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Εὐφροσύνη ΣΑΜΑΡΤΖΙΔΟΥ Euphrosyne (Marou) Samartzidou (poétesse, traductrice, éditrice, enseignante, journaliste)  

En hommage à l’une de mes ancêtres

 

En header, une vue de l’île de Skyros/Σκύρος (Sporades, mer Égée) où naquit Euphrosyne, en 1820, soit un an avant le début de la Guerre d’Indépendance  (1821-1829).

 

 

Euphrosyne Samartzidis

Euphrosyne Samartzidou (1820-1877)

 

Au cour d’une promenade Internet, j’ai trouvé divers documents relatifs à une ancêtre, Euphrosyne Samartzidou. J’avais découvert son existence à la suite du décès d’une grand-tante, fine lettrée, qui avait été secrétaire de Raymond Aron. Dans des piles de papiers, j’ai  donc rencontré cette ancêtre dont le prénom n’est autre que celui d’une des Trois Grâces (avec Aglaé et Thalie), Euphrosyne, Εὐφροσύνη — la Joie, qu’on se le dise ! Les portraits que j’ai pu en voir me laissent supposer un puissant caractère. Ceux qui l’ont connue ont affirmé qu’elle aurait porté les armes contre les Turcs pour la libération de son pays si elle était née vingt ans plus tôt. Je n’en doute pas.

Au cours de cette promenade, j’ai trouvé un riche article intitulé « Challenging Education in the Ottoman Greek Female Journals (1845-1907): a Declining Feminist Discourse » et rédigé par Katerina Dalakoura (Dep. Philosophy and Social Sciences – University of Crete – Greece). Je mets ledit article en lien et le fais suivre de la traduction et de l’adaptation en français de la partie relative à Kypseli (KYΨEΛH). Katerina Dalakoura a retenu trois revues publiées à Istanbul (mot d’origine grec, Εις την Πόλιν, « dans la ville ») entre les Tanzimat et 1908. Ces trois revues : Kypseli (la revue fondée par Euphrosyne), Eurydice et Bosporis. L’article de Katerina Dalakoura se propose d’analyser à partir de ces publications la condition de la femme dans un contexte donné et de réfléchir aux moyens de l’émanciper, notamment par l’éducation. Euphrosyne est connue pour avoir cédé ses droits d’auteur dans le but de fonder des écoles de jeunes filles à une époque où leur éducation n’était vraiment pas à l’ordre du jour. Je lui dédie donc ce modeste article. En lien, pour les anglophones, l’intégralité de cette publication de Katerina Dalakoura :

http://www.knjizenstvo.rs/magazine.php?text=49

Cette publication s’inscrit dans un vaste programme d’étude émanant de International Federation for Research in Women’s. En lien, Newsletter (Issue 48 – July 2010). Katerina Dalakoura est inscrite sur le Panel 4, « Women’s Journals in the Ottoman and post-Ottoman Balkans (19th and Early 20th Centuries): Social Inequalities and Feminisms » :

http://www.pol.gu.se/digitalAssets/1376/1376261_ifrwh-report-july2010.pdf

Enfin, une liste des travaux de Katerina Dalarouka :

http://www.womenwriters.nl/index.php/Katerina_Dalakoura

 

Revue grecque

Kypseli / KYΨEΛH (1845), la revue fondée par Euphrosyne Samartzidou 

 

Traduction et adaptation de la partie relative à Kypseli (KYΨEΛH) dans le lien ci-dessus.  J’ai pratiqué des allègements tant le style est par moments redondant, un défaut propre à nombre de publications universitaires :

« Kypseli (qui se présente comme un « mensuel féminin ») a été publié à Istanbul en 1845 par Euphrosyne Samartzidou (1820-1877), une enseignante réputée, directrice de plusieurs écoles de filles et l’une des premières poétesses grecques de son époque. L’existence de Kypseli a sans doute été brève ; six numéros seulement auraient été publiés. Toutefois, comme le numéro six ne mentionne pas d’interruption future, on peut supposer que d’autres numéros lui ont fait suite. Au-delà d’Istanbul, cette revue a circulé à Athènes, sur l’île de Syros, à Smyrne, à Bucarest et Galatsi, deux villes roumaines qui abritaient de prospères communautés grecques.

Kypseli fut une tentative pionnière dans l’Empire ottoman. Il n’existait alors qu’une seule autre publication grecque à Istanbul ; et seules trois publications en grec les avaient précédées. Dans l’état actuel des recherches, on peut affirmer que Kypseli fut la première publication féminine grecque dirigée par une femme et probablement la première publication féminine dans tout l’Empire ottoman. La première publication turque s’adressant à un public féminin ne sortira des presses qu’en 1869 ; et la première publication féminine dirigée par une femme ne sortira des presses qu’en 1886 (1).

Le but déclaré de Kypseli : contribuer au progrès social de tous les peuples de l’Est (2). Euphrosyne l’énonce clairement, l’éducation des femmes à l’Est (the enlightenment of the women of the East) participe à ce progrès. Le but premier de cette publication est bien d’œuvrer à l’éducation et à l’édification du genre féminin en se tenant à l’écart de tout débat politique et en développant, selon des méthodes encyclopédiques, des sujets à caractère didactique, modestes et agréables. Tout ce qui caractérise cette publication (fiction historique, essais littéraires, philosophie, éducation, etc.) tend directement ou indirectement à souligner l’importance de l’éducation des femmes (3).

Cette publication souligne aussi l’importance de l’éducation au sens le plus large. L’éducation est présentée comme la récompense suprême, comme une force capable de modifier les sociétés. L’accent est mis sur l’individu, l’individu en lequel sont distillées des qualités morales (voir les Lumières), qualités qui sont elles-mêmes distillées par la connaissance. On s’en remet à l’éducation pour tous, sans tenir compte du genre et de la condition sociale, afin d’entraîner dans un même élan le progrès social et l’épanouissement de l’individu. Pour Euphrosyne, l’éducation est comparable à des fonts baptismaux d’où émergeront tous les Démosthène et toutes les Cléopâtre (4). — ce sont ses propres mots.

L’éducation de la femme est envisagée comme le plus sûr tremplin vers le progrès de la société dans son ensemble. Les pays avancés (alors la France et la Grande-Bretagne) le sont aussi parce qu’ils ont mis l’accent sur l’éducation de la femme et tout ce qui s’y rapporte.

Kypseli n’entre pas dans les détails de l’éducation féminine. Les cours particuliers (par exemple, d’histoire, de musique, de sciences naturelles, d’éthique et de religion) sont simplement évoqués comme autant d’arguments en faveur d’une éducation féminine élaborée, loin de l’éducation ornementale simplement destinée à séduire. La seule référence précise à ce type d’éducation touche à « l’art de vivre », plus précisément dans sa version grecque. L’apprentissage d’un métier est recommandé pour les jeunes filles des classes sociales inférieures. Ainsi la culture (au sens encyclopédique du mot) ajoutée à la connaissance d’un métier précis pourra les aider en cas de difficultés, une remarque qui s’applique également aux hommes.

La philosophie de Kypseli suit les principes philosophiques des Lumières européennes et grecques. Kypseli adopte les vues de Mary Wollstonecraft (1759-1797) (5) lorsqu’elle dénonce ces jugements patriarcaux relatifs aux capacités intellectuelles des femmes. Le principe de l’égalité entre les êtres guide la philosophie de cette publication. Le fait de refuser aux femmes le droit à l’éducation constitue une injustice sociale qui touche pareillement la femme et l’homme, qui touche le genre humain. L’injustice sociale est une conséquence de l’opposition au progrès, aux droits divins et naturels de l’homme, injustice qu’explique en partie le caractère patriarcal des sociétés. Kypseli n’est pas une publication radicale et vindicative ; en agissant sur un mode raisonnable et persuasif pour le bien de tous, elle s’efforce de mettre en lumière les problèmes, parmi lesquels celui de la condition de la femme — « the irrationality of women’s position and the magnitude of the injustice perpetrated against them. »

Kypseli appelle impérativement à la participation des femmes à l’éducation pour tous. L’égalité des genres est l’une des pierres d’angle de la philosophie de cette publication. L’origine sociale et autres hiérarchisations n’entrent généralement pas dans les propos de Kypseli concernant la condition féminine. Et lorsque c’est le cas, elles ne portent pas préjudice à la fraternité (sisterhood) entre femmes (6). Cette sororité est évoquée pour unir toutes les femmes sur la base de droits sociaux, les mêmes pour toutes. Euphrosyne remarque discrètement que l’éducation professionnelle permettra aux femmes issues de milieux modestes d’avoir une qualification professionnelle et à celles des milieux aisés d’avoir une solution de repli (fallback) en cas de problème. Pour elle, une éducation professionnelle est nécessaire pour toutes les femmes.

Kypseli est sous-tendu par un discret discours féministe. La femme est considérée comme une catégorie sociale à part, oppressée, position qu’explique le caractère dominant du genre masculin dans l’histoire. Les écrits qui rendent compte de la femme ont été exclusivement rédigés par des hommes et ces écrits mettent fortement en doute les capacités intellectuelles de la femme. Bien que nous soyons au milieu du XIXe siècle, le discours tenu par Kypseli s’en tient à cette tradition critique de la « critique with no name » pour reprendre l’expression de Karen Offen (67). »

 

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(1) Je passe sur les publications féminines éditées dans d’autres langues (arménien, bulgare et serbe) au sein de l’Empire ottoman afin de ne pas surcharger la présente traduction-adaptation.

(2) … all the peoples of the East, désignation vague que je ne parviens pas à définir avec précision. A l’Est de quoi ?

(3) A une époque où personne ne s’en préoccupait. Il faut se pencher sur la condition de la femme alors, y compris dans la Grèce libérée, pour comprendre combien l’œuvre d’Euphrosyne fut novatrice.

(4) Ce sont ces propres mots. Il est amusant quelle ait choisi « Démosthène » pour l’homme et  plus encore « Cléopâtre » pour la femme.

(5) Un lien intitulé « Mary Wollstonecraft : A ‟Speculative and Dissenting Spirit” » par Janet Todd :

http://www.bbc.co.uk/history/british/empire_seapower/wollstonecraft_01.shtml

(6) Mais quel est donc le féminin de « fraternité » ? Sororité ? Étrange, l’anglais a brotherhood et sisterhood tandis qu’en français nous plaçons tout sous le terme générique de fraternité.

(7) Parmi les travaux de Karen S. Offen, disponibles en français, « Les féminismes en Europe, 1700-1950. Une histoire politique » :

http://www.lemouvementsocial.net/comptes-rendus/karen-offen-les-feminismes-en-europe-1700-1950-une-histoire-politique/

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Un lien (en turc) émanant du Kadin Müzesi (Istanbul) :

http://www.istanbulkadinmuzesi.org/efrosini-samarcidis/?tur=Tematik

Une notice de Sirmoula Alexandridou (Democritus University of Thrace) intitulée « Early women’s press: a challenge for 19th century East and Greece » :

http://www.womenwriters.nl/index.php/Early_women’s_press

L’intervention de Sirmoula Alexandridou s’inscrit dans un congrès du NEWW International Conferences qui s’est tenu du 11 au 13 novembre 2010 à la Universidad Complutense de Madrid (UCM) :

http://pendientedemigracion.ucm.es/info/leethi/newwcost10/docs/program_WTN.pdf

 

Olivier Ypsilantis

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