Samson-Raphaël Hirsch, le néo-orthodoxe – 2/2

 

Samson-Raphaël Hirsch Schule

La Samson-Raphael-Hirsch-Schule à Frankfurt am Main (Hessen), une école pour filles et garçons fondée en 1853. Elle fut fermée en mars 1939, endommagée par les bombardements alliés, brièvement réouverte après la guerre et démolie en 1960. 

 

Samson-Raphaël Hirsch naît en 1808, à Hamburg, une ville où la communauté juive avait été agitée par les accusations de crypto-sabbataïsme, une question à laquelle je fais allusion dans mon article sur Jacob Emden :

http://zakhor-online.com/?p=4058

‟Centre communautaire important, Hamburg avait valeur de microcosme du monde judéo-européen dans son ensemble” écrit Maurice-Ruben Hayoun. Comme d’autres villes du Nord de l’Europe, Hamburg abritait une communauté ashkénaze mais aussi séfarade. Les Juifs de Hamburg (mais aussi des autres communautés juives de l’aire germanique)  furent agités par des tentatives de ‟protestantisation” des synagogues, un sujet des plus intéressants, fort bien présenté au Jüdisches Museum Berlin (Lindenstraße 9-14).

Samson-Raphaël Hirsch nous dit que ses parents étaient des Erleuchtet religiös (des religieux éclairés) et non des Aufgeklärt religiös, probablement afin d’éviter d’employer un dérivé de Aufklärung et, ainsi, de marquer la distance vis-à-vis de Moïse Mendelssohn et ses disciples. Un témoignage laisse supposer que le père de Samson-Raphaël Hirsch, Raphaël, était un maskilim. Un élément biographique d’importance : la nomination d’Isaac Bernays au poste de rabbin de Hamburg, en 1821, année de la Bar Mitsva de Samson-Raphaël Hirsch. Isaac Bernays est l’un des rares rabbins du pays à posséder une forte culture profane et à maîtriser l’allemand. Il va être pour Samson-Raphaël Hirsch, son élève, et pour Jacob Bernays, son fils, un modèle d’ouverture au monde. Autre maître de Samson-Raphaël Hirsch, le rabbin Jacob Ettlinger. Il est à noter que ces deux maîtres ont étudié chez le rabbin Abraham Bing, l’une des rares autorités religieuses orthodoxes à accepter que les jeunes Juifs s’adonnent également à l’étude des sciences profanes.

Samson-Raphaël Hirsch est nommé rabbin du grand-duché d’Oldenburg où vivent quelque sept cents Juifs. C’est à cette époque qu’il écrit notamment ‟Dix-Neuf épîtres sur le judaïsme”. En 1841, il quitte le grand-duché pour la Frise orientale avant de se rendre à Nikolsburg afin d’y assumer les fonctions de grand-rabbin de Moravie et de Silésie. Il se retrouve confronté à des rabbins autrement plus érudits et orthodoxes que lui. Par ailleurs, il n’aime guère les rabbins polonais. Dans ‟Dix-Neuf épîtres sur le judaïsme”, il incite Benjamin, son correspondant fictif, à se défaire de ce que ces derniers lui ont mis dans la tête. Les rabbins qu’il fréquente lui reprochent son manque de culture talmudique. Samson-Raphaël Hirsch doit prendre sur lui jusqu’en 1851, date à laquelle il est nommé simple rabbin d’une toute petite fraction de la communauté de Frankfurt am Main. Là, il va enfin pouvoir donner sa pleine mesure après avoir saisi toutes les conséquences des révolutions de 1848 pour les Juifs. Maurice-Ruben Hayoun écrit : ‟1848 marqua aussi le regain de l’idéologie antisémite qui entendait privilégier l’émancipation de la société de l’emprise des Juifs plutôt que l’émancipation des Juifs eux-mêmes.” Samson-Raphaël Hirsch comprend qu’il lui faut œuvrer à l’émergence d’un rabbinat moderne.

Le rabbin qui avait été au centre de la vie communautaire voit son influence se réduire, en Prusse notamment, avec le Generalpatent (1750) de Friedrich der Große. Zacharias Frankel, grand-rabbin de Dresden, est l’auteur d’un mémoire qui constitue un précieux document pour l’étude de ce rabbinat de transition qui allait donner outre-Rhin les Rabbiner Doktor, les rabbins qui avaient également suivi un cursus universitaire, profane si l’on peut dire. La question reste : comment concilier tradition et modernité aussi harmonieusement que possible ? Meyer Simon Weyl, grand-rabbin de Berlin, élabore un programme qui a des similitudes avec celui de Samson-Raphaël Hirsch. Ce programme : quatre années d’études avec vingt heures hebdomadaires consacrées aux matières religieuses et dix-huit heures aux matières profanes. Inutile de préciser que le rabbinat traditionaliste, et plus encore orthodoxe, suit l’affaire avec mécontentement. Porte-parole de la réforme, Abraham Geiger est leur bête noire. Nommé à Frankfurt am Main, Samson-Raphaël Hirsch va mettre toute son énergie à faire œuvre d’éducateur dans le but de promouvoir les idéaux de la réforme. Ainsi, plutôt que de bâtir une synagogue, il fait bâtir un établissement d’enseignement, inauguré le 1er avril 1853. Voir la photographie en tête d’article.

Samson-Raphaël Hirsch fait sienne la formule de Naphtali Herz Wessely, l’ami de Moïse Mendelssohn : ‟La Tora et la voie de la terre”, une formule qui une fois encore dénote la tendance maskil modéré de Samson-Raphaël Hirsch. Mais comment établir une harmonie entre ces deux pôles, l’identité juive et la culture européenne ? Samson-Raphaël Hirsch choisit le pragmatisme afin d’éviter d’être marginalisé. Il s’efforce d’attirer à lui jusqu’aux Juifs non pratiquants, en posant toutefois certaines conditions. Puisqu’il place l’éducation au centre de ses préoccupations, nombre de parents s’en remettent à lui pour la scolarisation de leurs enfants. Il publie une revue, ‟Jeshurun”, dans laquelle il expose ses idées. Et il s’active pour que les lois de mai (Maigesetze) qui instituent la loi de défection (Austrittsgemeinde), utilisées par Bismarck pour desserrer l’étreinte du Vatican sur le clergé allemand, soient étendues aux Juifs. C’est chose faite en juillet 1876 avec l’émergence d’une orthodoxie séparée. Des Juifs crient au schisme. Maurice-Ruben Hayoun écrit : ‟Rationaliser les commandements de la Tora en les dotant d’une interprétation symbolique, tels furent les objectifs que Samson-Raphaël Hirsch s’assigna en compilant le code intitulé ‟Choreb ou devoirs d’Israël dans la dispersion”. Contrairement à Moïse Maïmonide et à son lointain continuateur Moïse Mendelssohn, Samson-Raphaël Hirsch insista, comme on l’a déjà dit, sur l’action et restreignit assez sévèrement le champ de la spéculation.” De la norme religieuse à une philosophie de la vie, non l’inverse ; du symbolique au philosophique, contre l’abstraction et la conceptualisation. Dans cette œuvre de jeunesse, ‟Dix-Neuf épîtres au judaïsme”, les deux penseurs de prédilection de l’auteur se trouvent être précisément des hommes de tradition qui avaient tenté d’endiguer la marée montante de la spéculation métaphysique. Ces hommes s’appellent  Juda Halévi et Moïse Nahmanide.

Comment définir en peu de mots la néo-orthodoxie ? Il n’est déjà pas si facile de définir l’orthodoxie. Samson-Raphaël Hirsch est guidé par le postulat suivant : les règles religieuses juives ont une place légitime dans la société occidentale ; partant, les ‟ultra-orthodoxes” et les hassidim le repoussent et réduisent à rien les chances de survie du judaïsme dans la société non-juive. Mais jusqu’où aller ? Pour être plus précis : Samson-Raphaël Hirsch ne cherche pas désespérément le milieu, le milieu du milieu et ainsi de suite, mais à faire avancer parallèlement et dans une interaction dynamique deux tendances jugées antagonistes : tradition et modernité.

Samson-Raphaël Hirsch prend note du fossé qui sépare la vie moderne de la néo-orthodoxie. Il en prend note et affronte la question. Il commence par déclarer que la synagogue est certes un lieu central de la vie juive mais que celle-ci ne s’y limite pas. Il force à propos le trait. En 1860, il écrit que la cure la plus revitalisante pour le judaïsme consisterait en la fermeture de toutes les synagogues durant un siècle. Par cette déclaration quelque peu provocante, Samson-Raphaël Hirsch laisse simplement entendre que le judaïsme innerve la vie juive, qu’il est plus à la maison qu’à la synagogue qui ne saurait être le centre de gravité du judaïsme. Contrairement à Moïse Mendelssohn, la philosophie n’intéresse guère Samson-Raphaël Hirsch qui invite à l’accomplissement des préceptes sans pour autant chercher leur motivation. Ses adversaires ne vont pas manquer de souligner son manque d’ambition intellectuelle et son incapacité à édifier un système.

Alors, comment expliquer le succès de la néo-orthodoxie ? Comment a-t-il su tonifier un judaïsme exsangue ? La conception qu’a Samson-Raphaël Hirsch de la Bildung (1) ne contredit pas un judaïsme éternel mais non immuable. La fidélité à la tradition n’exclut pas l’universalisme, bien au contraire. Il juge que l’Aufklärung ne constitue pas une menace pour le judaïsme. Exaltant et prometteur, l’Aufklärung ne saurait se substituer au messianisme juif et signifier la fin de l’Exil. Samson-Raphaël Hirsch n’a jamais transigé sur la nature et l’essence du judaïsme. Il a mis en avant l’aspect pédagogique de l’Aufklärung en tenant compte de cette donnée selon laquelle l’éducation juive pouvait l’intégrer harmonieusement sans s’y limiter.

‟Expliquer le texte biblique par lui-même, c’est-à-dire recourir à la seule Tora pour expliquer et comprendre la Tora, tel fut le théorème fondamental de Samson-Raphaël Hirsch dans son commentaire biblique”, écrit Maurice-Ruben Hayoun. En refusant de s’adonner à des disciplines telles que la philosophie, les sciences comparatives et l’histoire, ce  parti-pris avait entre autres avantages de ne pas contredire la tradition.

Samson-Raphaël Hirsch ne considérait pas la Bible hébraïque comme une vieillerie bonne pour les amateurs d’antiquités ; il considérait que le judaïsme avait un avenir — un sens — pour l’humanité. Ce point de vue n’est pas sans conséquence ; il ne s’agit pas de glaner dans la Tora des idées philosophiques destinées à nourrir la polémique, la Tora tire d’elle-même sa raison d’être, ce qui rend inopérante la prétendue supériorité du christianisme sur le judaïsme et toute tentative de substitution !

 Olivier Ypsilantis

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(1) Soit « éducation » ; mais le mot est si spécifiquement allemand qu’il est préférable de ne pas le traduire. Le « Bildungsroman » ou « roman de formation » est un genre né en Allemagne, au XVIIIe siècle.

 

 

 

 

 

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