En lisant « Zakhor, Jewish History and Jewish Memory » de Yosef Hayim Yerushalmi – 2/4

 

II – Le Moyen Age. La mémoire, ses canaux et ses réceptacles.

La littérature juive médiévale est immensément riche. Elle montre pourtant peu d’intérêt pour l’histoire juive de cette époque. Seul genre historique reconnu : cette littérature qui consigne chronologiquement la transmission de la Loi et de la doctrine rabbinique. Précisons qu’elle ne vise pas à écrire ou interpréter l’histoire du peuple juif mais à répondre aux hérésies judaïques ou aux ennemis extérieurs qui nient la validité de la Loi orale.

La force du judaïsme talmudique et la dimension historique de la pensée rabbinique expliquent cette particularité. Maïmonide n’exprime que dédain pour les travaux historiques de l’Islam tandis que Moïse Ibn Erza se plaint du désintérêt des Juifs pour leur langue (l’hébreu) et leur histoire alors que toutes les autres nations (tant chrétiennes que musulmanes) s’emploient à écrire la leur et excellemment. Les Juifs répareront leur négligence par la linguistique et la poésie mais ils continueront à ignorer l’histoire. Au début du XVIe siècle, Salomon Ibn Verga formulera une plainte proche de celle de Moïse Ibn Erza.

Pour les Juifs d’alors, le seul passé digne d’intérêt (autre que le passé vécu personnellement) est le passé lointain, clé de la signification des temps postérieurs. C’est pourquoi le « Yosippon » (l’histoire en hébreu du second Temple) est considéré par le judaïsme médiéval comme la plus importante chronique depuis la Bible. Les agissements des ancêtres « expliquent » les malheurs présents, à commencer par l’expulsion d’Espagne et du Portugal. Rappelons que le « Yosippon » eut d’autant plus de succès que les Juifs l’attribuèrent à Flavius Josèphe.

 

Wiener Memorbuch der Fuerther Klaus-SynagogeWiener Memorbuch der Fuerther Klaus-Synagoge 

 

Les chroniques juives du Moyen Age tendent à assimiler les événements à des canevas conceptuels établis depuis longtemps ; ainsi, selon elles, les malheurs d’Israël résultent-ils de l’exil, la plus lourde punition de péchés anciens… La nouveauté des événements s’inscrit dans des archétypes familiers. Les vieilles catégories sont réactivées. La Haggadah rabbinique a tracé les frontières entre Juifs et Gentils. Un regain d’intérêt pour les événements contemporains se manifeste pourtant au cours des périodes de tension messianique. Mais la tradition est suffisamment souple pour l’interpréter et, de ce fait, se l’approprier. Voir par exemple les guerres de Gog et Magog, l’un et l’autre rôles étant tenus par différents protagonistes au cours des siècles. Quoi qu’il en soit, c’est la littérature apocalyptique juive qui réfléchit le plus volontiers et le plus directement aux événements mondiaux, sans qu’il ne s’agisse d’historiographie stricto sensu.

Dans toute la littérature juive médiévale, seuls deux écrits rendent compte d’une rupture des schémas et archétypes face à l’ampleur du désastre auquel est confronté le peuple juif. Tout d’abord, les quatre chroniques des Croisades, écrites en hébreu au XIIe siècle, puis « Le Livre de la Tradition » d’Abraham Ibn Daud. Il est vrai que face à l’incompréhensible et à une horreur inédite par son ampleur (comme ces suicides collectifs de Juifs dans les pays rhénans), le chroniqueur évoque le sacrifice d’Isaac pour donner une lisibilité à l’horreur et s’en soulager, en quelque sorte.

Nous en revenons donc au constat que l’historiographie n’a jamais été un vecteur pertinent de la mémoire juive au Moyen Age, ce dont témoigne l’imprimerie juive d’alors, une imprimerie en plein développement.

Le vecteur de la mémoire juive d’alors : les rites et la liturgie, les rites fondamentaux vivifiés par la Halakha rabbinique, rites et leurs pratiques autour desquels s’organisent les souvenirs communs à un peuple. Les jours sanctifiés, les rites et les liturgies acceptés par l’ensemble des Juifs datent tous d’avant la destruction du second Temple ; la littérature talmudique et midrashique dépose une autre strate ; et le Talmud (codifié dans sa version définitive vers 500 de notre ère) devient pour nombre de Juifs le socle de l’éducation (παιδεία dirait le grec) juive.

Mais comment les Juifs des époques médiévales parvinrent-ils à conserver le souvenir d’événements qu’ils avaient directement vécus ? Pour tenter de répondre à cette question, retenons quatre modalités de la mémoire juive :

1 – Les selihot (prières pénitentielles) dont un très grand nombre nous est parvenu. Bien que certains d’entre eux évoquent de vrais noms et de vrais événements, leurs formes poétiques rendent leur interprétation particulièrement difficile.

2 – Les Memorbücher donnent d’importantes informations historiques sans être pour autant des ouvrages d’histoire. Leur raison d’être : préserver les noms de ceux pour lesquels une communauté priait dans sa synagogue.

3 – Les « seconds Purim » furent institués dans les communautés du monde entier pour commémorer la délivrance d’un danger de persécution. Ces Purim (qui n’avaient qu’une dimension locale) suivaient scrupuleusement le style, la structure et la langue du livre d’Esther.

4 – Les jours de jeûne et les selihot qui les accompagnaient, destinés à commémorer les événements dont le dénouement n’avait pas été heureux pour la communauté. Voir le martyre de Blois (mai 1171).

 

 Feuillet de selihot daté du VIIIe siècle

Feuillet de selihot daté du VIIIe siècle, découvert en 1908 par Paul Pelliot dans les grottes de Mogao (Chine).

 

Cet événement de 1171 (20 de Sivan) a été mis en rapport avec un autre événement survenu presque cinq siècles plus tard, en 1648, avec les pogroms conduits par Bogdan Chmielnicki. Ces pogroms qui pétrifièrent d’horreur les Juifs furent à l’origine d’un nombre considérable de selihot et de poèmes liturgiques. Ainsi, et malgré les différences de situation, ces persécutions furent amalgamées l’une à l’autre par des écrivains juifs comme Rabbi Shabbetaï Katz ou Yom Tov Lipmann Heller qui ordonna qu’en souvenir des massacres de 1648, les selihot composées au XIIe siècle (suite au martyre de Blois) soient relues. Le 20 de Sivan sera encore observé en Europe orientale, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, en souvenir de 1648.

Le jeûne du 20 de Sivan révèle plusieurs mécanismes de la mémoire collective juive au Moyen Age :

1 – La longévité du jeûne de Blois.

2 – La primauté de la liturgie et du rituel sur le récit historique. Le jeûne fut observé par des communautés entières dont la plupart des membres en ignoraient l’origine.

3 – La puissance commémorative d’une observance. La célébration du souvenir essentiel d’un événement dont le souvenir historique s’est effacé.

4 – La tendance à fondre la catastrophe récente (1648) dans le moule d’une catastrophe bien antérieure (1171)

5 – Si Rabbi Jacob Tam (Rabbenou Tam) n’avait pas appelé à un jeûne annuel perpétuel, les événements de Blois n’auraient laissé aucune trace dans la mémoire juive. D’autres événements non moins dramatiques n’ont pas trouvé place dans le calendrier et ont été effacés de cette mémoire.

Les trois voies royales pour la créativité intellectuelle et religieuse chez les Juifs du Moyen Age : la Halakha (la jurisprudence), la philosophie et la Kabbale. En regard, l’étude de l’histoire est considérée comme peu sérieuse.

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis 

 

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