Otto Weininger et les femmes, les femmes qu’il juge esclaves de leur sexualité. Otto Weininger se détache de Nietzsche pour mieux adorer le Parcifal de Wagner. Il envisage le personnage de Kundry comme la représentation la plus juste de la féminité. La féminité étant immoralité, selon Otto Weininger, la femme doit cesser d’être femme pour devenir homme. Parcifal arrache Kundry à sa féminité lorsqu’il l’arrache au charme de Klingsor. Il faut lire « Sexe et Caractère » (Geschlecht und Charakter), un livre ahurissant. On pourrait croire à une plaisanterie mais il n’en est rien. Otto Weininger se prend au sérieux, terriblement au sérieux, ce qui pourrait en partie expliquer son suicide.
Otto Weininger se dresse contre la décadence, il dresse la Kultur contre la Zivilisation, le Volk et la race contre la masse, la Weltanschauung contre le scepticisme, la synthèse contre l’analyse, d’où la forte impression produite par Otto Weininger sur Karl Kraus (qui défend l’exigence et la rigueur du travail d’écrivain), Arnold Schöenberg (qui veut donner encore plus de rigueur à ses compositions), Adolf Loos (qui condamne le décoratif et qui exige une architecture exclusivement fonctionnelle) et Ludwig Wittgenstein (pour qui éthique et esthétique ne font qu’un). Mais cette réaction weiningérienne a également quelque chose à voir avec les obscures sommes à caractère métaphysique de Huston Stewart Chamberlain ou d’Arthur Moeller van den Bruck.
Otto Weininger est un homme de son époque, un constat auquel personne n’échappe il est vrai. A son époque, tout un courant intellectuel et artistique présente la femme comme un être diabolique. C’est le néo-romantisme début XXème siècle, avec la femme fatale, l’ondine, la femme-enfant, la femme fragile, etc., toute une brocante diversement clinquante.
Soulignons que la célébrité d’Otto Weininger (un écrivain très respecté par toute une avant-garde d’artistes, d’écrivains et de philosophes) est le fait de Karl Kraus, notamment par sa revue Le Flambeau (Die Fackel). Mais pourquoi un tel intérêt de Karl Kraus pour Otto Weininger ? Une raison s’impose d’elle-même : le principal objectif de Die Fackel est de dénoncer les platitudes et les mensonges de la presse à gros tirages. Karl Kraus défend Otto Weininger qu’il voit comme une victime du journalisme dénué de tout scrupule. Karl Kraus a un tempérament résolument combatif. Il s’élève contre la psychologie répressive qui réduit le talent d’Otto Weininger à un phénomène pathologique. Il pense avoir trouvé avec Otto Weininger un allié dans son combat contre l’hypocrisie des mœurs. Il y a bien quelques divergences entre ces deux hommes, mais les affinités sont plus nombreuses et profondes. L’un et l’autre sont passionnément kantiens ; ils placent au-dessus de tout l’impératif éthique et n’acceptent pas le plus léger écart entre apparence (Schein) et être (Sein). Mais comment expliquer cette déclaration de Karl Kraus qui résume sa lecture de « Sexe et Caractère » : « Un admirateur de la femme souscrit avec enthousiasme aux arguments de votre misogynie » ? Cette contradiction s’explique quand on sait qu’elle prend appui sur un dogme : la polarité des sexes. La libération féminine qu’attend Karl Kraus a un sens très précis, limité : cette libération ne sera que féminine. Karl Kraus espère féconder le monde en permettant l’épanouissement total de la femme, en libérant son énergie et son anarchie créatrices qui procèdent de sa sensualité.
Karl Kraus ne remet pas en question la caractérologie de l’« être » féminin selon Otto Weininger ; il en rajoute lorsqu’il décrit l’intellect de la femme : « La personnalité de la femme est inconsistance ennoblie par l’inconscience. Rien n’est plus insondable que la spécificité de la femme. » Mais chez Karl Kraus, la polarité des sexes n’est pas antagonisme, elle est complémentarité. Il écrit : « Le plaisir stérile de l’homme se nourrit de l’esprit stérile de la femme. Mais le plaisir féminin se nourrit de l’esprit masculin. Par tout ce qui n’est pas donné à la femme, celle-ci fait que l’homme utilise ses dons. Livres et tableaux sont créés par la femme – non par celle qui les écrit et les peint elle-même. Une œuvre est mise au monde : ici la femme féconde ce dont l’homme accouche. » Les revendications sociales et politiques du mouvement féministe ne sont pour Karl Kraus que billevesées. Mais ses acrobaties mentales débouchent sur un panorama singulier : la cause féminine exige que soit abattues la culture patriarcale et son hypocrisie. Karl Kraus déclare avec entêtement qui faut œuvrer à une transformation radicale du rapport homme/femme. Il dit préférer la soumission de l’homme à la femme à cette mentalité de propriétaire qu’a l’homme. Il veut la femme « libre », ce qui signifie dans ce cas qu’elle soit capable de pulvériser les conventions bourgeoises. Il la veut impulsive, infidèle et cruelle, et il refuse de nommer cette soumission « masochisme », un terme qu’il juge n’être qu’un « sot jargon de la médecine romancée », car c’est sur la femme « libérée » que peut éclore la sensibilité de l’artiste, tandis que la possession de la femme (par les conventions bourgeoises patriarcales) ne peut satisfaire que l’homme dépourvu d’imagination.
Karl Kraus envisage l’écriture comme un substitut de la volupté – ce sont toutes les formes de création qu’il faut engager dans cette appréciation. Pour lui, le langage est comme une maîtresse, à la foi prostituée et maternelle. Et, de fait, alors qu’il sort à peine de l’enfance, il vit sa puberté comme une crise linguistique. Arrivé à l’âge adulte, avec sa revue Die Fackel, il donne corps à son purisme linguistique : de nombreux numéros de cette revue sont consacrés à corriger les fautes relevées dans la presse. Il souligne la sensualité du langage mais il écrit en puritain de la forme et dénonce la prostitution du langage dans la presse. On comprend l’attrait exercé par Otto Weininger sur Karl Kraus.
Dès le premier numéro de Die Fackel (avril 1889) apparaît August Strindberg ; et il collabore à cette publication en mai 1912, soit quelques jours avant sa mort. Karl Kraus, Otto Weininger et August Strindberg pourraient être les personnages d’un étrange roman ou, mieux, d’une étrange pièce de théâtre. Ils se sont mutuellement consolés, à leur manière très particulière. L’exemplaire de « Sexe et Caractère » en possession d’August Strinberg témoigne d’une lecture très attentive, avec de nombreuses annotations. Et Peter Altenberg le Viennois ? Die Fackel entre le bûcher de la misogynie et l’autel de la gynolâtrie, entre Salomé et Ophélie. Karl Kraus place en évidence que l’antiféminisme et le culte de l’ondine ne font qu’un.
A propos de Peter Altenberg, je me souviens d’avoir lu « Nouvelles esquisses viennoises », un petit livre publié chez Actes Sud au début des années 1980. Il me reposait de tous ces « névrosés », dont le trio ci-dessus nommé. Je l’ai lu en traduction (malheureusement) mais avec plaisir. J’ai apprécié la qualité picturale de ces petits tableaux qui tiennent de l’eau-forte mais aussi de l’aquarelle. L’eau-forte, car ces petits textes sont très achevés (rien de l’esquisse, contrairement à ce que suggère le titre) et déterminent une ambiance captivante. Il n’y a pas vraiment d’intrigue dans ces textes, rien que des suites d’ambiances captées sur le vif, à la manière des peintres impressionnistes – des peintres de chevalet. Sur le vif, soit dans les cafés de Vienne. Il s’agit d’exercices d’attention comme ceux que pratiquait Georges Perec, dans un style fort différent il est vrai. Chez Peter Altenberg, la polarité des sexes fait de la femme une merveilleuse étrangère tombée des cieux dans le monde plein de vices des hommes, elle y est tombée pour son salut ou sa perte. Sa vision de la femme est ce qu’elle est, reposante au premier abord, reposante par rapport à celle de ces trois compères : Karl Kraus/Otto Weininger/August Strindberg. Ces hommes ont été fort malheureux. J’ai lu nombre de leurs écrits et attentivement. Ils ont augmenté mon mal-être d’adolescent, un mal-être qui s’est prolongé au-delà de l’adolescence. La littérature m’a accompagné depuis l’enfance, se mêlant volontiers à ma vie, lui donnant de l’amplitude (d’un certain point de vue) mais y apportant à l’occasion des complications et de l’encombrement.
Chez Peter Altenberg, la cruauté féminine reste puérile. Il se présente comme le protecteur bienveillant de la femme-enfant, ce qui est plutôt agaçant, ce qui n’est bien sûr pas ce que je préfère chez cet écrivain par ailleurs très fin observateur des scènes de cafés et de rues de la Vienne de son temps. Je l’apprécie pour sa capacité à restituer des ambiances ; et, de fait, Peter Altenberg est un maître de l’ambiance. Sa vision de la femme est agaçante mais intéressante dans la mesure où elle rend compte d’un certain état d’esprit, à un moment donné en un lieu donné. On ne peut éviter de le lire si l’on s’intéresse à la Vienne fin XIXème – début XXème. Il écrit par exemple : « Pouvoir aider l’homme à trouver ses forces, sa grandeur, sa flamme, son apogée, vouloir l’aider, voilà ce qu’on appelle “être femme”, véritablement femme. » Et « Son âme est en moi ! Et la forme de son corps est mon âme devenue chair. Comme si Dieu-Canova avait sculpté mon âme en matière vivante, corporelle ! Je suis son être, elle est ma forme. Tous deux nous représentons l’être du monde devenu couple. » Oups !
C’est mignon, c’est gnangnan, c’est agaçant et c’est intéressant dans la mesure où rien n’est inintéressant. On retombe dans le dualisme d’Otto Weininger homme-forme / femme-matière. Et ce charmant monsieur qu’est Peter Altenberg ne serait-il pas encore plus patriarcal que Karl Kraus ? Karl Kraus invective la femme pour aussitôt mieux la couvrir d’éloges, et ainsi de suite dans un épuisant va-et-vient. Il finit toutefois par se soumettre à elle, ce que Peter Altenberg ne fait jamais. Il promène devant la femme sa bonhommie et sa suffisance. Ses poèmes en prose sont le visage aimable de « Sexe et Caractère ». Dans son très beau livre de souvenirs (qui est aussi un livre d’analyse né de l’observation directe), « Le monde d’hier », Stefan Zweig ne se perd pas en bavardages sur la question de la polarité des sexes, dans la société viennoise de son époque. Il juge l’homme galant et agressif, la femme craintive et sur la défensive. C’est une relation de chasseur à proie.
Arthur Schnitzler est probablement l’écrivain qui a le mieux exprimé la sujétion féminine, tant dans ses romans que ses pièces de théâtre. Mais malgré la meilleure bonne volonté, on ne peut que prendre note de l’échec de l’imagination masculine à pleinement envisager la femme émancipée, une utopie alors. Le personnage principal dans « Anatol » (une pièce de théâtre des années 1890) en vient à séparer les femmes en deux catégories : les méchantes mondaines et les gentilles midinettes. Sur la petite scène viennoise d’Arthur Schnitzler, les femmes sont rangées dans des compartiments, avec leurs rôles stéréotypés.
La femme libre serait celle qui a dépassé toutes les formes de vie codifiée par les conventions sociales (soit masculines). Mais les tentatives d’émancipation que présente Arthur Schnitzler conduisent presque toutes à des échecs tragiques, hormis celle de Marcelina dans « Le retour de Casanova » ; toutefois le cadre n’est pas la Vienne de l’époque d’Arthur Schnitzler mais l’Italie du XVIIIème siècle, un univers légendaire. Marcelina est belle, intelligente, cultivée et elle domine Casanova sur tous les sujets abordés tout en repoussant ses avances. Le séducteur échoue devant la femme émancipée.
Dans une lettre à Arthur Schnitzler, Lou Andreas-Salomé écrit : « Je suis frappée de voir à quel point l’homme fait piètre figure dans vos œuvres. Qu’il se fasse passer pour le plus sage ou le plus méchant, il apparaît toujours, comparé à la femme, comme le moins intéressant. » Dans les œuvres d’Arthur Schnitzler, l’homme apparaît lui aussi soumis à des rôles, Arthur Schnitzler qui est probablement le plus humain (et le plus lucide) des écrivains viennois de son époque, tout au moins sur la question des rapports hommes/femmes. Il a su par ailleurs montrer que l’émancipation de la femme marche main dans la main avec celle de l’homme.
Olivier Ypsilantis