemble dont chaque partie doit être étudiée de façon précise et rigoureuse. Le grand ordonnateur de ce vaste chantier qui ressemble à un champ de bataille est bien Henri Convert. Il gère tous les détails d’exploitation, tient à jour les relevés topographiques et fait presque tout le travail photographique.

 

Delphes au temps de Henri Convert

 

Henri Convert a œuvré sur de nombreux autres sites, parmi lesquels celui du sanctuaire d’Apollon Ptoios en Béotie. Il fit partie de la Mission française des Travaux Publics, envoyée à la demande du gouvernement grec, pour construire une ligne de chemin de fer dans le Péloponnèse, une mission supprimée puis rétablie en 1890.

(Dans « Les architectes de l’E.F.A. » (soit l’École Française d’Athènes) de Marie-Christine Hellmann, on peut lire : « Henri Convert fut mis à la disposition du Ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts pour “assister le directeur de l’École archéologique d’Athènes dans les travaux des fouilles de Delphes”. Il n’est pas exagéré de dire que celles-ci lui doivent pratiquement tout : le tracé et l’organisation du réseau Decauville, le plan cadastral pour l’expropriation de Kastri, le recrutement et la surveillance journalière des ouvriers, la gestion comptable, certains relevés, les prises de vue photographiques et leur développement sur place. La correspondance Convert-Homolle et Tournaire-Homolle est à cet égard très révélatrice : alors que Tournaire s’absente souvent, se montrant bien plus préoccupé de sa carrière parisienne que de sa restauration delphique (…), Convert, toujours sur place, est d’un extraordinaire dévouement et rend sans cesse compte à Homolle, resté à Athènes, de l’avancement des travaux. Ajoutons qu’il fut également actif à Éleusis, où il a relevé des profils et pris des clichés en octobre 1894, à Stratos la même année, à Trézène, où il lève un plan en 1897, et surtout à Délos, de manière intermittente, de 1892 à 1909 : il avait dû regagner la France de 1898 à 1903 et, à son retour en Grèce, il se consacra principalement à cette île, avec autant de ferveur qu’à Delphes. »)

L’autre sœur de Papou, Xanthippe, mère de Cléopâtre, l’un des prénoms portés par ma mère, a épousé Ioannis P., un diplomate, ce qui explique ses nombreux domiciles, notamment l’Égypte et le Maroc. Xanthippe a habité quelque temps au 13 boulevard du Montparnasse, mais je ne sais quand.

(Je tiens d’une parente que Ioannis P. avait été ambassadeur de Grèce en Égypte, mais je n’ai trouvé aucun document dans les papiers de famille ou en ligne qui me permette de confirmer cette information.)

L’un des frères de Papou était avocat à Athènes. Il défendait la cause des gens peu fortunés. Maman me disait qu’on l’appelait « l’avocat des pauvres ».

(Une parente m’a rapporté que lors des funérailles de cet avocat une foule suivait son cercueil. J’ai dans ma bibliothèque quelques livres qui ont appartenu à ce parent, tous reliés en cuir rouge et marqués en lettres d’or de ses initiales, S.A.M. soit, Spyros Aristide M. Parmi ces livres, « Port-Royal » en sept volumes par Sainte-Beuve).

J’ai dans mes archives des lettres de Costas M. (celui qu’on surnommait « le Jouvet athénien ») à Papou, mais elles sont manuscrites et très difficiles à déchiffrer. Mais quel est donc leur lien de parenté ? Un neveu ?

J’ai connu Xanthippe dans ma petite enfance et, plus tard, sa fille Cléopâtre dont j’ai un souvenir plus précis. Elle était infirmière à Casablanca. Elle est décédée d’un cancer du sein. Tante Litza est morte avant ma naissance. Mais tous ceux et toutes celles qui l’ont connue l’aimaient, à commencer par maman et sa sœur.

Après son mariage, Papou s’est installé à Rotterdam. Il y dirigeait une firme de tabac avec un associé grec, Monsieur Panas, un nom connu en Céphalonie avec, notamment, Photinos Panas, né dans cette île en 1832. Étudiant en médecine à Paris, il deviendra professeur d’ophtalmologie et sera élu membre de l’Académie de Médecine dont il sera nommé président. Maman est née le 7 février 1907 à Rotterdam ; sa sœur Suzanne (surnommée « Tata Zette ») en 1910 (je n’ai pas la date exacte) dans cette même ville. Maman est venue en France avec ses parents à l’âge de cinq ans. Elle avait quelques souvenirs de son enfance à Rotterdam, en particulier du jardin zoologique où un singe lui avait dérobé l’un de ses gants alors qu’elle passait une main entre les barreaux de la cage. Cette anecdote m’amusait beaucoup quand j’étais enfant.

Le frère de maman, Pierre, auquel je reviendrai, est né en France. Il a eu un fils d’un premier mariage. Il l’a prénommé Jacques en souvenir d’un parent mort jeune, suite à une chute de cheval qui provoqua une hémoptysie puis une tuberculose. Papou aurait préféré le prénom Marcos en souvenir de ce parent, Marcos Musurus (1470-1517), humaniste et helléniste, originaire lui aussi de Crète, de Réthymnon.

 

Marcos Musurus, l’ami d’Érasme.

 

Papou se trouva en grande difficulté financière et avec lui toute sa famille. Du jour au lendemain sa vie si confortable se fit difficile. Plus question d’avoir des domestiques. Oubliée la grande demeure et son jardin plein de roses. Tante Suzanne dût se débrouiller, ce qu’elle fera en acceptant tout travail qui se présentait (cours particuliers, travaux de secrétariat, enseignement dans un cours privé, etc.). Elle finira grâce à sa formation de sténodactylo, de sténotypiste et à son acharnement par se faire une réputation. Ce métier lui aura permis de travailler pour des personnalités, parmi lesquelles Raymond Aron (elle avait une grande amitié pour lui et sa famille), Paul Léautaud, Gaston Bachelard, Jean Wahl, le professeur Robert Debré. Très cultivée, passionnée de littérature, elle avait pratiqué dans sa jeunesse le piano et le violoncelle. Son petit frère, lui aussi précipité dans la vie, dût se débrouiller. Il n’avait que seize ans lorsqu’il s’engagea comme mousse. Il réussit tout en naviguant à passer ses deux baccalauréats (lettres et mathématiques). Il avait la passion de la mer depuis son plus jeune âge. Il terminera comme commandant, le plus vieux commandant de France. Il ne pouvait se résoudre à quitter les mers et les océans qu’il avait parcourus. Une fois à la retraite, il prépara et passa une licence de chinois.

(J’étais enfant et je me souviens que dans son petit appartement du boulevard Berthier, Tante Suzanne avait partout sur son bureau des discours pris en sténotypie mais aussi des manuscrits (je me souviens en particulier de ceux de Raymond Aron) qu’il lui fallait dactylographier. Raymond Aron dans une note de remerciement mettra en valeur le travail considérable effectué par cette grand-tante à partir d’une écriture que (presque) personne en dehors d’elle ne pouvait décrypter.)

Mes grands-parents tombés dans la gêne vendirent tous leurs biens, des meubles aux bijoux. Ils s’installèrent dans un petit appartement, 4 rue Le Châtelier, dans le XVIIe arrondissement à Paris, au cinquième sans ascenseur. Je ne les ai jamais entendus se plaindre, jamais ; et dans cet appartement sans confort, ils avaient su créer une atmosphère chaleureuse. Ils m’accueillaient toujours avec plaisir.

 

Raymond Aron (1905-1983)

 

Papou a enchanté mon enfance parisienne avec ses souvenirs de Grèce, des souvenirs où je décelais une émotion qu’il s’efforçait de contenir et une immense nostalgie. Il m’évoquait la maison de son enfance, à Volos, avec la mer Méditerranée au bout d’un grand jardin qui abondait en fruits gorgés de soleil. Il me décrivait le printemps grec, ses fleurs sauvages qui partout embaumaient. Il me parlait de Volos mais aussi de Larissa, en Thessalie, à une cinquantaine de kilomètres de Volos.

Papou me parlait de ses frères avec lesquels il formait une joyeuse bande. Un jour, ils s’amusèrent à peindre un âne en rouge ; mais, surtout, ils avaient plaisir à se glisser sous le lit d’une vieille tante et à secouer son lit afin de simuler un tremblement de terre. La pauvre femme était terrorisée – les tremblements de terre étaient fréquents dans la région.

(Je n’ai pas connu Papou, mort avant ma naissance, mais j’ai très bien connu sa fille, Suzanne, Tata Zette pour les intimes. Ces feuilles de souvenirs la font revenir et je m’étonne de la somme de précisions que m’apporte ma mémoire, dans un parfait désordre il est vrai.

Je n’ai pas connu l’appartement au cinquième de la rue Le Châtelier mais j’ai très bien connu celui du boulevard Berthier, à quelques pas, où Tata Zette vivra jusqu’à la fin de ses jours. Je me rendais avec plaisir dans ce deux pièces chaleureux où quelques beaux meubles et objets témoignaient d’un passé révolu et d’une faillite. Je la revois donc dans le salon, sous le regard d’une belle Grecque en hoqueton peinte par Joseph-Désiré Court et au sourire d’une entêtante douceur.

Tata Zette fumait des blondes (je ne me souviens plus de la marque, n’étant pas fumeur et n’ayant jamais prêté attention à ce genre de détail) dont j’aimais le parfum. Elle n’en fumait qu’en prenant un café qu’elle accompagnait volontiers d’un petit verre de muscat de Samos. Elle me racontait ses souvenirs, des souvenirs que je transcrivais après chaque visite, souvenirs essentiellement relatifs à la famille et aux grands avec lesquels elle avait travaillé, à commencer par Raymond Aron mais aussi Paul Léautaud dont elle me rapportait les frasques avec Marie Dormoy (je passe sur les détails), sa « bonne amie », mais aussi l’air malicieux avec lequel il titillait l’anus de ses chats avec sa plume d’oie (Paul Léautaud écrira jusqu’à sa mort avec une plume d’oie) tout en observant la timide secrétaire venue rassembler ses manuscrits à dactylographier. « Il me regardait à la dérobée avec un petit air lubrique » me disait-elle amusée tout en imitant le bonhomme. J’ai eu entre les mains des manuscrits de cet écrivain, ce qui m’a permis de prendre la mesure du travail accompli par cette parente.

 

Des manuscrits de Paul Léautaud

 

Je la revois prendre son café tout en fumant, les yeux mi-clos. Elle portait à l’annulaire une chevalière aux armes de Byzance, la famille ayant placé parmi ses ancêtres la dynastie impériale des Comnènes. Je ne sais qu’en penser ; il y a bien quelques indices, mais, surtout, les Grecs trimbalent avec eux d’innombrables légendes, qu’ils soient fils de bergers ou de Phanariotes. Patrick Leigh Fermor l’a fort bien noté dans « Mani », compte-rendu d’un voyage dans Le Magne (Μάνη), en 1958, en compagnie de sa femme, Joan. On ne peut leur en vouloir. Mon boulanger à Athènes s’appelait Agamemnon et l’une de ses filles Clytemnestre. Comment ne seraient-il pas empêtrés avec pareil héritage ? A ce propos, il y aurait une étude comparative d’une extraordinaire richesse à écrire sur la mémoire grecque et la mémoire juive – elles se ressemblent tant, sur certains points au moins.

Un certain Monsieur Bloch, très fortuné, avait été amoureux de Tata Zette dans sa jeunesse et il la courtisa longuement, ce qu’elle me rappelait volontiers en concluant : « Tu sais mon petit Olivier, je n’avais qu’un mot à dire et je n’aurais pas connu la gêne ». Je n’osais lui demander la raison de ce refus car je savais qu’elle était lesbienne. A ce propos, il me revient qu’elle me proposait parfois un délicieux ouzo de Méthylène, le meilleur dit-on ; Méthylène, la ville principale de Lesbos ; et je me souviens de lui avoir offert « Idylle saphique » de Liane de Pougy. « Les chansons de Bilitis » de Pierre Louÿs figuraient bien sûr dans sa bibliothèque.

Je me souviens du petit appartement du boulevard Berthier, de son ambiance chaleureuse, de ce parfum de tabac blond, de la belle Grecque de Joseph-Désiré Court – une parente ? – et de son sourire véritablement soyeux. Je revois Tata Zette dans ce coin de salon où elle avait l’habitude de s’asseoir, devant une étagère placée en coin et sur laquelle étaient disposées deux petites têtes grecques en marbre du Ve siècle – trouvées par Henri Convert ? –, une photographie de la maison familiale de Volos qui disait l’heure chaude avec ses volets entrebâillés et ses ombres si marquées, une autre de la maison de Bourgogne et son jardin avec ses portiques chargés de roses qui rythmaient les allées. Je me souviens du petit verre de muscat de Samos et du petit verre d’ouzo de Méthylène. J’entends sa voix me réciter des poèmes qu’elle aimait, en particulier ceux d’Albert Samain. Je me souviens qu’elle aimait tout particulièrement « Le Chariot d’or ». Je me souviens qu’elle écrivait beaucoup mais ne fut que très peu publiée. Je me souviens de ses poèmes et nouvelles qui célébraient la beauté des femmes. A leur lecture j’éprouvais un léger entêtement, nullement désagréable, comparable à celui qui me prend dans les petites églises grecques lorsque les vapeurs de l’encens troublent la netteté des icônes.)   

Olivier Ypsilantis

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En lisant le récit d’un voyage en Israël du Brésilien Antônio da Silva Melo

 

Le 12 septembre 2019, j’ai publié sur ce blog un article dans lequel je présente brièvement deux livres écrits par des voyageurs en Israël ; l’article s’intitule « Josef Pla en Israël (1957) – Erico Veríssimo en Israël (1966) ». Erico Veríssimo est brésilien comme l’est Antônio da Silva Melo (1886-1973) qui lui aussi a rendu compte d’un voyage en Israël, en 1955, dans un livre plutôt volumineux, sous le titre « Israel : pró e contras ». Il a été publié par Editôra Civilização Brasileira S. A., Rio de Janeiro, 1961, composé et imprimé à São Paulo. L’auteur a effectué ce voyage à l’initiative du Centro Cultural Brasil-Israel de Rio de Janeiro. Ce que j’apprends sur l’auteur me laisse supposer une stature particulière, une stature d’humaniste.

 

Israël années 1950

 

Antônio da Silva Melo (1886-1973), quelques repères biographiques :

Il entreprend des études dans sa ville natale, Juiz de Fora (Brésil), à l’Instituto Granbery. Il intègre la Faculdade de Medicina do Rio de Janeiro pour trois ans avant de partir pour Berlin afin d’y terminer sa formation. Il se spécialise en médecine clinique et publie divers travaux scientifiques dans des revues allemandes. En 1916, il tente de revenir au Brésil mais le navire hollandais, le Tubantia, à bord duquel il se trouve est torpillé le 15 mars 1916 dans la mer du Nord. Il retourne à Berlin après avoir perdu tous ses bagages dont une volumineuse bibliothèque, du matériel de consultation médicale et de laboratoire ainsi que des travaux non publiés sur les effets biologiques de la radioactivité rassemblés au Radium Institute, de Berlin. Alors que le Brésil est sur le point de déclarer la guerre à la Triplice (ce qu’il fera le 26 octobre 1917), Antônio da Silva Melo part pour la Suisse où il obtient la permission de travailler dans les hôpitaux de Lausanne et de Genève avant de se voir confier le poste de médecin auxiliaire à la Clinique Valmont, dans les hauteurs de Montreux, le premier sanatorium de Suisse, fondé en 1905 par le Dr Henri-Auguste Widmer, élève de Jean-Martin Charcot. En 1918, la guerre terminée, il retourne au Brésil. Il y poursuit ses études et soutient une thèse afin de revaloriser son titre. A Rio de Janeiro, il se présente au concours pour l’obtention de la chaire de médecine clinique à la Faculdade Nacional de Medicina. Il dispense gratuitement des cours pour des médecins et des étudiants en médecine. En 1944, il fonde la Revista Brasileira de Medicina dont il restera le directeur scientifique jusqu’à l’année de sa mort. Son œuvre de chercheur et d’écrivain touche à des domaines variés, parmi lesquels : l’enseignement et l’éducation, l’alimentation, la psychologie et la psychanalyse, l’épidémiologie, l’immunologie, la gastro-entérologie, la néphrologie. Ses travaux sur les effets biologiques de la radioactivité ont eu une certaine répercussion dans le monde scientifique international. Il est élu le 12 avril 1960 à l’Academia Brasileira de Letras (quatrième occupant de la Cadeira 19), succédant à Gustavo Barroso. Il est reçu le 16 août 1960 par l’académicien Múcio Leão dont le discours peut être lu en ligne (en portugais uniquement). Ci-joint, la liste de ses principales publications : « Problemas do ensino médico e da educação » (1936), « Alimentação, instinto e cultura, perspectivas para uma vida mais feliz » (1943), « O homem: sua vida, sua educação, sua felicidade » (1945), « Alimentação no Brasil » (1946), « Mistério e realidades deste e do outro mundo » (1948), « Alimentação humana e realidade brasileira » (1950), « Nordeste brasileiro, estudos e impressões » (1953), « Estudos sobre o negro » (1958), « Panorama da América Latina » (1958), « Panorama dos Estados Unidos » (1958), « Estados Unidos, prós e contras » (1958), « Israel, prós e contras » (1962), « Religião, prós e contras » (1963), « O que devemos comer » (1964), « Assim nasce o homem » (1967), « A superioridade do homem tropical » (1967), « Ilusões da psicanálise » (1968).

 

Israël années 1950

 

Dans le fouillis de mon ami bouquiniste, à Lisbonne, le livre d’Antônio da Silva Melo m’a sauté aux yeux. J’ignorais tout de son auteur. En couverture, des Magen David. C’est un livre épais, pas loin de quatre cents bonnes pages. La table des matières, soit dix-sept chapitres, est très détaillée, ce qui me permet avant même d’entreprendre cette lecture de suivre le trajet effectué par l’auteur. Une carte aurait malgré tout été la bienvenue. Sur le rabat de la jaquette, on peut lire, dans un style qui paraît bien suranné et quelque peu ampoulé, mais qui rend compte de l’ambiance d’une époque (je traduis du portugais) : « Nouvelle Sparte, aguerrie et orgueilleuse, née sur les terres arides du Moyen-Orient ? Nouvelle Athènes, berceau de savants, d’artistes et de rêveurs, enfoncée comme un coin dans le monde arabe hostile et qui la cerne ? Exemple d’abnégation et d’héroïsme d’un peuple qui revient par droit de naissance et de conquête (en français dans le texte) là où il fut expulsé, dans le crépuscule des temps bibliques ? Expérience inédite d’un socialisme original, fondé dans les kibboutz et dans l’esprit de ses énergiques dirigeants ? Fer de lance du capitalisme au Levant ? » Et ainsi de suite…

La relative sympathie qui transparaît dans cette suite de questions tient probablement, en partie au moins, au fait qu’Israël était considéré comme un État socialiste à sa manière, avec notamment la forte présence des kibboutz dans tout le pays. L’hostilité généralisée envers Israël se manifestera suite à la guerre des Six Jours, en 1967 donc, pour des raisons que je n’analyserai pas ici mais qui sont particulièrement révélatrices. Le fait que, le 10 mai 1967, l’U.R.S.S. ait rompu ses relations avec Israël lors de la guerre israélo-arabe et que la puissante propagande soviétique se soit activée contre ce pays n’est pas étranger à l’hostilité quasi-générale envers Israël, une hostilité qui pèsera de plus en plus lourd à gauche. Cette tendance est encore très marquée aujourd’hui. Elle a métastasé comme un cancer, elle a muté comme un virus ; ces images ne sont nullement forcées.

 

Israël années 1950

 

Mais j’en reviens à Antônio da Silva Melo. L’indice et ses dix-sept chapitres occupent cinq pages à la typographie serrée. Sa consultation permet d’avoir une idée précise de ce livre, le contenu de chaque chapitre étant fort détaillé.

Je ne rendrai brièvement compte que de quelques pages en espérant donner à un lecteur (et lusophone, il me semble que ce livre n’a pas été traduit dans d’autres langues – à vérifier toutefois) l’envie d’en lire l’intégralité. Je me suis attaché à un passage particulièrement intéressant et en prise directe avec les préoccupations de l’auteur, un médecin, n’oublions pas, et dont l’immense curiosité s’est aussi portée sur la nutrition.

Ainsi au chapitre III, ce passage où il est question de l’alimentation en Israël. Antônio da Silva Melo (nous sommes en 1955) nous apprend que cette question a reçu la plus grande attention de la part du gouvernement. L’auteur est d’autant mieux informé à ce sujet qu’il est accompagné au cours de sa visite au Département de Nutrition du Ministère de l’Éducation nationale et de la Culture par sa directrice, la Dr. Sara Bavly, auteure de diverses publications sur la nutrition en Israël, tant au niveau individuel que collectif.

Ce livre assez volumineux, et me semble-t-il aujourd’hui très peu connu, est un document de grande valeur, un témoignage sur Israël dans les années 1950. Le regard de ce médecin est celui d’un observateur attentif, nullement désireux de travailler à un livre sioniste ou antisioniste. S’il exprime son admiration ou formule une critique, ce n’est jamais en fonction d’une doctrine, d’une idéologie. C’est aussi pourquoi je tiens ce livre pour particulièrement précieux et digne de figurer à côté des meilleurs récits de voyageurs en Palestine puis en Israël, au XIXe siècle et au XXe siècle. La masse d’observations directes qui figure dans ces pages est considérable, avec des sujets particuliers comme la nutrition, l’un des domaines d’étude privilégiés de ce grand médecin humaniste que je rapproche de Gregorio Marañón (1887-1960), un grand des lettres castillanes et un endocrinologue mondialement connu, que j’ai évoqué à plusieurs reprises sur ce blog.

 

Israël années 1950

 

La qualité du contenu et sa variété sont portées par un beau style, un style qu’avaient ces médecins qui étaient aussi des humanistes, un style fluide et limpide, un style qui tend aujourd’hui à se perdre dans la multiplicité des spécialisations et d’une technicisation toujours plus poussée. Ce style se retrouve chez ceux qui furent des grands maîtres dans des disciplines telles que l’archéologie ou l’ethnologie, et je pense à des lectures qui restent parmi mes plus belles lectures, comme « Mari » d’André Parrot (qui fut directeur des fouilles de ce site royal), « A la découverte des fresques du Tassili » de Henri Lhote, « L’île de Pâques » d’Alfred Métraux, « Un voyage chez les Aïnous » d’Arlette et André Leroi-Gourhan, sans oublier des écrits des préhistoriens que furent Jean Clottes, François Bordes ou Henri Breuil (dit l’« abbé Breuil ») sans oublier les écrits de Jean-Baptiste Charcot sur les expéditions du Pourquoi Pas ? au Groenland ou dans l’Antarctique. C’est mieux que tout roman car… ce n’est pas du roman…

Mais j’en reviens à Antônio da Silva Melo. Il signale que la question de l’alimentation a une importance toute particulière dans un pays qui compte une énorme proportion d’immigrants venus de partout (plus de cent nationalités, nous dit-il), beaucoup originaires d’Asie où les pauvres prédominent, « beaucoup ignorant ce que sont des lunettes, une fourchette, un matelas et un traversin ». Ces individus venus de partout, et proches de l’indigence ou dans l’indigence, sont marqués par des habitudes culinaires qui sont l’une des marques les plus probantes d’une culture donnée. Les Centres de Nutrition ont donc pour mission d’apprendre à cette population à s’alimenter correctement dans ce pays d’immigration qu’est Israël. Antônio da Silva Melo juge que l’organisme en question est admirable et que les résultats auxquels il est parvenu sont décisifs. Dès l’école primaire, les enfants (filles et garçons, de huit à quatorze ans) passent plusieurs semaines dans des écoles dépendantes dudit organisme. Ils y apprennent à cuisiner mais aussi à faire le marché. Ils étudient la composition des aliments en calories, sel, vitamines, leur valeur nutritive, sans oublier leur prix. Bref, c’est un apprentissage dynamique, complet et détaillé destiné à une mise en pratique immédiate. « Les enfants ont des cahiers illustrés par eux-mêmes, généralement avec un certain goût et une certaine finesse, ce qui montre combien cet enseignement est efficace. » L’auteur est si ému et si intéressé qu’il demande la permission d’emporter pour ses archives deux de ces cahiers ; mais aucun des enfants ne veulent s’en séparer et ils promettent de lui en envoyer des copies. L’auteur ressort admiratif de cette visite, une visite qui lui fait prendre conscience du retard de son pays, le Brésil, où les enfants sont « encore victimes du vieil enseignement théorique, si banal et scolastique ». Ces enfants israéliens évoluent avec maestria dans les cuisines de ces écoles et emportent avec eux un savoir-faire qui ne tarde pas à s’intégrer au patrimoine familial, ce qui contribue à améliorer l’alimentation et donc la santé des parents, qui se sont mis à l’école de leurs enfants, et de toute la population.

 

 Israël années 1950

 

L’un des aliments les plus communs, et de fait partout présent, est le lait écrémé en pot, massivement importé (presque dix mille tonnes par an), essentiellement des États-Unis et dans une moindre mesure de Hollande. Cinq cents tonnes sont employées dans la fabrication de différents produits lactés. Et l’auteur qualifie ce choix de splendide considérant la richesse en protéines et le faible coût en regard de la valeur nutritive. Ce produit ne manquera pas de favoriser le bien-être de tant de Juifs pauvres voire misérables, sujets à des carences alimentaires et plus particulièrement en protéines de ce type. Antônio da Silva Melo note qu’en Israël, le lait écrémé est une base de l’alimentation et il juge que cet exemple doit être suivi.

Ces remarques me font revenir dans des souvenirs israéliens, en particulier des séjours en tant que volontaire à l’I.D.F. (Israel Defense Forces), ou Tsahal. La nourriture proposée dans les réfectoires n’était guère variée (ce qui importait peu) mais très saine. Elle incluait en abondance des produits lactés, dont un fromage blanc onctueux à souhait et du cottage cheese. J’amusais mes camarades car peu à peu je me mis à composer mes petits-déjeuners, déjeuners et dîners de toujours plus de ces produits ; et j’avais du mal à m’arrêter. Dans une immense base du Neguev, par un été brûlant, après ces journées passées dans la chaleur et la poussière, j’ai même fait des rêves où je me baignais et m’ébattais dans ces produits ; mais tout en m’y baignant et m’y ébattant, je les absorbais et étais pris d’angoisse : n’allais-je pas finir par absorber tout le contenu de la piscine ?

J’en reviens à Antônio da Silva Melo. La suite de ce chapitre II traite de pisciculture et d’aviculture, de la production de fruits (surtout d’oranges), de légumes et autres cultures, du bétail, de l’enseignement dans les centres de recherche agricole, de la culture de la chlorelle, du plancton, de l’agriculture expérimentale.

Les parties les plus intéressantes de ce livre ont à mon sens trait à l’observation directe, aux données à caractère scientifique et technique. J’ai passé assez vite sur les digressions historiques et les considérations relatives à la Bible.

 

Israël années 1950

 

Ainsi dans première partie du chapitre XI est-il question du problème de l’eau et de l’irrigation, de la prospective pétrolière, etc.  Ainsi dans la dernière partie du chapitre XII est-il question de l’exploitation de la potasse, du brome et autres produits, des prospections dans les mines de cuivre actives à l’époque du roi Salomon, de la découverte du phosphate et de son exportation.

C’est un livre écrit par un homme modeste, un scientifique, un observateur infatigable, un homme qui par ailleurs n’hésite pas à exprimer ses réticences mais jamais dans un esprit de polémique, un esprit partisan. C’est un sceptique (voir son livre « Mistérios e Realidades Deste e do Outro Mundo ») mais capable d’enthousiasme et d’admiration, capable de faire des éloges. Ce livre est un beau témoignage sur Israël ; il mériterait d’être plus connu (et plus traduit), tant en Israël qu’à l’étranger.

Olivier Ypsilantis

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En lisant la revue « Mémoires en jeu » – 3/3

 

Un article dans la revue n° 9 de Mémoires en jeu, « Grenzen – Frontières », avec photographies et textes de Régis Desoubry. Il me replace, surtout avec ses légendes sous les photographies, dans des souvenirs d’Europe centrale et orientale, des frontières que j’ai souvent traversées. J’ai parcouru des milliers de kilomètres dans cette Europe de l’autre côté du Rideau de Fer, en train surtout. Il s’agissait alors vraiment de voyage car une fois le Rideau de Fer franchi on basculait dans un espace spatio-temporel très différent. Je me voyais comme placé dans un album de photographies en noir et blanc années 1950. Il y avait peu de circulation, non seulement sur les routes mais aussi dans les villes, y compris les capitales. Il y avait bien un peu de tourisme, à Prague, du tourisme allemand, des autocars de retraités ; mais il s’agissait encore de voyage. Le voyageur laissé à lui-même ne rencontrait que très occasionnellement d’autres voyageurs. On n’en était pas encore aux mouvements de masses qui font que le voyage devient impossible, que tout n’est plus que déplacement. Le passage du Rideau de Fer imposait une fracture spatio-temporelle – j’insiste – et le franchir c’était voyager, vraiment. Et je ne vais pas faire pour autant l’éloge de cette affreuse cicatrice qui parcourait le corps de l’Europe. Pas de réservations Online alors. Le monde ne s’était pas encore airbnbisé. Une fois les visas obtenus (il fallait faire preuve de patience), on s’arrangeait sur place, ce qui favorisait des situations parfois rocambolesques, de ces situations qui nourrissent le voyage, lui donnent de la texture, ce qu’on ne comprend vraiment qu’après coup et parfois longtemps après. Le voyage n’est plus qu’un produit de consommation parmi d’autres, un produit qui se booke sur Internet. Le voyage n’est alors plus voyage, mais déplacement. Le transport aérien lowcost (inexplicable sans Internet) charge et décharge des masses partout dans le monde et en tous sens. Et qu’on ne se méprenne pas, je ne suis pas un chantre du monde d’avant même s’il m’arrive d’avoir des poussées de nostalgie car, tout de même, la massification a mis fin au voyage ; la masse ne voyage pas, elle se déplace, elle est déplacée, chargée-déchargée, ne différant en rien de la marchandise. Le tourisme de masse a par ailleurs raison de tout ; il arase ; il agit à la manière d’un glacier sur les roches les plus dures. Mais je n’oublie pas que je voyageais le cœur souvent serré : je savais que mon passeport et ses visas m’autorisaient une liberté de mouvement dont presque personne ne bénéficiait dans le bloc socialiste. C’est ainsi. Et je reviens par le souvenir (l’écriture m’y aide) dans ces moments où je me suis senti dépaysé – et il n’y a pas de véritable voyage sans dépaysement, rien que des déplacements…

 

Une vue du Rideau de Fer

 

Dans le Dossier du n° 9 de Mémoires en jeu, « Les politiques illibérales du passé », des articles relatifs à de nombreux pays dont la Hongrie avec cet article : « The Lost and Found Library – Paradigm Change in the Memory of the Holocaust in Hungary ». Le 16 septembre 2014, la Budapest University of Jewish Studies découvre dans ses caves des dizaines de milliers de livres déposés là par des Juifs en instance de déportation. Les responsables de cette institution espèrent que l’écho médiatique leur permettra d’obtenir une aide de l’État afin d’organiser cette importante trouvaille. Ils espèrent que l’année 2014, instituée « Holocaust Memorial Year », avec célébration du soixante-dixième anniversaire de la Shoah, aidera leur demande. Il n’en sera rien. 2010, 2014, 2018, autant d’années qui marquent les succès consécutifs de Fidesz appuyé par le K.D.N.P. Les raisons de ces succès sont diverses ; l’une d’elles : les politiques de la mémoire conduites par Fidesz-K.D.N.P. Au cours des dernières années, et considérant cette impressionnante série de victoires électorales, des spécialistes se sont penchés sur la question en s’efforçant de reconsidérer leurs outils et leurs concepts d’analyse du phénomène « democratic authoritarianism » ou « illiberal state », et en commençant par comparer les cas polonais et hongrois, ce qui les conduisit à admettre que nous faisons face à une nouvelle forme de gouvernance imputable à l’échec de la globalized (noe)liberal democracy. En observant son modus operandi, ces chercheurs en vinrent à nommer ce régime, « illiberal polypore state » car, tel un parasite, il se nourrit des ressources vitales du système politique dont il hérite tout en activant son affaiblissement et en mettant en place des institutions parallèles. Ce travail à l’intérieur du cadre de ce qui est compris comme « mnemonic security » touche aux formes de la mémoire et à leur propagation, un travail dont les effets s’inscrivent dans un cadre plus large, géopolitique notamment, lorsque la mémoire s’intéresse à la Seconde Guerre mondiale.

 

Dans ce même Dossier, un article intitulé « La mémoire historique en Espagne. Chronique des polémiques sociales, politiques et judiciaires ». Dans son discours du 18 juillet 1986, le président du Gouvernement Felipe González déclarait que « la guerre civile n’était pas un événement mémorable », tout en insistant sur la nécessité de l’étudier car elle restait un événement déterminant pour ceux qui l’avaient vécue et pour l’histoire nationale. Autrement dit, cette guerre civile ne devait plus être une présence vive. Au cours des années passées au gouvernement (de 1982 à 1996) le P.S.O.E. a évité toute initiative pouvant être interprétée comme une entorse faite au discours de réconciliation, officialisé par la loi d’amnistie du 15 octobre 1977, texte pré-constitutionnel qui n’a pas été voté par la droite post-franquiste, rappelons-le, et qui a été célébré par des historiens (nullement conservateurs) comme un pacte de réconciliation. Cette loi d’amnistie a été contestée par des juristes pour lesquels cette loi rendait impossible toute mise en place d’une justice de transition (voir l’article 2 de cette loi). Ce discours de réconciliation était devenu le grand mythe constitutif du régime démocratique, un discours très célébré dans bien des pays d’Europe, à commencer par la France, souvenez-vous en, un discours encouragé par presque toutes les tendances politiques à l’exception de groupuscules extrémistes. On s’émerveillait « de la maturité politique de l’Espagne », une appréciation aucunement malvenue mais qui se fondait pour l’essentiel sur une appréciation entendue.

 

Le sigle des deux grands partis qui ont dominé la vie politique espagnole : P.S.O.E. pour Partido Socialista Obrero Español (centre gauche) et P.P. pour Partido Popular (centre droit).

 

Les grands débats publics au sujet de la Guerre Civile d’Espagne ont été envisagés juste après la défaite du P.S.O.E., en 1996, et l’arrivée au gouvernement du P.P., avec José María Aznar qui prétendait placer sur un pied d’égalité vaincus et vainqueurs tout en accusant diversement la IIe République et plus généralement la gauche. Je n’ai pas toujours apprécié ses méthodes mais je dois dire que certaines de ses accusations n’étaient pas sans fondement et invitaient à une lecture un peu plus complexe – et juste – de l’histoire, invitaient à ne pas s’en tenir à une vision manichéenne, avec d’un côté les Bourreaux et de l’autre les Victimes séparés par une cloison parfaitement étanche.

La victoire du P.S.O.E. aux élections législatives de 2004 va réactiver une politique désireuse de restituer la mémoire des victimes du franquisme. Auparavant, sous le gouvernement du P.P., et considérant sa relative inaction, une initiative locale avait été prise dans une localité de la province de Castilla y Léon, à Priaranza del Bierzo, et treize victimes (du franquisme) avaient été exhumées, une initiative très médiatisée qui avait permis de fonder la Asociación para la Recuperación de la Memoria Histórica (A.R.M.H.). Cette action et celle de plus d’une centaine de plates-formes du même genre (très présentes sur Internet) obligea les pouvoirs publics à se montrer plus réactifs et à leur emboîter le pas afin de participer à cette politique mémorielle promue officiellement depuis la Transición. Cette politique est aussi une arme tournée contre le P.P., si volontiers associé au franquisme, ce qui permet au pouvoir (socialiste) en place d’atténuer d’éventuels mauvais résultats, notamment économiques, et d’activer le rideau de fumée – cortina de humo.

Lors du débat parlementaire débuté le 14 décembre 2006, le Gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero doit faire face à un amendement porté par l’ensemble du P.P. et à un autre par Izquierda Unida (I.U.) et l’Esquerra Republicana de Catalunya (E.R.C.). Ces deux derniers partis s’élèvent contre le fait que la réparation concerne toutes les personnes ayant subi des préjudices et des violences. Cette attitude partisane est une façon de réactiver de vieux antagonismes et de jeter aux ordures les très nombreuses victimes de la terreur rouge. Autrement dit, quand on décide de laver son linge sale (la guerre civile et la répression franquiste) en famille, il faut tout laver et ne pas commencer à faire le tri… Le linge sale est du linge sale… Par ailleurs, et je ne suis pas un calotin, mais que les milieux dits « progressistes » aient accusé l’institution ecclésiastique de n’avoir jamais demandé pardon pour sa complicité dans la répression de l’après-guerre ne me satisfait pas vraiment. Le nombre de religieux assassinés au cours de la Guerre Civile d’Espagne par des « progressistes » simplement parce qu’ils étaient des religieux est effroyable. En conclusion : si les « progressistes » veulent un pardon de la part de ladite institution, soit ; mais qu’ils se fendent eux aussi d’un pardon auprès d’elle et tout le monde sera quitte…

 

La Ley de Memoria Histórica. Parmi ses propositions, changer des noms de rues, avenues, places, etc., liés à la mémoire franquiste.

 

La Ley de Memoria Histórica est approuvée le 31 octobre 2007 avec le vote contre du P.P. et de l’E.R.C. Dans ce vaste ensemble est énoncée une série de dispositions comme l’élimination des symboles ou des monuments exaltant l’un ou l’autre camp. L’idée est plutôt sympathique, avec cette volonté d’apaisement ; elle ne stimule cependant pas la curiosité. Ainsi m’est-il arrivé plusieurs fois de vouloir, en découvrant un nom inconnu sur une plaque, en savoir plus et de m’adonner à des recherches ; et que l’individu soit un Blanc ou un Rouge, que m’importe ! Je n’ignore pas que mon objection est fragile et peut sans peine m’être retournée ; et pourtant…

La droite espagnole a accusé la Ley de Memoria Histórica de cacher un désir de vengeance menaçant la cohésion – la convivencia. Cette dénonciation me trouve partagé. Le P.S.O.E. a été un grand parti dont le rôle positif ne peut être nié, et son fondateur figure dans mon panthéon des hommes politiques espagnols. Mais en observant les diverses manœuvres de José María Rodríguez Zapatero, un médiocre, j’ai l’intime conviction que cette Ley de Memoria Histórica fait partie de toute une panoplie de mesures destinées à dissimuler (j’en reviens à la cortina de humo) les faiblesses de son gouvernement, à diviser pour mieux régner – et je pourrais en revenir à l’instrumentalisation de la question catalane qui entre par ailleurs dans des manœuvres électorales que le P.S.O.E. pratique avec une certaine virtuosité, reconnaissons-le.

J’ai des reproches à faire à la droite et à la gauche espagnoles d’aujourd’hui, disons au P.P. et au P.S.O.E. Je déteste Franco, ce qui ne signifie pas, une fois encore, que ses adversaires me soient a priori sympathiques ; mais j’accuse une bonne partie de la gauche de vouloir instrumentaliser cette guerre civile en commençant par accuser ceux du P.P., les accuser sitôt que la chose l’arrange d’être des suppôts de Franco, des enfants de Franco. Ce faisant, elle simplifie outrancièrement un événement particulièrement embrouillé – une guerre civile ; et je défie quiconque n’est pas un idéologue de départager Gentils et Méchants. On peut certes au nom de la mémoire vouloir dépasser la « nécessaire réconciliation nationale » et ce pacte de cohabitation politique entre les élites politiques, toutes tendances confondues ; la mémoire exige de reconnaître les victimes et la localisation des disparus – la mémoire répare – mais, de grâce, que cette mémoire agisse dans l’amplitude et la liberté, qu’elle ne soit jamais un prétexte utilisé par des politiciens essentiellement – pour ne pas dire exclusivement – désireux de gagner des élections et de s’accrocher au pouvoir aussi longtemps que possible.

Olivier Ypsilantis

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En lisant la revue « Mémoires en jeu » – 2/3

 

Il est question du documentaire « Le Silence des autres » d’Almudena Carracedo et Robert Bahar (vu à Lisbonne, au cinéma Ideal), soit l’histoire d’un collectif de mémoire et de son combat pour faire aboutir par voie de justice la question des crimes du franquisme. La loi d’amnistie votée en 1977 (Franco est mort en 1975) a tenu à l’écart l’Espagne de la justice dite transitionnelle comme principal moyen de résolution des conflits mémoriels.

 

Don Juan Carlos jure sur la Constitution, le 22 novembre 1975. 

 

Le travail de mémoire est hautement respectable, il est même le plus respectable des travaux. Pourtant, en la circonstance, je vais émettre une réserve. Franco a pris le pouvoir suite à une guerre civile (17 juillet 1936 – 1er avril 1939). Les crimes franquistes de l’après-guerre sont inséparables des crimes franquistes perpétrés au cours du conflit ; et si l’on considère ces derniers, il faut aussi considérer ceux de l’autre camp. L’affaire se complique alors et altère l’image que trop de gens de gauche s’efforcent de propager, d’un côté les Bons, les Innocents, les Victimes, etc., de l’autre les Méchants, les Coupables, les Bourreaux, etc. Or, s’il y a eu terreur blanche, il y a également eu terreur rouge, ce que rappelle Antony Beevor dans sa somme sur cette guerre civile. Une certaine volonté d’oubli de la part des Espagnols tient en grande partie à ce fait. Ils savent aussi, plus ou moins confusément, qu’une victoire des Républicains aurait d’abord signifié une victoire des communistes et que la tension au sein du camp républicain, principalement entre communistes et anarchistes (déjà perceptible au cours de la Guerre Civile, au point que l’on peut évoquer une guerre civile dans la Guerre Civile), aurait conduit à des règlements de comptes massifs, ajoutant aux centaines de milliers de morts de cette guerre des dizaines voire des centaines de milliers de morts. Il ne s’agit pas de justifier indirectement la répression franquiste mais il faut prendre en compte ce qui se profilait vers la fin de cette guerre.

Autre problème, la Ley de Memoria Histórica adoptée en 2007 sous le Gouvernement Zapatero a été instrumentalisée par un pouvoir incapable (José Luis Rodríguez Zapatero provoquera des élections anticipées afin de se défaire d’une tâche qui le dépassait) et désireux de faire diversion en agitant divers sujets, dont celui de la Guerre Civile et de la répression franquiste. Ainsi le P.S.O.E., désireux de s’attirer des voix et d’asseoir son pouvoir, s’employa à déprécier systématiquement le P.P. en le traitant d’héritier de Franco, voire de parti néo-franquiste. Cette Ley de Memoria Histórica a priori hautement respectable était faussée car promue par un gouvernement qui l’instrumentalisait à des fins de manœuvres politiques et de diabolisation de l’adversaire.

Le présent article se montre (fort heureusement) critique envers ce film chargé d’émotion et fort bien conçu. L’auteur, Stéphane Michonneau, commence par signaler qu’on ne peut faire l’économie des conditions sociales et politiques à l’origine de la loi d’amnistie de 1977, une loi qui aujourd’hui nous apparaît déformée, d’où la nécessité d’étudier. Il s’agissait alors pour tous les partis démocratiques, à droite comme à gauche, de solder les comptes de la guerre civile et de promouvoir une politique de réconciliation nationale. A ce propos, il suffit de discuter en Espagne avec des jeunes et des moins jeunes pour que nombre d’entre eux vous rapportent qu’il y avait dans leurs familles des Nationalistes (des Blancs) et des Républicains (des Rouges), des victimes d’un camp et de l’autre camp. De nombreuses conversations et lectures m’ont permis de comprendre que la chanson de Jean Ferrat, un classique de 1967, « Maria », avec paroles de Jean-Claude Massoulier, chanson que je jugeais excessivement sentimentale, traduisait magistralement une réalité historique.

 

 

Cet article de Stéphane Michonneau rappelle (on l’oublie trop) que les promoteurs de cette loi pensaient diminuer voire en finir avec le terrorisme (et pas seulement le terrorisme basque) qui dans les années 1970 et 1980 ensanglantait le pays, avec un pic pour les années 1979-1980. Terrorisme d’extrême-gauche, avec principalement le G.R.A.P.O. (Grupos de resistencia antifascista primero de octubre), et d’extrême-droite, avec de nombreux groupuscules, dont la Triple A (Alianza Apostólica Anticomunista). Et n’oublions pas que l’armée était de plus en plus nerveuse alors que ses membres (parmi lesquels des officiers supérieurs et des officiers généraux) étaient nombreux à tomber sous les balles de l’E.T.A. lorsqu’ils n’étaient pas déchiquetés par ses bombes. C’est en 1977 (en avril) que le Partido Comunista de España (P.C.E.) est légalisé et reconnaît la figure du roi derrière lequel va se tenir et se protéger l’ensemble de la gauche, surtout après le coup d’État manqué du 23 février 1981 (23-F).

Dans le flux de cette loi d’amnistie, de nombreuses mesures législatives qui rétablirent dans leurs droits diverses catégories de fonctionnaires victimes de l’épuration, avec indemnisations à l’appui. Entre 1976 et 2005, cinq cent mille personnes en bénéficièrent. Mais surtout, nous dit Stéphane Michonneau : « Les auteurs du documentaire feignent d’ignorer que le vote de la loi d’amnistie, dont la cible était les prisonniers des geôles franquistes, fut très consensuel, surtout à gauche. » Je passe sur les autres reproches faits à ce documentaire, tous précis et documentés, des reproches formulés par une personne soucieuse de vérité – la vérité qu’on ne fait jamais qu’approcher, dans le meilleur des cas, sans pouvoir la saisir pleinement, la vérité qui est d’abord la perception et l’expression d’une certaine complexité. En histoire, il n’y a pas de vérité simple, toute « vérité » simple n’étant que le produit d’une volonté de propagande. Stéphane Michonneau : « En ce sens, ce documentaire est surtout intéressant pour ce qu’il révèle d’une méconnaissance de l’histoire de la transition démocratique telle qu’elle se manifeste au sein de la génération née dans les années 1970 ». Almudena Carracedo est née en 1972.

 

Une image extraite du film « Le Silence des autres » d’Almudena Carracedo et Robert Bahar

 

Ci-joint, un article très détaillé qui fait en quelque sorte suite à l’article en question. Il est intitulé « Les victimes oubliées de la transition espagnole » et signé Sophie Baby, un article dans lequel on peut notamment lire : « La Transition (La Transición) désigne cette période de transformation du régime dictatorial franquiste en un régime démocratique stable, traditionnellement définie, en amont, par la mort de Franco en novembre 1975 et, en aval, par l’arrivée des socialistes au pouvoir à l’automne 1982. Cette périodisation est néanmoins aujourd’hui chahutée de toutes parts tant le processus de démocratisation est complexe à entrevoir et tant la confusion chronologique pèse lourdement sur les enjeux de la victimisation. Dans le paysage victimaire espagnol, ce sont d’abord les victimes du terrorisme basque qui se sont fait entendre, à la fin des années 1990, avant que les vaincus de la guerre civile ne fassent irruption dans l’espace public au début des années 2000 et n’investissent à leur tour, non sans réticences, l’étiquette victimaire pour positionner leur action dans le champ social. Et, depuis peu, l’on entend parler, de-ci de-là, des “victimes de la Transition” sans que l’expression ne soit, pour l’instant, élevée au rang de catégorie performative : parmi les centaines d’associations victimaires qui maillent le champ social, aucune à ce jour ne s’intitule de la sorte, même si certaines les associent progressivement à leurs revendications » :

https://www.cairn.info/revue-histoire-politique-2016-2-page-88.htm#

 

Un article d’Iveta Slavkova rend compte de l’exposition « Rouge. Art et utopie au pays des Soviets » qui s’est tenue à Paris, au Grand Palais, du 20 mars au 1er juillet 2019. Cette exposition a pour principal mérite d’inviter à porter un regard plus ample sur l’art soviétique des années 1920 mais aussi 1930, en pleine terreur stalinienne. Il ne s’agit pas, bien sûr, de réhabiliter Staline et le stalinisme mais d’apporter des nuances à un tableau quelque peu simplifié. J’ai commencé à porter un regard plus nuancé sur la création artistique dans l’Union soviétique de Staline un peu par hasard, après avoir dégoté en Pologne, à Varsovie, dans les années 1980, de l’autre côté du Iron Curtain alors, une monographie sur Alexandre Deïneka, un artiste auquel je trouvai d’emblée une ressemblance avec l’Anglais Paul Nash, plus particulièrement ses œuvres relatives à la Seconde Guerre mondiale.

 

Alexandre Deïneka, « Le bassin de la Don » (1947), à la Galerie d’État Tretiakov.

 

Donc, le réalisme-socialiste n’avait pas radicalement expulsé les éléments modernistes si présents dans les années qui firent immédiatement suite à la Révolution d’Octobre, ce que j’avais pressenti mais pas si clairement à l’occasion de l’exposition Paris-Moscou, à Paris, en 1979, au Centre Pompidou, probablement parce que sa présentation ne mettait pas expressément l’accent sur ce phénomène – tout au moins c’est ce que me suggère ma mémoire.

L’exposition en question rend compte de la variété des moyens utilisés par les artistes soviétiques, de la Révolution d’Octobre à la mort de Staline, soit de 1917 à 1953. Elle propose un panorama de la peinture figurative d’alors qui inclut des œuvres d’artistes du réalisme-socialiste comme Alexandre Guerassimov (peintre favori de Staline) ou Vassili Svarog.

Les richesses formelles de l’art n’ont pas été brutalement chassées de la scène au cours de la période stalinienne, en particulier de sa période la plus terrible, soit les années 1930, des années si fécondes dans le monde occidental et dans tous les domaines d’expression, dont l’architecture et les arts appliqués. L’œuvre d’Alexandre Deïneka est très présente avec notamment cette œuvre monumentale de 1926, « Sur les chantiers de construction des nouveaux ateliers », une toile venue de la galerie Tretiakov qui montre un espace quasi-abstrait. Il est vrai que la répression contre le « formalisme » (qui donne la préférence à la forme au détriment du contenu idéologique) obligera nombre d’artistes (dont Alexandre Deïneka), au cours des années 1930, à mettre l’accent sur la clarté du message, soit à pousser de côté les recherches formelles au nom des directives du Parti. Il n’empêche, les préoccupations formelles continuent à se dire ; les artistes interprètent les directives du Parti mais à leur manière.

 

Georgi Roublev, « Portrait de Staline » (1935), à la Galerie d’État Tretiakov

 

Cette exposition au Grand Palais amplifie donc la réflexion proposée par celle qui s’est tenue à la Royal Academy of Arts (Londres), au printemps 2017, « Revolution : Russian Art 1917-1932 », et qui par sa chronologie suggérait qu’après 1932 l’art s’était figé dans les directives du Parti. Certes, l’art soviétique des années 1930 n’a pas la richesse formelle de celui des années 1920, et pourtant. Le regard attentif et entraîné peut découvrir l’intensité (assourdie) des préoccupations formelles. « La Nouvelle Moscou », 1937, de Youri Pimenov, une peinture elle aussi venue de la galerie Tretiakov, exalte la conception stalinienne de la ville sans se départir de préoccupations formelles, ce qui fut le cas chez nombre d’artistes dans la deuxième moitié des années 1930.

L’histoire de l’art est complexe, plus complexe que les luttes idéologiques et leurs directives, et c’est ce dont rend compte cette exposition au Grand Palais, une exposition qui en filigrane pose la question des rapports de l’esthétique et du politique, l’esthétique qu’ont promue à leur manière les régimes de terreur, à commencer par le nazisme et le stalinisme, avec esthétisation totale de la vie de l’État.

Olivier Ypsilantis

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En lisant la revue « Mémoires en jeu » – 1/3

 

En Header, Dora Bruder et ses parents.

 

Je viens de recevoir le n° 9 (été-automne 2019) de la très belle revue Mémoires en jeu, la revue transdisciplinaire de l’association « Mémoires des signes », publiée par les Éditions Kimé (Paris). Dans la partie « Retour sur l’Italie / Back to Italy », l’entrevue avec Edith Bruck menée par Patricia Amardeil, à Rome, le 18 février 2019 (page 31 à page 37).

Cette revue se présente ainsi : « Mémoires en jeu (Memories at Stake) est une revue traitant des questions de mémoire et de témoignage liées, notamment, aux violences collectives aussi bien contemporaines qu’historiques. Elle rassemble des analyses et des débats académiques ainsi que des chroniques couvrant l’ensemble des domaines culturels et artistiques. Revue hybride, traversant les genres et les disciplines, elle adopte un positionnement critique vis-à-vis des mémoires conventionnelles ou idéologiques, sans déroger pour autant aux principes de la rigueur scientifique. Si Mémoires en jeu a choisi un format magazine, c’est pour permettre le développement d’une importante ligne iconographique où l’image est mise en valeur et analysée comme telle, et non reléguée au rang de simple illustration. L’aventure intellectuelle de Mémoires en jeu est animée par un groupe d’une quarantaine de chercheurs universitaires et d’acteurs du monde culturel de provenance internationale. Elle n’est l’organe d’aucune institution. Mémoires en jeu paraît trois fois l’an. »

J’ai donc devant moi le n° 9 de « Mémoires en jeu ». Je le feuillette et lis certains articles. Cet article en trois temps est constitué de notes (paresseuses) prises au cours de la lecture de ce numéro.

 

Avis de recherche de Dora Bruder paru dans Paris-Soir, le 31 décembre 1941.

 

Un article intitulé « Vous êtes de la famille ? Ou comment partir à la recherche de soi en passant par la mémoire de l’autre. » Je connais cet exercice pour l’avoir pratiqué – et le pratiquer encore. J’ai compris en lisant « Dora Bruder » de Patrick Modiano que ma recherche s’apparentait à la sienne. Dora Bruder et Marianne Cohn… Il est vrai que Marianne Cohn pouvait se passer de ma recherche, tandis que Dora Bruber n’est connue que par le livre de Patrick Modiano. Marianne Cohn, une enquête de plus de cents pages, constituée en partie d’une importante correspondance. Mais j’en reviens à l’article. L’enquête peut être initiée à partir d’une simple plaque commémorative. Ainsi, l’une d’elles, à l’angle de la rue Monsieur le Prince et de la rue Racine, dans le Ve arrondissement de Paris : « Ici est tombé sous les balles allemandes Jean Kopitovitch, patriote yougoslave, le 11 mars 1943. » 1943 ? La plupart des plaques commémoratives relatives à cette période portent une date de l’été 1944, soit la Libération de Paris. Je suis toujours très attentif à ces plaques qui toutes me donnent l’envie d’enquêter et d’écrire, d’écrire leur histoire, avec une rigueur de détective, dans un style froid, administratif. Pas de roman, au sens péjoratif que peut avoir ce mot, en aucun cas. Les plaques aux victimes des combats de la Libération n’indiquent aucun soldat allemand. Eux aussi sont pourtant tombés par milliers sur le pavé de Paris, plus de trois mille. Eux aussi ont une histoire.

 

A l’angle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue Racine (Paris, VIe arrondissement)

 

François-Guillaume Lorrain a donc enquêté à partir de cette plaque, ce qui a donné un livre intitulé « Vous êtes de la famille ? A la recherche de Jean Kopitovitch », publié chez Flammarion en 2019. Au moins ce « patriote Yougoslave » a-t-il une plaque sur laquelle passent des regards, probablement presque toujours distraits il est vrai. J’ajouterais que Jean Kopitovitch a eu de la chance, si je puis dire, il a rencontré le regard de François-Guillaume Lorrain qui a mené une longue enquête dont il rend compte.

Autre grand questionneur de la mémoire, Robert Bober. En 1979, il réalise un documentaire intitulé « Récits d’Ellis Island – Histoires d’errances et d’espoir » en collaboration avec Georges Perec. Ellis Island, un îlot à quelques centaines de mètres de la statue de la Liberté où, de 1892 à 1924, près de seize millions d’émigrants venus d’Europe sont passés. J’invite ceux qui n’ont pas lu ce livre à le lire.

Ces plaques m’évoquent dans une certaine mesure – et dans une certaine mesure seulement – les Feuilles de témoignage de Yad Vashem. Qu’est-ce qu’une Feuille de témoignage ? :

https://www.yadvashem.org/fr/archives/la-salle-des-noms/les-feuilles-de-temoignage.html

Ce livre de François-Guillaume Lorrain est bien « une recherche historique traduite par le moyen d’un récit à caractère littéraire », une recherche scrupuleuse, soucieuse de détails (le détail, la substance), une recherche qui par ailleurs engage le chercheur-écrivain – on ne sort jamais indemne de telles recherches, je puis en témoigner. Ainsi Marianne Cohn est-elle entrée dans ma vie, d’autant plus qu’elle aurait pu devenir ma tante…

Marianne Cohn… Je m’étais mis en tête de trouver le nom de ses assassins. Ses assassins de bureau sont connus par des documents. Mais ses assassins de terrain ? Car mes informations à ce sujet sont contradictoires puisqu’il est parfois question d’Allemands, parfois de Miliciens, de Français donc. Et je passe sur certains détails qui laissent entendre qu’elle n’aurait pas été tuée sur le coup mais lentement, à coups de pelles et de bêches, après avoir été violée. Les noms de ses assassins de terrain figurent peut-être quelque part dans des archives – et pourquoi pas à Lyon ? Oui, Marianne Cohn est en quelque sorte de la famille…

 

Marianne Cohn (1922-1944), un Strolperstein à Berlin-Tempelhof.

 

Et j’en reviens au titre du livre de François-Guillaume Lorrain, « Êtes-vous de la famille ? », une question posée par une visiteuse française alors que l’auteur parcourait le musée de Bitola (Monastir) en Macédoine du Nord. Elle s’étonnait de tant d’efforts.

Cette plaque, l’enquête et le travail d’écriture qui s’en suivent conduisent l’auteur dans sa mémoire, et d’abord vers des femmes aimées. Et j’en reviens à Emmanuel Berl, cet homme qui n’aura cessé d’interroger sa mémoire, d’interroger la mémoire, d’en tester la valeur, mais plus directement encore que Marcel Proust – sans passer par le roman.

Jean Kopitovitch, « Kopito », abattu le 11 mars 1943, à l’angle des rues Monsieur le Prince et Racine, en représailles à un attentat à la grenade commis par la Résistance. Et puisqu’il est question de mémoire, une autre enquête me vient, un écrit qui m’a d’autant plus marqué que j’ai vécu quelque temps à Clamart, cette commune des environs de Paris où de nombreux immigrés russes se sont installés dans l’entre-deux-guerre.  Parmi eux, Nicolas Berdiaev qui y vécut jusqu’à sa mort, en 1948 – il s’y était installé en 1924. Une plaque a été apposée sur sa maison transformée partiellement en musée, au n° 83 rue du Moulin de Pierre. Mais à Clamart il n’y a pas de plaque au n° 101 rue Condorcet où vécut Marina Tsvetaïeva. Simon-Pierre Hamelin, qui habita le petit appartement de la poétesse un demi-siècle après, découvrit que le lieu de son enfance avait été habité par elle, son époux, Sergueï Iakovlevitch Efron, et leurs deux enfants. Le roman de Simon-Pierre Hamelin a tout simplement pour titre « 101 rue Condorcet ».

François-Guillaume Lorrain dédie son livre aux archivistes, à celles et à ceux qui l’ont aidé « à progresser dans son labyrinthe mémoriel », des archivistes de nombreuses institutions parisiennes, de province et de l’étranger. C’est une intention parfaitement justifiée. Dans ma recherche de Marianne Cohn, j’ai encore mieux compris leur importance, notamment avec le Centre de documentation juive contemporaine (C.D.J.C.) mais aussi de bien d’autres institutions dont les Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques qui m’ont fait parvenir par courrier papier des photocopies de documents relatifs à l’internement d’Alfred Cohn, le père de Marianne Cohn, au camp de Gurs.

 

Je poursuis la lecture non systématique et paresseuse de cette belle revue de près de deux cents pages. La mémoire ! C’est sans surprise mais avec plaisir que je retrouve Robert Bober, né en 1931 à Berlin, et qui émigra avec sa famille pour Paris en 1933. Un article signale son livre et son film intitulés « Vienne avant la nuit », avant la nuit nazie, Vienne où se rencontraient jusqu’en 1918 toutes les composantes de l’Empire austro-hongrois et notamment la culture juive. Ce livre a été suscité par une question que s’est posée l’auteur : « Pourquoi sommes-nous émus à l’évocation des morts qu’on n’a pas connus vivants ? » Robert Bober a donc pris le train pour Vienne, en souvenir de sa famille, de souvenirs racontés, de son arrière-grand-père Wolf Leib Fränkel décédé deux ans avant sa naissance et qui fut refoulé à la frontière américaine – à Ellis Island ? – en 1904. Parti de Pryemyśl (en Galicie, Pologne), il s’en revint en Europe, à Vienne, dans le quartier de Leopoldstadt où un habitant sur deux était juif. « Une histoire dont le souvenir me manque, mais à laquelle je suis pourtant lié et qui ponctuellement se réveille en moi » nous dit Robert Bober.

 

Robert Bober (né en 1931)

 

Je pourrais évoquer une fois encore Marianne Cohn, ces lieux où je suis revenu au cours d’une enquête, à ses lieux, à Barcelone, en région parisienne et, surtout, à Moissac et à Montauban. Il y en a bien d’autres dont des lieux berlinois. Parmi ses lieux à Montauban, le salon de thé où elle et mon oncle se sont rencontrés, Le Sans Souci alors – aujourd’hui Le Flamand, 8 rue de la République. Ils se sont aimés avant d’entrer chacun dans la Résistance ; elle, dans le Mouvement de Jeunesse Sioniste (M.J.S.) ; lui, dans l’Organisation de Résistance de l’Armée (O.R.A.).

L’arrière-petit-fils, Robert Bober, s’efforce de revenir sur les pas de cet ancêtre de retour d’une émigration frustrée. Parmi les lieux visités, le Musée juif de Vienne où sont notamment présentés des objets sauvés des décombres. Et c’est dans les archives de ce musée qu’il trouve une photographie montrant cet ancêtre, un ancêtre dont il ne lui reste que deux bougeoirs fabriqués lorsqu’il était ferblantier. Et dans le cimetière juif, il trouve, abandonnée, comme tant d’autres tombes, celle de cet ancêtre. « Le passé a besoin de notre mémoire et les morts de notre fidélité » écrit encore Robert Bober dans ce livre. Faire revivre, en nommant, des parents et des ancêtres mais pas seulement. C’est toute l’entreprise des Feuilles de témoignage de Yad Vashem ; j’y reviens, je ne cesse d’y revenir. En 1953, le Centre de commémoration et de mémoire sur la Shoah, Yad Vashem, est créé à Jérusalem. Il est nommé ainsi en référence au Livre d’Isaïe : « Je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs un monument [yad] et un nom [shem] qui vaudra mieux que des fils et des filles ; je leur donnerai un nom éternel, qui ne périra point » (Is 56:5). Depuis 1955, Yad Vashem a recueilli des Feuilles de témoignage en Israël et dans le monde entier. Cette entreprise a pour but de reconstruire les noms et les biographies de tous les Juifs qui ont péri dans la Shoah. Les Feuilles de témoignage sont des sépultures symboliques. Il s’agit de redonner une identité aux victimes en commençant par proposer aux mémoires un ou des indices d’une existence. L’indice se limite souvent à un nom et un prénom. Le site en anglais de Yad Vashem s’annonce par ces mots éloquents : The Search for the Six Million: Uncovering their Names, Recovering their Identities. Et le texte de présentation s’ouvre sur ces mots extraits de la dernière lettre d’un certain David Berger, à Vilna, en 1941 : « I should like someone to remember that there once lived a person named David Berger. »

 

Yad Vashem, un exemplaire de « Feuille de Témoignage »

 

Olivier Ypsilantis

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Madrid, 9/12 mars 2020

 

9 mars. Dans un café madrilène. Malgré le Coronavirus, l’énergie espagnole est encore perceptible dans les lieux publics. Mon bonheur à retrouver cette langue qui me semble si claire, cristalline même, en regard du portugais, une langue que j’ai plaisir à lire, à écouter lorsqu’elle est chantée mais qui lorsqu’elle est parlée ne m’est pas toujours agréable.

 

10 mars. Cinq heures passées au Museo Nacional Thyssen-Bornemisza. Un même émerveillement devant les mêmes peintures parmi lesquelles le portrait en pied de David Lyon par Sir Thomas Lawrence et celui de Millicent Leveson-Gower, duchess of Sutherland, par John Singer Sargent, mais aussi devant ce paysage de moorland du Néerlandais Anton Mauve, devant les vedute de Francesco Guardi où je me suis tant promené en allant du détail à l’ensemble et de l’ensemble au détail.

 

Anton Mauve (1885-1888), « Crossing the Heath », au Museo Nacional Thyssen-Bornemisza.

 

11 mars. Tandis que je déambule dans le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, un constat implacable s’impose à moi : les maîtres anciens ont moins vieilli que les maîtres modernes exclusivement occupés à des recherches théoriques. Je les ai beaucoup étudiés et toujours avec avidité. Mais avec le recul je m’interroge sur mon intérêt sans pour autant le condamner. L’art moderne est fait d’idées et rien que d’idées. C’est intéressant mais l’idée limitée à elle-même a tôt fait de vieillir. Les maîtres anciens étaient eux aussi guidés par des idées mais des idées qui n’étaient pas limitées à elles-mêmes et qui avaient une épaisseur, disons, charnelle – elles n’étaient pas qu’ossatures.

Et tandis que je déambule dans cet ensemble construit sous Carlos III (par José de Hermosilla et, surtout, Francisco Sabatini, un architecte qui a particulièrement marqué la capitale espagnole), dans cet ensemble véritablement colossal, la tristesse me prend devant ces suites d’œuvres qui me semblent dérisoires lorsque je pense aux maîtres anciens vus hier, dérisoires aussi dans ces salles dont certaines ont des dimensions de basilique. Puis un malaise s’installe. J’en viens à penser que ces salles ont été le lieu de souffrances immenses. Combien y ont agonisé ? Combien y ont rendu leur dernier soupir ? Je pense d’un coup au Sanatorio de Sierra Espuña, à ces phénomènes paranormaux, des phénomènes auxquels je ne suis guère sensible mais que je ne traite pas pour autant avec dédain.

J’apprends en faisant des recherches en ligne et par un article publié dans l’ABC, en 2015, que de tels phénomènes ont été relevés par des employés avec, notamment, des voix et des cris dans des salles vides, des portes qui s’ouvraient et se fermaient seules, des alarmes qui se déclenchaient sans raison. Ce musée est d’ailleurs devenu une référence pour l’étude de ces phénomènes en Espagne. Dans les premières années de son fonctionnement, des milliers de patients moururent suite à des épidémies. Nombre de cadavres furent enterrés dans les sous-sols de l’hôpital. Au cours du XIXe siècle, des histoires se répandirent selon lesquelles des revenants montaient annoncer à des malades que leur fin était proche. Le Grupo Hepta (fondé par le prêtre José María Pilón) s’est penché sur ces phénomènes dès l’inauguration de ce musée. On a rapporté qu’ils se sont intensifiés suite au transfert contesté du « Guernica » de Picasso. En effet, de nombreux experts considéraient que cette œuvre emblématique devait rester au Casón del Buen Retiro ; et certains en sont même venus à déclarer que ces phénomènes étaient le fait du fantôme de Picasso mécontent que son œuvre soit exposée dans un hôpital convertit en musée.

 

Vue partielle du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia

 

Mon œil s’efforce tout de même d’enrayer ce sentiment de déroute et je pars à la recherche d’œuvres qui puissent me rasséréner ; et je finis par en trouver, à commencer par des photographies d’Alfonso (Alfonso Sánchez Portela) qui rendent compte d’une Espagne qui n’est plus. Ses photographies les plus reproduites ont été prises au cours de la Guerre Civile d’Espagne, notamment à Madrid où il a témoigné de la situation de la population civile au cours de la batalla de Madrid. Et j’éprouve un même plaisir devant les toiles de Juan Gris, le cubiste qui a ma préférence, avec cette élégance particulière de la composition et cette délicatesse de la palette. Rien à voir avec la lourdeur de Picasso cubiste et sa palette terne. A ce propos, tous les Picasso présentés dans ce musée sont d’une médiocrité extrême. Presque toute la production peinte de Picasso mérite les flammes. Mais Picasso fut un très grand dessinateur et graveur, la gravure étant du dessin plus soutenu que le simple dessin. Il est également l’auteur de quelques magistrales sculptures. Non, vraiment, Picasso peintre n’est le plus souvent que de la mierda. Je retrouve avec plaisir un peintre que j’avais quelque peu oublié, des compositions de grandes dimensions de José Luis Gutiérrez Solana, avec ses portraits de groupes au trait noir et très souligné qui est également l’une des marques du Basque Ignacio Zuloaga. Les gravures de José Luis Gutiérrez Solana m’évoquent quant à elles l’univers morbide et grotesque de James Ensor. Et, enfin, je détaille des dessins d’un virtuose, Carlos Sáenz de Tejada.

Dans cet immense musée qui fut un hôpital, j’éprouve une soudaine tristesse qui doit venir de la mémoire de ces lieux mais aussi d’une sensation de vacuité face à tant d’œuvres que j’ai pourtant étudiées avec enthousiasme. Je reviens vers José Luis Gutiérrez Solana, un peintre profondément espagnol. Je m’attache à ses grandes compositions, « La tertulia del Café de Pomo » et « La visita del obispo », je m’installe dans leur ambiance, je me concentre et j’oublie cette tristesse aussi vague qu’oppressante. Je n’ai pas lu ses écrits (essentiellement des livres de voyage), des livres dans lesquels on retrouve, dit-on, l’ambiance de ses peintures et gravures, avec notamment « Madrid : escenas y costumbres », « Madrid callejero » et « La España negra ». L’influence de Francisco de Goya et d’Eugenio Lucas Velázquez, lui-même influencé par Francisco de Goya.

 

12 mars. Exposition temporaire au Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Rembrandt y el retrato en Ámsterdam, 1590-1670, une exposition avec Rembrandt comme axe vertébral. Je ne me suis jamais lassé de détailler les mouvements du pinceau, de me laisser captiver par une ambiance, une ambiance d’autant plus captivante qu’elle tend vers l’unité, cette unité où tout est en tout et qui fait la pertinence d’une œuvre. Les peintures sur bois (nombreuses dans cette exposition) sont généralement plus captivantes que les peintures sur toile car la couleur y a plus de profondeur avec cette absence de grain – le grain de la toile. L’extraordinaire gamme des noirs et des blancs des portraitistes hollandais, avec les fonds et les costumes.

Marche dans Madrid dont certains bâtiments m’apparaissent comme véritablement colossaux, et ils le sont. J’avais fait ce constat il y a des années ; mais pour le lisboète que je suis devenu, les bâtiments en question m’apparaissent plus colossaux encore. C’est que Lisbonne est un gros village, que rien n’y est vraiment colossal, hormis peut-être ces ensembles Estado Novo du côté de Areeiro, à commencer par la Praça do Areeiro, un ensemble architectonique conçu par Luís Cristino da Silva et qui à chaque fois que j’y passe me replace dans des souvenirs de Berlin. Et tout en marchant dans Gran Vía me viennent des vues très précises de la Mossehaus d’Erich Mendelsohn.

 

Une vue partielle du quartier d’Aveeiro, à Lisbonne.

 

Il est toujours plus question du Coronavirus, il est toujours plus question de placer la Comunidad de Madrid en quarantaine. Il me faut avancer le départ. Les Madrilènes ne semblent guère inquiets. Le mouvement s’est toutefois considérablement réduit et personne n’aime autant fréquenter les bars et les cafés que l’Espagnol, que le Madrilène. Alors que le soleil brille et que la température dépasse les 20° C, il y a peu de mouvement autour de l’Estanque Grande et pas une barque, et presque personne sur les marches devant le monument à Afonso XII. Je note un peu plus de mouvement autour du Palácio de Cristal, fermé au public – on y installe une exposition. Je détaille une fois encore la Fuente del Ángel Caído que domine une sculpture de Ricardo Bellver y Ramón, la plus belle sculpture de ce vaste jardin, une sculpture admirablement mise en valeur par le piédestal de Francisco Jareño y Alarcón. C’est la plus célèbre œuvre de ce sculpteur ; elle a été inspirée par un passage de « Paradise Lost » de John Milton.

Coronavirus (COVID-19). Des théories de la conspiration commencent à s’activer. Certains ont des « explications » ; il est vrai qu’en ces temps d’inquiétude, les « explications » font recette. Que dire ? Cette pandémie aura-t-elle des conséquences bénéfiques doit être la seule question qui préoccupe. Et si oui lesquelles ? Depuis plusieurs années, j’observe le tourisme de masse avec ces avions low cost et ces valises à roulettes qui font un bruit si particulier, sur le pavé de Lisbonne surtout. Je regarde ces troupeaux qui regardent plus leurs téléphones mobiles que ce qui les entoure. Il faudrait que le voyage se remérite, qu’il redevienne vraiment voyage car vous m’accorderez qu’il n’est plus que déplacement. Cette pandémie est un avertissement. Mais pourra-t-elle faire cesser la marchandisation du voyage, le voyage qui n’est plus qu’un produit qui s’achète en ligne, se réserve ?

Oui, vraiment, le voyage devra se remériter. L’ère du tourisme de masse devra prendre fin car il déprime non seulement l’air que nous respirons mais aussi les peuples et leurs cultures qui deviennent de simples curiosités, comme des animaux dans des réserves zoologiques, comme des attractions foraines. Il faut que cesse cette affreuse logistique planétaire du tourisme de masse. Il faut que le voyage redevienne voyage, que le voyageur redevienne voyageur. J’en espère bien d’autres bénéfices, comme la fin, au moins relative, de cette société du spectacle.

 

Le tourisme de masse…

 

La planète a besoin de respirer et je ne suis en rien un écolo militant. J’observe, loin de chez moi et près de chez moi. Je ne suis le maître d’aucune voix, le leader d’aucun parti, je ne suis pas un idéologue et l’écologie a donné trop d’idéologues, des sous-produits du système comme la pitoyable Greta Thunberg. La planète a besoin de respirer et nous avec elle. So, just slow down. Je suis peut-être malthusien. Ce mot d’ordre de la Genèse qui commence par quelque chose comme : « Croissez et multipliez… » m’effraya dès l’enfance ; et à présent il m’effraye tout autant et me dégoûte. Bien sûr, il faut replacer cette Voix dans son contexte, car même Dieu doit être mis en situation. L’homme était alors bien faible et la mortalité était considérable pour tous, à commencer chez les nouveau-nés et les femmes en couches. Il fallait donc se reproduire autant que possible pour garantir la survie des peuples, de l’humanité. Mais, aujourd’hui, cette injonction divine a quelque chose de grossier. Le pullulement humain va finir par nous faire perdre le sens de l’humain, c’est ainsi. L’ère des masses est soit atroce soit déprimant. Je suis peut-être malthusien et qu’importe. J’espère simplement que mes descendants vivront dans un monde où la population mondiale sera bien moins nombreuse qu’aujourd’hui.

Enfin, j’apprends qu’Israël aurait trouvé un vaccin contre le COVID-19. Je m’en réjouis et je m’en inquiète car les conspirationnistes, ces imbéciles gonflés de prétentions, en concluront que les Juifs ont dans un même temps mis au point cette pandémie et le vaccin destiné à la réduire afin d’en tirer d’immenses profits.

Olivier Ypsilantis

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Israël et la Grèce (En lisant « Genèse de l’antisémitisme » de Jules Isaac – 2/2

 

La première vague d’antisémitisme

C’est au Ier siècle av. J.-C. que l’antisémitisme devient nettement perceptible. Des atrocités sont rapportées par certains auteurs. Toutes les atrocités sont possibles et à toutes les époques, mais on ne sait quel crédit donner à celles que consigne Josèphe dans « Contre Apion ». Dans le cadre très sombre de l’histoire des derniers Ptolémées, personne ne semble épargné, les Judéens pas plus que les autres, surtout lorsqu’ils tiennent des postes de commandement : « S’ils figurent dans un camp, s’ils en sont les principaux chefs, faut-il s’étonner que l’autre camp soit résolument antijuif ? » Autrement dit, peut-on vraiment parler d’antisémitisme ?

Côté grec, ce n’est qu’au début du 1er siècle qu’apparaît un antijudaïsme déclaré, et il est gréco-égyptien. Ce courant va grossir et s’étaler. L’antisémitisme païen trouve sa plus complète expression avec : Posidonios d’Apamée, Apollonios Molon, Damocrite, Lysimaque, Chaeremon et, surtout, Apion. La plupart d’entre eux sont originaires d’Alexandrie et trois (Lysimaque, Chaeremon et Apion) sont peut-être des Gréco-égyptiens. Posidonios d’Apamée et Apollonios Molon sont des Grecs de Syrie et de Carie mais ils ont surtout vécu à Rhodes qui subit alors l’influence d’Alexandrie ; ils sont par ailleurs très renommés, l’un est philosophe, historien et savant, l’autre est rhéteur. Posidonios d’Apamée est stoïcien et l’antisémitisme est à l’honneur parmi l’école stoïcienne, missionnaire et qui se trouve en concurrence avec le peuple judéen qu’elle méprise par ailleurs. Alors qu’il évoque la guerre entre le Séleucide Antiochos VII contre l’Hasmonéen Jean Hyrcan, Posidonios d’Apamée en profite pour dire du peuple juif tout le mal qu’il en pense – ou qu’il entend dire autour de lui. Il formule l’accusation majeure de l’antisémitisme païen, à savoir le refus des Judéens d’avoir le moindre rapport de société avec les autres peuples. C’est la seule accusation formulée par ce dernier qui ne soit pas sans fondement, une accusation exacerbée par l’antagonisme judéo-grec, par la persécution et la révolte du IIe siècle. Posidonios d’Apamée se laisse aller à évoquer les origines du peuple juif d’une manière hautement fantaisiste (il ne s’est jamais donné la peine d’étudier les textes authentiques) et réactive les ragots égyptiens qu’il fait confluer avec les fables grecques, plus récentes. Vers la même époque, le rhéteur Apollonios Molon rédige un traité contre les Judéens, premier spécimen connu d’un genre qui allait être cultivé par les Pères de l’Église. Josèphe nous en a donné une analyse sommaire, sans citation textuelle. Apollonius Molon « accumule des griefs aussi variés que contradictoires et inconsistants ». Parmi ces griefs : les Juifs n’ont rien inventé d’utile à la vie. Remarque de Jules Isaac : Israël n’avait rien inventé d’utile à la vie « sinon la Loi et les prophètes – que ces savants grecs ignoraient, dédaignaient, rien – sinon Dieu et la justice. »

 

Jules Isaac (1877-1963)

 

Quelle fut l’amplitude de cette première vague antisémite ? Probablement fut-elle notable là où se manifestait l’antagonisme judéo-grec, à commencer par les centres urbains de l’Orient hellénisé. D’Apollonius Molon à Apion (doit environ un siècle), la production littéraire antisémite est plutôt faible. Faut-il situer les œuvres de Damocrite et Lysimaque avant l’ère chrétienne ? On ne sait. C’est à un compilateur byzantin, Suidas, que nous devons quelques lignes de Damocrite auquel il attribue un traité, « Sur les Juifs », dont il donne un aperçu : « Dans ce livre, il dit qu’ils adoraient une tête d’âne en or, et que tous les sept ans ils capturaient un étranger, l’amenaient (dans leur temple) et l’immolaient en coupant ses chairs en petits morceaux ». C’est peu et c’est beaucoup, non pas pour cette vieille histoire de tête d’âne (en or) mais pour cette affaire de crime rituel qui, précisons-le, sera dans un premier temps plus utilisée contre les premiers Chrétiens que contre les Juifs. On ne sait pas grand-chose de Lysimaque, érudit d’Alexandrie, peut-être d’origine égyptienne. Il reprend la vieille fable des lépreux et des impurs (les Juifs) en l’épiçant de quelques précisions inédites, avec ces Juifs impies et impurs chassés d’Égypte vers le désert où un certain Moïse les rassembla et les incita à maltraiter les autres, à piller et brûler leurs temples. Parvenus en Judée les impies et impurs bâtirent une ville d’abord appelée Hiérosyle (Sacrilège) et devenue Hiérosolyma afin d’atténuer l’aspect provoquant de ce premier nom. Le thème de la fuite en Égypte et de l’Exode est alors le thème à partir duquel les antisémites brodent. Josèphe évoque aussi un certain Chaeremon (qui lui aussi brode à partir de ce thème), directeur de la grande bibliothèque d’Alexandrie et philosophe stoïcien (comme Posidonios d’Apamée). Avec Chaeremon nous arrivons à la première moitié du Ier siècle de l’ère chrétienne.

Et nous en venons à Apion ! Apion est un grammairien, connu pour son opiniâtreté au travail mais aussi pour sa vanité et son charlatanisme qu’il utilise pour se promouvoir. Ce Gréco-égyptien est bien le champion de l’antisémitisme de l’Antiquité. Ses écrits ont attisé les violences antijuives, en 38 ap. J.-C., à Alexandrie. C’est lui qui est le porte-parole de la délégation antisémite envoyée à Rome suite à ces violences, la délégation juive étant représentée par Philon d’Alexandrie.

On ne se donnerait pas la peine d’inventorier ce bric-à-brac antisémite s’il n’avait « trouvé preneur dans les milieux les plus cultivés de la société grecque et romaine ». Nous présentons les multiples griefs formulés par Apion sous les quatre rubriques suivantes :

Premièrement. Les Hébreux sont des Égyptiens de race mais la lie de ce peuple, affligés de toutes les tares physiques et mentales. Expulsés l’année de la fondation de Carthage (ce qui rajeunit singulièrement l’Exode), ils sont cent dix mille. Apion explique l’origine du Sabbat (rattaché à l’Exode) : « Après six jours de marche, ils furent atteints de tumeurs à l’aine ; pour cette raison ils se reposèrent le septième jour, une fois arrivés dans leur pays auquel on donne aujourd’hui le nom de Judée, et ils appelèrent ce jour “sabbat”, conservant le terme égyptien : car chez les Égyptiens le mal d’aine se dit “sabbô” », peut-on lire dans « Contre Apion ».

Deuxièmement. Le reproche de misanthropie, codifiée et imposée par les lois mosaïques. Les Judéens sont par ailleurs tenus de prêter un serment de haine (envers les étrangers, à commencer par les Grecs). Les lois juives sont contraires à la justice. Les Judéens n’honorent pas la divinité comme il se doit, d’où leurs malheurs.

Troisièmement. Apion apporte des détails terribles sur l’adoration d’une tête d’âne (en or) et le meurtre rituel d’un étranger. Ces détails sont censés présenter comme une vérité historique cette épouvantable mise en scène d’un voyageur grec kidnappé par des Judéens, enfermé dans le Temple pour être engraissé et sacrifié quelque part dans une forêt suivant un rituel précis. Les Judéens « goûtaient ses entrailles et juraient, en immolant le Grec, de rester les ennemis des Grecs ». C’est le plus copieux texte que l’Antiquité nous ait légué en matière de crime rituel juif et c’est la principale trouvaille d’Apion qui, par ailleurs, raille tout ce qui a trait au culte israélite.

Quatrièmement. D’Apollonios Molon, il retient que le peuple juif n’est bon à rien et il lui oppose des noms destinés à imposer l’excellence grecque. Parmi ces noms… le sien ! Il se juge incomparable et bien supérieur à son contemporain juif, Philon d’Alexandrie.

 

Mesure et limites de l’antisémitisme grec

La plupart des historiens et théologiens évoquent les sentiments négatifs des autres peuples envers les Judéens ; mais quelle était la mesure de ces sentiments ? Et n’oublions pas le succès croissant du prosélytisme juif. Le judaïsme a été attaqué précisément à partir du moment où il a commencé à s’imposer. Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe rapportent que la loi de Moïse était grandement estimée et pratiquée, notamment dans sa prescription du repos hebdomadaire. Par ailleurs, des écrivains de langue grecque (dont Timagène et Strabon), et alors que l’antisémitisme était présent parmi eux, évoquent les Juifs sans aucun parti pris d’hostilité.

Timagène. Le peu qui nous soit parvenu de son œuvre historique sont des transcriptions latines. L’image qui y est donnée des Judéens est plutôt élogieuse ; et ce qui pourrait passer pour de la malveillance ne l’est pas car Arabes et Judéens sont dénoncés ensemble. Le brigandage et la piraterie sévissaient dans ces régions et les Judéens y prenaient très activement leur part.

Strabon, l’un des principaux écrivains de son temps, temps de la fondation du régime impérial (romain) et qui précède de peu le temps de Jésus et d’Apion. Disciple de Polybe (comme Posidonios d’Apamée), il tient de son maître le goût de l’impartialité qu’il met notamment en pratique dans les nombreux passages relatifs à la Judée, ses habitants et son histoire. Voir en particulier sa « Géographie » dont la quasi-intégralité nous est parvenue. Par exemple, il repousse tous les racontars égyptiens propagés par l’antisémitisme alexandrin. Ce qu’il dit de l’Exode est honorable même s’il véhicule aussi l’incompréhension grecque envers la foi des Judéens. Ainsi rejoint-il Hécatée d’Abdère. Certes, il rapporte que le refus de l’idolâtrie est l’un des constituants de leur religion mais il affirme que pour Moïse (et nous retrouvons l’incompréhension grecque) « la divinité n’était pas autre chose que ce qui nous enveloppe, nous, la terre et la mer, savoir ce que nous appelons “ciel”, “monde” ou “nature”. » Ses opinions philosophiques le portent à ne voir que superstition dans les pratiques religieuses du judaïsme (comme l’abstinence de certains aliments ou la circoncision), ce qui lui semble incompatible avec la haute sagesse de Moïse qu’il célèbre puisqu’il affirme qu’en Palestine l’État d’Israël fut fondé par la seule vertu de ses enseignements, sans violence donc. Qu’il juge les successeurs de Moïse comme dégénérés peut renforcer à l’occasion le préjugé antijuif mais il ne l’implique pas nécessairement – et surtout pas dans le cas de Strabon. Il n’y a vraiment aucun rapport entre Strabon et Apion, hormis une ignorance ou une méconnaissance des réalités bibliques.

Mais qu’est-ce qui a prévalu aux siècles suivants dans l’intelligentsia grecque, la haine antisémite (Apion) ou la neutralité, à l’occasion bienveillante (Strabon) ? Passé Apion, « la crise démentielle de l’antisémitisme alexandrin » semble disparaître de la littérature grecque, du moins non chrétienne. Car les polémiques les plus acharnées vont s’engager à présent entre Chrétiens et Judéens. Et lorsque l’antisémitisme reparaît chez des auteurs grecs, il englobe dans un même mépris railleur les frères ennemis, Juifs et Chrétiens. Celse, philosophe romain du IIe siècle écrivant en grec, ne s’en prend pas aux Judéens qui se bornent à observer leur loi mais à leur prosélytisme. Autrement dit, pas de prosélytisme, pas d’antisémitisme.

Si la sagesse grecque réplique, elle le fait avec une extrême modération. Elle est telle que l’antisémitisme en paraît le plus souvent exclu. Plutarque (il se situe aux confins du Ier et du IIe siècle, entre Apion et Celse) qui parle souvent du judaïsme est la plus parfaite expression de l’hellénisme vieillissant. Il en parle sans estime ni hostilité, sans jamais se préoccuper d’en savoir plus. Il est philosophe et « gardons-nous d’en déduire un parti pris qui n’existe pas et ne prêtons pas généreusement aux Anciens l’antisémitisme dont près de vingt siècles d’enseignement ex cathedra ont plus ou moins consciemment imprégné la mentalité chrétienne ». Dans « Propos de table », lorsqu’il est question des Juifs, on relève une certaine bienveillance, un désir de comprendre (par exemple l’aversion des Judéens pour la viande de porc) et de la crédulité (sans bornes), puisque dans un même écrit Plutarque tend à démontrer que le dieu des Judéens doit être identifié avec le dieu grec Dionysos. La célébration du Sabbat est présentée comme ayant un caractère orgiaque puisque « les Judéens ont pour loi de goûter tout au moins du vin pur » ce jour-là. « Et une autre preuve sérieuse du culte qu’ils rendent à Dionysos, c’est que de toutes les pénalités qui existent chez eux, la plus ignominieuse consiste à priver les coupables de l’usage du vin pendant un certain temps fixé par le juge… » C’est sympathique, bon enfant et parfaitement fantaisiste.

Le christianisme devenant l’ennemi majeur du paganisme, les écrivains grecs tendent à se montrer de plus en plus compréhensifs envers le judaïsme, comme le philosophe pythagoricien Nouméinios d’Apamée qui appelait Platon « un Moïse atticisant » et admettait le sens figuré de certaines prophéties hébraïques. Au début du IIIe siècle, l’historien Dion Cassius est probablement des auteurs anciens celui dont le témoignage est le plus objectif – ni sympathique ni hostile. Il remarque par exemple que le nom de Judéens ne s’applique pas seulement aux habitants de la Judée mais « à tous les hommes, de toute origine, qui suivent la loi de ce peuple », et qu’il s’en trouve même parmi les Romains. Il évoque leur strict monothéisme et leur refus de toute image de la divinité. Dion Cassius (comme tous les autres) est interloqué par la ferveur religieuse des Judéens qu’il juge relever du fanatisme et de la superstition ; mais en tant qu’historien, il rend hommage à leur héroïsme lorsqu’ils sont en guerre contre Titus, tout en rapportant (avec la même impartialité) les atrocités qu’ils commettent au cours des révoltes sous Trajan. Le philosophe Porphyre (IIIe siècle), disciple de Plotin, adversaire du christianisme, rend justice au judaïsme, à sa grandeur et à sa sagesse.

Jules Isaac conclut ces quatre chapitres dédiés à l’antisémitisme grec (dans Première partie de « Genèse de l’antisémitisme », intitulée « De l’antisémitisme dans l’Antiquité païenne ») en déclarant que, tout au moins dans l’opinion de ce qu’il nous reste des écrits des lettrés d’alors, l’antisémitisme a fait faillite. On peut simplement signaler, en écho à Apion, le rhéteur Philostrate qui, faisant allusion à la guerre de Judée, reproche aux Judéens de s’isoler de l’humanité : « Des hommes qui ont imaginé une vie à part, qui ne partagent avec leurs semblables ni la table, ni les libations, ni les prières, ni les sacrifices, sont plus loin de nous que Suse ou que Bactres ou que l’Inde plus lointaine encore. »

Olivier Ypsilantis

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