En lisant ‟L’antisémitisme à gauche – Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours” de Michel Dreyfus – 6/9

 

6 – Ambiguïtés du pacifisme et controverses sur le sionisme (1931-1945)

La progression de l’antisémitisme en France

Michel Dreyfus : ‟A la SFIO et dans sa mouvance, un nombre important de pacifistes voulant éviter à tout prix un nouveau conflit prônent la négociation avec Hitler (…) Faisant preuve d’incompréhension à l’égard de la nouveauté et de la spécificité du nazisme, un nombre croissant de pacifistes se mettent à dénoncer à mots couverts les Juifs, et d’abord Léon Blum, comme des fauteurs de guerre irresponsables”. De manière indirecte, ces pacifistes utilisent l’argumentation des ‟Protocoles des sages de Sion”. A partir de 1933, les Juifs allemands arrivent en France. Léon Blum va été attaqué en tant que Juif au sein même de la SFIO, ce qui jusqu’alors n’avait jamais été le cas. La SFIO colporte que Léon Blum veut la guerre alors que Hitler veut l’éviter. Le pacifisme devient un vecteur le l’antisémitisme, à droite, on le sait, mais aussi à gauche, ce que certains s’efforcent de cacher. Il contamine le Parti radical, la SFIO, les néo-socialistes dirigés par Marcel Déat, le mouvement frontiste ainsi que l’extrême-gauche anarchiste et syndicaliste-révolutionnaire. Ce pacifisme est l’un des composants du révisionnisme de Paul Rassinier.

 

Les « bruissements antisémites » de la SFIO

Le pacifisme est né d’un traumatisme, celui de la Grande Guerre ; on peut le comprendre. Le problème est que les pacifistes se sont enfermés dans des analyses obsolètes et qu’ils ne saisissent pas la nature du nazisme. Ils se contentent d’insister sur les responsabilités partagées de la France et de l’Angleterre dans le déclenchement de la Grande Guerre et ils dénoncent le traité de Versailles qui a humilié l’Allemagne. Cette argumentation élaborée à partir du milieu des années 1920 se voit lestée d’un poids nouveau à partir de 1933 : la nécessité de trouver un terrain d’entente avec l’Allemagne de Hitler passe par une accusation des Juifs qui, parce qu’ils sont persécutés par le nazisme, pousseraient  l’Allemagne à la guerre. Pour les pacifistes, les Juifs (Léon Blum, Jules Moch, Salomon Grumbach) veulent faire la guerre à Hitler pour permettre aux Juifs d’Allemagne de rentrer tranquillement chez eux… Je passe sur la prose pacifiste et ses divagations et me contente de citer un certain Ludovic Zoretti, alors membre de la SFIO, qui écrit : ‟Le peuple français n’a aucune envie de voir une civilisation anéantie et des millions d’êtres humains sacrifiés pour rendre la vie plus agréable aux cent mille Juifs de la région des Sudètes”. Ci-joint, un lien Persée sur ce personnage complexe dans une période complexe. Il s’intitule : ‟Du Front Populaire à la Collaboration” et est signé Yves Lecouturier :

www.persee.fr/web/revues/…/annor_0003-4134_1998_num_48_5_4851

 

Jules MochJules Moch (1893-1985)

 

L’antisémitisme diffus dans la gauche pacifiste

Le pacifisme se teinte d’antisémitisme. Il serait fastidieux de rapporter toutes les ‟perles” qu’il a données : on se pince, on croit rêver. Ainsi que le note Michael Marrus, ‟antisémitisme et volonté d’apaisement (à l’égard de Hitler) se rejoignent au sein de la droite européenne” ; mais il serait injuste de ne pas souligner qu’une partie de plus en plus importante de la gauche française suit une même orientation. On sait que sous couvert de pacifisme, Otto Abetz propagera l’idéologie nazie dans les milieux intellectuels français. Une enquête reste à faire : l’argent nazi a-t-il aidé les pacifistes ?

Michel Dreyfus : ‟L’antisémitisme pacifiste repose essentiellement sur l’idée que les Juifs veulent faire la guerre à Hitler parce qu’il persécute leurs coreligionnaires. Les pacifistes admettent que le régime hitlérien est dictatorial, mais ajoutent que, ce dernier ayant été librement choisi par les Allemands, il faut composer avec lui. Les Juifs qui rejettent cette orientation sont donc de dangereux irresponsables”. Le débat est intense entre pacifistes et antifascistes. Les pacifistes relativisent leur critique du nazisme et font des concessions toujours plus importantes à l’antisémitisme. Ils jugent que le nazisme et le racisme sont des impérialismes exacerbés face aux impérialismes repus (la France et l’Angleterre) qui devraient faire des concessions aux nazis, histoire de calmer leur appétit…

 

Les anarchistes ne sont pas antisémites, mais se trompent sur le nazisme

‟Le Libertaire”, principale publication anarchiste, en vient à proposer d’offrir des colonies à l’Allemagne en compensation des dommages infligés par le Traité de Versailles. Certes, les anarchistes sont anti-colonialistes mais puisqu’il s’agit de calmer l’Allemagne et d’éviter la guerre… Ils estiment par ailleurs que Hitler n’est pas si dangereux et que de concession en concession, on devrait parvenir à sauver la paix, une paix que ne peut garantir la ‟nouvelle Sainte Alliance des grandes démocraties”. ‟Le Libertaire” qui estime que les Juifs sont des ‟hommes comme les autres” et qu’ils doivent être défendus avance tout de même que ‟les Juifs, plus que toute autre race, donnent prise au racisme, parce qu’ils en sont, en somme, les promoteurs, s’étant toujours refusés à se fondre avec les autres races (…), ils forment une internationale, un État dans l’État, ce qui donne prise à la morgue et à la haine des nationalistes”.

 

Les Juifs considérés comme des bellicistes irresponsables par les pacifistes intégraux

Considérant l’hécatombe causée par la Grande Guerre, Félicien Challaye propose d’opposer au mal absolu, la guerre, un remède absolu, le pacifisme intégral. L’arrivée des nazis au pouvoir ne modifie en rien son analyse. Ce pacifisme s’accompagne sans tarder de propos antisémites qui jusqu’en 1939 associe toujours plus ouvertement les Juifs à un bellicisme irresponsable. En pleine crise de Munich, Félicien Challaye s’en prend au ‟bellicisme des Juifs étrangers”. Sévissant dans la presse collaborationniste de gauche jusqu’en août 1944, il dénonce la présence de ‟Juifs influents qui constituent un ferment belliciste particulièrement actif”. La liste est longue des pacifistes en tout genre (à commencer par les pacifistes intégraux) qui pataugent dans l’antisémitisme. Et nous pourrions en revenir à Robert Louzon.

 

Le sionisme, objet de débats à l’extrême gauche

Dans les années 1930, les débats sur le sionisme se multiplient à l’extrême-gauche qui y est généralement hostile. L’un des plus actifs dénonciateurs du sionisme est Robert Louzon qui rapproche l’impérialisme français de l’hitlérisme. Pour lui, Hitler ne fait que prendre exemple sur le colonialisme. Robert Louzon accuse en passant le Juif algérien d’être l’allié de l’impérialisme, au détriment de l’Arabe, du Musulman. Robert Louzon, que je pourrais citer abondamment tant il bavarde, réfute l’idée selon laquelle les Juifs auraient apporté du bien-être aux Arabes ; et il compare la Palestine à l’Irlande au siècle dernier où ‟un État étranger importe en foule une population étrangère qui devient propriétaire des terres, jusque-là possédées par l’indigène”. Le sionisme fait également débat chez les anarchistes. Pour Jules Chazoff, les sionistes se comportent comme des colons qui spolient et méprisent. Il estime que les espérances arabes sont favorisées par Hitler et Mussolini, alors qu’elles sont combattues par les sionistes. Il estime que la Palestine ‟ne sera jamais une nation juive (mais) un pays exploité par la finance juive”. Il conclut qu’il faut défendre les Juifs ‟quand Israël meurt (mais) combattre la minorité de Juifs qui veut qu’Israël règne”. Jules Chazoff trouve normal que les Juifs cherchent un refuge, en Palestine ou ailleurs, mais il leur refuse le droit de fonder une nation.

 

Incompréhension du nazisme

L’analyse de Robert Louzon part d’une vision antisémite traditionnelle qui associe Juif et capitalisme. Il poursuit cette analyse en opérant une distinction entre un capitalisme ‟corporatiste” et un capitalisme ‟libéral”, une analyse qui s’appuie sur un marxisme sommaire qui n’envisage le nazisme que sous l’angle économique tout en niant sa dimension idéologique et raciale. Robert Louzon se révèle incapable de saisir la spécificité du nazisme. En 1947, il réaffirme cette analyse faite à la fin des années 1930 et qui sera reprise par des groupes de l’ultra-gauche dans les années 1970 pour constituer l’un des fondements du négationnisme. Un lecteur de ‟La Révolution prolétarienne” reprend les analyses de Robert Louzon puis avance l’idée selon laquelle toute solidarité au sein d’un groupe humain déclenche l’hostilité envers ce groupe. Or ‟la solidarité juive (…), donnée capitale du problème juif (…), est la cause de l’antisémitisme”. Ce lecteur qui ne croit pas à l’existence d’une race juive voit dans le judaïsme la ‟religion d’une race”. Il semble apprécier le sophisme puisqu’il déclare que l’antisémitisme disparaîtra lorsque ceux qui se disent ‟Juifs” cesseront de se croire tels. Une fois encore, les Juifs sont rendus responsables de leurs maux.

‟La Révolution prolétarienne” peine à comprendre le nazisme, en particulier sa politique extérieure. De nombreux voyageurs qui se sont rendus en URSS durant l’Entre-deux-guerres ont été aveuglés, comme l’ont été d’autres voyageurs qui se sont rendus dans l’Allemagne nazie. Parmi ces derniers, l’anarchiste Albert Paraz qui après la guerre se liera à Paul Rassinier.

A la veille de la guerre, l’extrême-gauche se trouve dans un complet désarroi intellectuel, un désarroi qu’aggrave le pacte germano-soviétique.

 

Du Pacte germano-soviétique à Vichy

Le Pacte germano-soviétique fait basculer le Parti communiste dans une profonde hostilité envers la SFIO dont elle dénonce le ‟social-fascisme” et Léon Blum. Parmi ceux qui injurient ce dernier de manière ordurière, et en reprenant les pires poncifs antisémites, Maurice Thorez. N’oublions pas non plus la ‟déclaration d’intention” de Jacques Duclos destinée aux autorités allemandes récemment installées à Paris. Utilisant une argumentation antisémite, il sollicite auprès de l’Occupant la permission de faire reparaître ‟L’Humanité” !

 

Dans la Résistance

Avec la fin de la IIIe République et l’instauration de l’État français, de nombreux militants et responsables de toutes les composantes de la gauche vont donner libre cours à leur antisémitisme. Nombre de collaborateurs et membres de l’État français sont des transfuges de la gauche : communistes en rupture de Parti, socialistes pacifistes, syndicalistes, etc. Les parcours de Gaston Bergery, Marcel Déat, Jacques Doriot et Ludovic Zoretti, pour ne citer qu’eux, sont éloquents.

L’antisémitisme s’est-il manifesté dans la Résistance, à gauche plus précisément ? On pourrait évoquer des interrogations, des hésitations et même des occultations de Résistants à l’égard des Juifs. C’est le cas d’Henry Frenay qui jugeait que le capitalisme juif avait pris une place démesurée dans l’économie du pays.

Rappelons que le recul du Front populaire est allé de pair avec une division croissante de la gauche entre antifascistes et pacifistes, ces derniers se caractérisant par leur anticommunisme radical. Cette division explique le relâchement de la gauche sur la question de l’antisémitisme, à l’heure où celui-ci puisait de nouvelles forces, et ce relâchement explique en partie la progression de l’antisémitisme à gauche.

 

Olivier Ypsilantis

 

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