C’est vers 1434 que les Portugais commencent à explorer méthodiquement la côte africaine. Ils le font à l’aide de leurs caravelas. Les équipages sont formés de marins venus de divers pays d’Europe, des marins sans lesquels une telle entreprise n’aurait pu être menée à bien. Cette exploration révèle aux Portugais et à l’Europe que ces terres sont habitées et habitables.
Les Portugais commencent à pratiquer une politique de razzia afin de capturer des esclaves. Mais après la mort au combat de Gonçalo de Sintra, en 1444, les Portugais remplacent la razzia par le commerce. A la fin de l’année 1450, ils atteignent le golfe de Guinée. Cette exploration a un but précis : trouver la route des Indes et, ainsi, amplifier la diversité des produits et le commerce.
Au cours des années 1460-1469, le rythme des découvertes se ralentit. L’exploration outremer n’est alors pas une priorité pour la Couronne et l’entreprise est confiée à l’initiative privée. Elle reprend à partir de novembre 1469. La Couronne loue pour cinq années à Ferñao Gomes, un riche commerçant de Lisbonne, le monopole sur la Guinée à la condition qu’il explore chaque année cent léguas de côte (une légua correspond à environ à cinq/six kilomètres). En 1474, à la fin du contrat, qui est prolongé d’une année, D. Afonso V pose les règles destinées à asseoir le monopole de la Couronne sur la Guinée. Puis D. João II prend la direction de l’expansion portugaise. C’est sous son règne (1481-1495) que la politique maritime et commerciale du pays atteint son apogée grâce à une planification cohérente de l’exploration maritime et de l’occupation des terres découvertes. Les priorités établies par la Couronne sont claires : établir une voie maritime pour les marchés asiatiques et trouver des points d’appui – des relais – indispensables pour les voyages d’ouest en est et d’est en ouest. Cette vaste entreprise oscille entre le monopole d’État et l’initiative privée – dépendante toutefois des autorisations accordées par la Couronne.
Les dates exactes de la découverte des îles de cet archipel, soit l’île de São Tomé et celle de Príncipe ne sont guère précises, mais des indices laissent supposer le 17 décembre 1471 pour São Tomé et le 17 janvier 1472 pour Príncipe. Ces deux îles sont inhabitées et la Couronne ordonne qu’elles soient peuplées. Les Portugais vont concentrer leur projet sur les îles inhabitées suite aux difficultés rencontrées sur les îles habitées.
Les îles de São Tomé et de Príncipe réunissent les conditions qui vont permettre aux Portugais de concevoir dans ces espaces inhabités des zones de peuplement et d’activité agricole, une expérience qui avait débuté dans l’archipel de Cabo Verde. Sitôt découvert l’archipel de São Tomé e Príncipe, la Couronne ordonne donc leur occupation, São Tomé en particulier. Les Portugais procèdent sans tarder à l’introduction de la canne à sucre. En septembre 1485, D. João II introduit le système des capitainerias mis en œuvre dans d’autres espaces insulaires et il nomme João de Paiva capitão-donatário de São Tomé. L’année suivante, celui-ci quitte la métropole avec un groupe de colons et ils débarquent au nord-est de l’île où ils fondent un établissement. Deux mois plus tard, le 16 décembre 1485, une carta regia définit les droits et les devoirs des habitants de São Tomé. L’accent est mis sur la nécessité de développer la culture de la canne à sucre, et toute une politique est mise en œuvre pour attirer des colons sur cette île. En 1490, la capitaineria de São Tomé est transférée à João Pereira et, suite à son décès trois ans plus tard, à Álvaro de Caminha, le véritable initiateur de la colonisation de cette île. En 1500, l’île de Príncipe reçoit les mêmes directives et l’entreprise est confiée à António Carneiro qui suit le modèle appliqué à São Tomé.
Souci premier des Portugais, peupler les îles inhabitées afin de les mettre en valeur. Concernant l’archipel de Madeira et celui des Açores, inhabités lorsque les Portugais y jettent l’ancre, le peuplement est essentiellement portugais et européen. L’histoire des archipels de Cabo Verde et de São Tomé e Príncipe s’inscrit dans un autre registre, et déjà parce que la mortalité chez les Européens y est autrement plus élevée. Ces terres n’attirant plus les Portugais et les Européens, on en vient à recruter des Africains jugés mieux adaptés à ces climats.
Dans l’historiographie portugaise, il est généralement affirmé que le peuplement de São Tomé s’est fait par deux groupes humains que tout opposait : les Européens, les maîtres ; les Africains, les esclaves. L’affaire est plus complexe.
Le premier groupe, les Européens. C’est un groupe hétérogène ; on peut y distinguer trois sous-groupes. 1. Les Portugais libres attirés par les privilèges accordés par la Couronne, tandis que d’autres sont envoyés pour une période déterminée afin de remplir des fonctions politico-administratives et militaires. 2. Des Portugais condamnés pour crime et qui constituent l’essentiel de la population européenne de cet archipel. Ils échappent ainsi à la peine de mort ou à de lourdes peines de prison. Dans ces îles, ils peuvent s’enrichir, posséder des esclaves, commercer avec le littoral africain. Ils peuvent ainsi se réhabiliter tout en bénéficiant des privilèges accordés aux Européens qui participent au peuplement et au développement de cet archipel. Ils ont par ailleurs la possibilité de revenir au Portugal pour une période de quatre mois afin d’y récupérer leurs biens et faire du commerce. 3. Des Européens de diverses nationalités attirés par les autorités portugaises, surtout à partir de 1525, lorsque l’industrie et le commerce du sucre dominent l’économie de cet archipel, São Tomé surtout.
Le second groupe, les Africains. Les Africains sont volontiers présentés comme une masse homogène et amorphe venue de différentes parties du littoral africain atlantique et soumise aux Européens, masse à laquelle s’ajoutent les escravos de resgate. Le resgate servait de justification légale pour acquérir des captifs. Les colonisateurs et marchands achetaient des prisonniers de guerre capturés par des tribus et royaumes locaux. Sous prétexte de les resgatar, la Couronne légitimait leur réduction en esclavage. Ce second groupe est de loin le groupe le plus important.
Une analyse des textes portugais des XVème et XVIème siècles révèle une autre perspective. Dans la phase initiale de la colonisation, qui se prolonge grosso modo jusque vers 1525, coexistent une majorité d’Européens libres et une minorité d’Africains libres, tous pareillement impliqués dans le processus en cours. Aux côtés de ces hommes libres se trouvent des esclaves noirs, très majoritaires, et des esclaves blancs, les uns et les autres soumis au même statut juridique. Il s’agit donc d’un peuplement complexe qui ne correspond guère au schéma généralement admis. Le groupe des Africains n’est en rien homogène, ni par ses origines ethniques, ni par son activité économique et son statut social. A côté d’Africains libres, riches pour certains, on trouve des Africains libérés par leurs maîtres ou l’administration, généralement appelés « negros forros ». On trouve des esclaves domestiques, des esclaves employés dans les plantations, des esclaves en transit pour São Jorge da Mina, pour le Portugal et plus tard pour les Amériques. Tous ces groupes d’Africains participent à la colonisation de l’île, soit sous la direction des Européens, soit en suivant des objectifs qui leur sont propres.
Pour les premiers habitants de l’île, la principale source de revenus est le commerce avec les côtes d’Afrique, d’où l’urgence de faire venir à São Tomé des « negros ricos » pour lesquels le commerce africain sur les longues distances est dans leur région d’origine une marque de pouvoir et de prestige. Les Portugais se montrent par ailleurs soucieux de maintenir de bonnes relations avec les Africains, en particulier dans les régions de Mina, du Benin, du Congo et d’Angola, des Africains riches et eux-mêmes propriétaires d’esclaves. Les Portugais s’appuient sur une connaissance minutieuse des hiérarchies sociales d’Afrique afin de s’allier les chefs africains dans leur entreprise de colonisation des îles.
Autre population africaine, les « negros forros », des esclaves affranchis et destinés à aider au peuplement et au développement économique de l’archipel. L’affranchissement opère dès le début du XVIème siècle et suivant certaines règles. Ainsi, D. Manuel I libère les esclaves et leurs fils qui avaient été donnés à des repris de justice (degradados) au cours du règne de son prédécesseur. En 1526, les femmes et les hommes de la Confraria do Rosário sont affranchis à leur tour.
Le commerce local est contrôlé par l’administration portugaise, mais également par les locaux. Idem avec le littoral africain où « brancos e negros forros » venus de São Tomé pour commercer restent sur le continent afin de développer leurs affaires, à l’insu des autorités portugaises. Une fois encore, insistons sur la convergence d’intérêts entre « brancos e negros », une donnée qui, une fois encore, bouscule le schéma binaire – simpliste – qui a si souvent cours.
La situation des affranchis est quant à elle délicate, dans la mesure où les activités économiques qui se développent dans les débuts de la colonisation de l’archipel sont interdites aux « negros forros », tous les travaux qui leur conviendraient étant effectués par des esclaves, bien plus rentables pour leurs propriétaires, Noirs ou Blancs. Rappelons que l’essentiel de l’activité économique de cet archipel tient à la production sucrière.
La diversification de la production est envisagée sans tarder afin de soutenir la consommation locale mais aussi du continent, du Rio Real (au fond du golfe de Guinée) à la terre du Manicongo (au nord de l’actuel Angola). Cette diversification de la production agricole doit également servir à approvisionner les navires en transit chargés d’esclaves. Le travail des esclaves associé à la monoculture de la canne à sucre (le sucre étant destiné à l’Europe) est une extraordinaire source de profit.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis