Nous Européens, héritiers de tueries de masses organisées, industrialisées, héritiers de la révolution industrielle, de sciences, de techniques et de technologies toujours plus sidérantes. Qui sommes-nous sinon les fils et les filles d’une fragilité. Car est fragile le lien qui relie chacun et chacune d’entre nous à l’humanité, comme sont fragiles les traces de la mémoire – et pourtant tout est mémoire. Fragiles comme la parole, la parole qui est aussi fragile que la buée sur une vitre ou un miroir.
L’humanité vit et meurt, les générations se succèdent, « une multitude remplace une autre multitude », écrit le juriste Pierre Legendre. C’est la démographie pour reprendre l’un de ces nombreux termes techniques dont nos sociétés ultramodernes font si grand usage et probablement parce que leur emploi les rassure.
Il (nous) faut du vide. Il y a du vide entre chaque lettre, entre chaque mot. Il y a du vide entre les choses, partout il y a des vides pour que la vie soit possible, pour que notre vie soit possible. L’un de mes professeurs à l’École des beaux-arts de Paris attira mon attention sur l’importance du vide en peinture et en dessin (mais aussi en sculpture et en architecture), à savoir que les vides (le vide) y étaient aussi importants que les pleins (le plein). Cette remarque a priori plutôt simple, anodine presque, a beaucoup aidé mon regard. Et aucun art n’a mieux pensé – n’a mieux célébré – le vide que les maîtres de la peinture chinoise des grandes époques – soit des époques où le vide était célébré, loin des surcharges et des encombrements des époques de décadence. Cette remarque de mon professeur peut être étendue à la porcelaine. La porcelaine des grandes époques est monochrome, avec une translucidité de l’engobe (glaze), comme un halo de lune derrière un voilage de brume humide. Cette monochromie refusait également tout décor peint car elle était exempte d’imperfections et qu’elle ne cherchait donc pas à les masquer sous des motifs. Nommons ces époques : ce sont celles de la Dynastie Song (960–1279) et de la Dynastie Qing (1644–1912). Ce sont des vertiges de saveur avec cette porcelaine de la Dynastie Song et sa glaçure bleu ciel après la pluie parcourue de fines craquelures ; ou cette autre porcelaine qui offre des glaçures bleues opalescentes qui tournent parfois au violet-pourpre par oxydation. Ce sont d’autres vertiges de saveur avec cette porcelaine de la Dynastie Qing, sa glaçure rose-rouge mouchetée de vert tendre ou cette autre imitant la poussière de thé.
Vide et vie. Langage et séparation ? « Le langage nous sépare des choses. Il sépare l’homme de son semblable et de lui-même », écrit Pierre Legendre. Le langage nous sépare de nous-mêmes, des autres, des choses, du monde enfin. Le langage est un miroir, il n’est pas ce qui s’y reflète. Et Pierre Legendre poursuit : « Partout on le constate, au cours de notre histoire ensanglantée : là où les humains ne supportent plus la parole réapparaît le massacre. » Ne plus supporter la parole ? Mais pour quelle(s) raison(s) ? Parce que la parole s’est évidée, a été évidée. On ne l’écoute plus, elle n’est plus qu’un brouhaha. On l’entend mais on ne l’écoute plus. Et ne serait-ce pas précisément ce à quoi nous assistons aujourd’hui ?
La civilisation fabrique des mots et se fabrique avec des mots, et c’est ainsi que le monde devient habitable, « le monde doit être mis en scène avec des mots ».
L’Occident, et à sa suite le reste du monde (et je pense en particulier aux deux grandes puissances asiatiques que sont l’Inde et la Chine), l’Occident donc, lieu de la révolution industrielle, a institué le bruit incessant, celui des machines en tous genres, et la fabrication sérielle et toujours plus rapide, avec ce maître-mot : productivité. Le monde ne cesse de s’encombrer au point que recycler devient aussi urgent que produire, que la production et le recyclage ne feront bientôt plus qu’un. Le monde s’encombre de l’homme et ses productions, de villes toujours plus immenses, de voies de communication et de tout ce qui sert à transporter. La logistique enserre le monde.
Il y a dans ce petit livre de Pierre Legendre, « La fabrique de l’homme occidental », des accents qui m’évoquent franchement Eugène Ionesco et son processus de rhinocérisation, soit la prolifération de l’objet, un motif central dans son théâtre. Rhinocérisation, soit la pression du monde extérieur par les objets qui conduit à l’étouffement (et d’abord visuel) des individus, étouffement par les objets mais aussi par les idéologies.
La prolifération de l’objet se fait de manière géométrique, ce qui conduit à une saturation rapide de la scène – le théâtre du monde. Souvenez-vous des « Chaises » !
Eugène Ionesco note que l’homme ne se libère plus par la fabrication d’objets, des objets supposés être à son service. Il devient possédé par ce qu’il fabrique et par ce qu’il possède ; il subit ainsi un processus d’aliénation. La prolifération extérieure, matérielle, est censée combler un vide intérieur, spirituel ; et cette prolifération augmente à mesure qu’augmente ce vide. Et tout finit par s’effondrer sous les poussées de la rhinocérisation, dont le langage, l’ultime protection. L’homme devient alors une simple pièce dans un gigantesque mécanisme en constante expansion. Le juriste Pierre Legendre nous parle aussi de rhinocérisation.
Le vide est indispensable à l’espace – la scène – où évolue l’homme, comme il est nécessaire au langage, avec ces espaces entre les mots et sur l’ensemble de la page, imprimée ou manuscrite. Remplir le vide revient à suffoquer le langage ; ne reste alors qu’une consommation de signaux.
Les religions sont aussi faites de silences, de forces muettes, et leurs architectures structurent des vides ; elles ne les étouffent pas, bien au contraire : elles les célèbrent. Dieu est silence. Les lieux de culte sont des lieux de la parole (et du chant), ils sont aussi et avant tout des lieux de silence, des lieux du silence.
« Une société n’est pas un amas de groupes, ni un torrent d’individus, mais le théâtre où se joue, tragique et comique, la raison de vivre. » Et pourtant, c’est ce vers quoi elle tend à présent, d’où un malaise souvent indicible qui nous saisit tous à des degrés divers. « La raison de vivre nous vient du langage », certes ; mais, à présent, le langage est menacé et plutôt terriblement, d’où l’angoisse qui nous recouvre tous comme une marée noire.
Le pouvoir (même démocratique) nous domine comme la société domine l’individu, comme le langage (cet héritage) dépasse celui qui le parle – qui en hérite. Nous n’y pouvons rien, l’héritage domine l’héritier qui ne peut le dominer que s’il comprend qu’il est dominé et l’accepte.
Le pouvoir peut devenir fou. Il y a eu l’Allemagne nazie, il y a eu aussi la Terreur révolutionnaire. A ce propos et en aparté : la Révolution française est la matrice de tous les totalitarismes, elle qui a célébré des abstractions, des idées. Elle est la mère des idéologies, ces monstres.
Le temps, un mystère aussi grand que Dieu et même plus grand que Dieu, d’un certain point de vue. Qu’est-ce que le temps ? La science et la poésie ne cessent d’interroger ce mystère. Toutes ces scènes narratives, « des arrangements pour vivre le vide et la séparation, en nous séparant du passé ». La science historique face au gouffre du temps et des sélections qu’elle opère afin de nous combler.
Pierre Legendre : « Voyez les grands conservatoires d’humanité, les écoles védiques, les Yeshivas. L’adolescent apprend que le Veda, la Torah, la Référence ne dépendent pas de son bon vouloir : il expérimente que d’autres lui ont ouvert le chemin du savoir : il comprend que lire et écrire supposent qu’il se soumette à la Loi. »
Les sciences et les techniques ne déshumanisent pas et il serait faux d’imaginer « qu’avant c’était mieux ». Il y a eu bien des barbaries et il faut être attentif et prendre garde à ce qu’une nouvelle barbarie ne soit pas instituée par les propagandes scientifiques. Notre temps exige de nouveaux héros, comme toutes les époques en ont exigés. Relisez par exemple « Sur les falaises de marbre » (Auf den Marmorklippen) d’Ernst Jünger et « La France contre les robots » de Georges Bernanos, des livres des années 1940. Notez que Georges Bernanos ne s’attaque pas aux machines en tant que telles, mais au machinisme comme idéologie et système de société. D’ailleurs, le « robot » désigne l’homme issu de la société des machines, un conformiste interchangeable qui ne désire plus que ce que les machines peuvent lui offrir. L’État technicien et bureaucratisé mène inévitablement au contrôle des masses et à la perte d’indépendance de la pensée. Je trouve chez ce grand juriste qu’est Pierre Legendre des inquiétudes qui m’évoquent des auteurs que j’ai beaucoup lus et que je considère toujours comme des amis.
Le Management et l’ordre industriel (technologique) s’emploient à éliminer le mystère, à chasser les mythologies et leurs cérémonies, à chasser le mystère et la tragédie. Ils proclament la mort de Dieu pour mieux prendre sa place et proclamer ce qui est juste et injuste. Ils gèrent le monde comme on gère une entreprise, et la politique n’est plus qu’un mode de gestion.
Management, un mot anglais venu du vieux français, mesnage, soit une maisonnée, ceux qui font ménage. Le Management ou « la mise en scène ultramoderne du pouvoir ».
Civiliser cette force inconnue, la Science ultramoderne, comme un retour du polythéisme : un dieu chimique, un dieu de la science génétique, etc.
Chapitre XXII du livre de la Genèse, le sacrifice d’Abraham. Les commentateurs ont découvert dans cette scène la vérité humaine de l’image du Père et l’énigme admirable, mémoire de la fête de la Ligature, « célébration de l’abolition du meurtre, qui montre le père dans sa fonction d’humanisation, liant et déliant le fils, au prix d’avoir renoncé à lui-même. »
Il semblerait que l’homme post-industriel en Occident ait oublié la loi de l’espèce qu’expriment les grands textes fondateurs, de la Bible et du théâtre grec, pour ne citer qu’eux. La négligence actuelle à l’égard de ces grands textes signifierait-elle que « nous sommes entrés dans l’ère de la banalisation du meurtre et que, l’assassinat n’ayant plus aucun sens, le procès de l’assassin n’est plus qu’un acte bureaucratique. »
Le meurtrier aujourd’hui est-il capable comme Caïn de s’écrier après avoir tué son frère (chap. IV de la Genèse) : « Mon crime est trop lourd à porter » ?
Le meurtre n’est pas nouveau et la banalisation du meurtre n’est pas nouvelle, le meurtre est simplement devenu plus banal. La Bible, « ce livre de la Raison » ainsi que la nomme magnifiquement Pierre Legendre, évoque des sangs après le meurtre d’Abel, et par la voix de Dieu : « La voix des sangs de ton frère crie de la terre jusqu’à Moi ». Des sangs ? C’est que les comptables du meurtre ne tiennent pas compte de cette précision : en tuant Abel, Caïn tue aussi sa descendance, ceux qui auraient procédé de sa semence et jusqu’à la fin des temps. Pierre Legendre écrit : « Voilà ce que les comptables n’admettront jamais : que tout meurtre soit marqué de parricide. Voilà ce qu’ils n’admettront jamais : que la banalisation du meurtre aujourd’hui plonge ses racines dans l’abolition du Père. Voilà ce qu’ils n’admettront jamais : quand s’efface dans la société l’image du Père, l’image de l’Idole la remplace. »
Le meurtre du Père prépare donc l’avènement de l’Idole, des tyrannies modernes, le tyran (Lénine, Staline, Hitler, Mao, pour ne citer qu’eux) étant une caricature sanglante du Père. Le parricide est accompagné de la bénédiction du Parti selon lequel il n’y a plus ni Père ni Fils, selon lequel le meurtre n’est plus un meurtre et que nous sommes libres, infiniment libres de tuer jusqu’à l’ivresse.
Olivier Ypsilantis