En lisant « Qu’est-ce que le sionisme ? » de Denis Charbit – 3/5

 AD Gordon

Aharon David Gordon (1856-1922)

 

III – Un projet politique : l’invention d’une démocratie

Rassembler les Juifs reconstitués en nation sur la terre d’Israël pour y créer un État, une revendication majeure du sionisme destinée à restituer aux Juifs la maîtrise de leur destin collectif. Toutefois, d’autres courants du sionisme ne voient pas les choses de cet œil. La pensée romantique, utopique et marxiste explique cette réserve. Avec du recul, on constate que le concept de nation a été plus stimulant que le concept d’État. Cette réserve vis-à-vis de l’État a d’autres origines. La résolution du congrès de Bâle (1897) ne se référait pas à « l’État » en dépit du titre que Theodor Herzl avait donné à son opuscule. La déclaration Balfour (1917) s’abstenait de toute référence à un « État juif ». Au cours du Mandat, les leaders du yichouv et du mouvement sioniste sont restés évasifs sur la question afin de ménager Arabes et Britanniques.

Considérant la diversité de l’immense passé diasporique des Juifs, il n’est en rien étonnant que le sionisme ait été et reste si divers. C’est aussi pour cette raison que le sionisme n’a jamais été et ne sera jamais une idéologie totale.

 

La naissance d’une politique juive

Les Amants de Sion ont recréé une conscience nationale et une volonté d’agir ; mais c’est Theodor Herzl qui va donner au sionisme un caractère irréversible. Rappelons qu’il a consacré à peine neuf années de sa vie à la cause sioniste, et pourtant… Ce n’est qu’après sa mort que l’on a vraiment compris l’importance de son action. Il aura pratiqué le compromis face au formidable pluralisme idéologique des sionistes dans le but de créer un État, l’État des Juifs.

 

Le sionisme diplomatique

Theodor Herzl privilégie l’émigration légale avec le soutien des puissances et le consentement du sultan. Il préfère la transparence politique et la stratégie diplomatique à l’infiltration (par achat de terre, par exemple, parcelle après parcelle). Il est si convaincu de l’urgence de sa mission qu’il est bien décidé à ne s’encombrer d’aucune considération morale ou esthétique pour faire aboutir son projet.

 

Contre le sionisme bourgeois : Bernard Lazare et Nahman Syrkin

Bernard Lazare n’apprécie pas la méthode de Theodor Herzl. Il est même scandalisé par son attitude qu’il juge indigne. Mais ainsi que le précise Denis Charbit, « Theodor Herzl ne considère pas les peuples, il ne voit que des États. Son objectif n’est pas de changer leur logique, mais d’en tirer parti ». Bernard Lazare approuve la création d’un État juif mais il condamne la tentation de Theodor Herzl d’en faire une fin en soi.

Comme Bernard Lazare, Hahman Suskin critique la démarche de Theodor Herzl. Lui aussi dénonce la captation du mouvement sioniste par la bourgeoisie au détriment des masses. Qu’on se le dise : le sionisme s’adresse aux travailleurs. Il faut lire son essai, « La Question juive et l’État juif socialiste ».

 

Le sionisme prolétarien de Ber Borochov

Ber Borochov le marxiste s’élève contre toute forme de socialisme utopique et contre le projet coopératif tel que le définit Nahman Syrkin. Selon lui, il faut passer par le capitalisme en vue de favoriser le scénario que décrit Karl Marx. Ber Borochov voit à grande échelle ; pas question donc de s’en tenir à des îlots socialistes. Mais considérant l’absence sur le terrain d’industries, de capitaux privés, de bourgeoisie et de prolétariat digne de ce nom, il finit par admettre la valeur de l’action pionnière soutenue par les capitaux de l’Organisation sioniste.

 

Le sionisme contre l’État : Ahad Haam

Plutôt que de commencer par mettre l’accent sur le relèvement matériel, Ahad Haam préconise la « préparation des cœurs » (apprentissage de l’hébreu, connaissance de l’histoire et de la culture, attachement à la terre d’Israël), autrement dit l’élaboration d’une conscience nationale avant de passer à l’action. Il préconise la constitution d’un noyau de peuplement autosuffisant (un pour cent du peuple suffirait selon lui) afin d’attirer le peuple dispersé et d’en faire une entité. Il juge que le projet de Theodor Herzl est inadapté. Considérant l’état de la Palestine, il estime que c’est en Amérique que la détresse matérielle et sociale des Juifs peut être résolue ; et la crise spirituelle et identitaire en Palestine.

 

Le sionisme éthique de Martin Buber

On en revient à la relation dialogique (que j’ai évoquée dans un récent article sur Martin Buber), fondement de sa philosophie et de son anthropologie sociale, avec petites unités autonomes. Pour Martin Buber, le retour Sion est une étape nécessaire pour que le peuple juif assure sa vocation ; mais le sionisme éthique va au-delà du sionisme spirituel d’Ahad Haam. Martin Buber se méfie d’une conception exclusivement politique, étatique et nationaliste du sionisme préoccupé de sa seule superstructure. Le sionisme a une vocation morale, il est quête romantique de la communauté juive inspirée de Ferdinand Tönnies et du vitalisme de Friedrich Nietzsche. Autre influence, Gustav Landauer.

 

La religion du travail : Aharon David Gordon

Autre utopiste, Aharon David Gordon qui souhaite la participation de la communauté à la vie simple du travail agricole, un idéal qui prétend combattre la vie urbaine et la société industrielle. Il constate que le peuple juif est doublement déraciné : éloigné de sa patrie, Eretz Israël, et de la terre en général. Le sionisme doit aussi montrer la voie du retour à la nature. L’ « auto-émancipation » n’est pas un concept d’ordre politique de libération nationale mais une doctrine de salut personnel. L’objectif n’est pas l’État mais la réconciliation du Juif avec la terre et son éloignement de la facticité urbaine. Pour des structures authentiques (la nature, l’Univers) au détriment des structures artificielles (les partis, les classes, l’État). Aharon David Gordon juge que le travail ne permet pas seulement de subvenir à ses besoins et de s’intégrer à la société, mais qu’il est d’abord une valeur cardinale, fondement de la renaissance nationale et de l’accomplissement personnel. Au-delà de sa valeur économique, le travail est l’outil nécessaire pour rééquilibrer en l’homme l’expérience par rapport à la connaissance. Il place l’ouvrier agricole comme le modèle, au-dessus de l’ouvrier d’usine ou du commerçant. L’ouvrier agricole établit avec l’Univers des rapports d’harmonie. Aharon David Gordon se tient à l’écart de toute formation institutionnelle. Sa doctrine séduit quelques milliers de jeunes déprimés par l’échec de la Révolution russe de 1905.

 

La fin et les moyens : Ben Gourion et Jabotinsky

Pour David Ben Gourion le socialiste, « la terre appartient à ceux qui la travaillent ». Ni la conquête militaire, ni l’achat, ni les garanties diplomatiques, ni les droits historiques ne font le poids à côté du travail. Ce volontarisme s’oppose au déterminisme de Ber Borochov. David Ben Gourion a également en tête de légitimer les revendications politiques et territoriales à venir par le travail.

Vladimir Jabotinsky remet en quelque sorte les points sur les i. Il pense « politique d’abord ». L’action pratique ne doit pas brouiller l’objectif initial, soit la création d’un État juif. Unité d’action car unité d’objectif (voir le monisme de Vladimir Jabotinsky). Il juge que les sionistes socialistes se perdent en diversions à caractère mystique et romantique. La lutte nationale doit coiffer tout conflit interne de nature sociale et ce n’est qu’une fois l’État juif créé qu’il sera opportun de se préoccuper des questions sociales. Son monisme s’oppose au dualisme des sionistes socialistes.

 

Le sionisme synthétique de Haïm Weizmann

Haïm Weizmann incline vers une synthèse de la stratégie de David Ben Gourion et de celle de Vladimir Jabotinsky. « Penser l’action diplomatique comme un moyen d’améliorer les conditions du travail et, inversement, la réalisation pionnière en termes de base propre à étayer des revendications politiques » écrit Denis Charbit. Après s’en être tenu à une vision culturelle (éviter toute action sur le terrain), Haïm Weizmann passe à une vision résolument palestinocentrique et politique, ces deux courants étant représentés tant chez David Ben Gourion que chez Haïm Weizmann. Cette synthèse donne lieu dans les années 1920 à la formation de la liste des « sionistes généraux », entre gauche socialiste et droite nationaliste.

 

Le sionisme constructiviste

« C’est à Ben Gourion qu’il revient d’opérer la conversion définitive d’un mouvement socialiste à vocation sioniste en un parti sioniste doté d’une conception sociale », écrit Denis Charbit. Je passe sur le parcours politique de ce grand dirigeant. Simplement, son évolution s’accompagne d’une subordination constante des questions de classes et des questions sociales au combat national. Le titre de l’un de ses plus célèbres ouvrages est de ce point de vue éloquent : « De la classe au peuple ». Le peuple comme colonne vertébrale de la construction de la nation et de l’État, comme instrument de l’intérêt national. Dans l’entre-deux-guerres, l’objectif majeur est de tirer au mieux parti de la protection britannique pour mettre en place « un État en voie de formation ». Ce n’est qu’en 1942 que David Ben Gourion réclame haut et fort la création d’un État juif sur toute la Palestine mandataire. Ci-joint, un lien sur The Biltmore Conference (6-11 mai 1942) :

http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/History/biltmore.html

 

La construction d’une démocratie

L’État d’Israël c’est aussi la construction d’une démocratie, étant entendu que le sionisme sous toutes ses formes est imprégné de culture démocratique. En dépit des multiples défis et dangers auxquels Israël fait face depuis sa fondation, « le pouvoir politique n’a pas succombé à la tentation d’instaurer un gouvernement de salut public limitant les libertés publiques pour des raisons de sécurité ». Malgré ses imperfections, la démocratie israélienne a su gérer de nombreuses tensions en tous genres. Notons qu’Israël demeure un État sans Constitution écrite. Voir les Lois fondamentales dont un certain nombre sont des pratiques respectées de fait mais dépourvues de la protection fournie par la Loi. Deux questions de taille se trouvent au cœur de la vie politique du pays : les rapports entre la synagogue et l’État, les relations entre la majorité juive et les minorités arabes. Israël garantit la liberté de culte pour tous sans avoir adopté le principe de la laïcité. Précisons toutefois que le judaïsme, religion dominante, n’est pas pour autant religion d’État et n’a aucun pouvoir de quelque nature que ce soit sur les confessions minoritaires. Rappelons que cette autonomie des cultes est un héritage de l’Empire ottoman (voir le système du milet) puis du mandat britannique. Certes, ce système qui garantit la paix confessionnelle présente des inconvénients pour les non-croyants et non-pratiquants des trois religions monothéistes. Des partis confessionnels sont représentés à la Knesset, des partis musulmans et juifs de diverses obédiences. « Israël est moins une démocratie de grands principes qu’une démocratie d’arrangements ». L’autorité judiciaire est indépendante du pouvoir politique. L’État d’Israël se définit officiellement comme « État juif et démocratique ». Israël « État juif » est une démocratie. Les intérêts particuliers de la nation juive et les exigences universelles s’efforcent d’aller main dans la main.

 

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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