A l’époque antéislamique on ne trouve aucune trace d’hostilité entre l’Iran et le judaïsme, que celui-ci soit présent en Iran ou en Judée. Les rois achéménides Cyrus le Grand et Darius Ier autorisent les Juifs exilés à Babylone depuis Nabuchodonosor à revenir à Jérusalem et à reconstruire le Temple, ce qu’ils feront et en partie grâce à une contribution iranienne. Par ailleurs, l’époque de la domination perse a été décisive pour la rédaction de la Bible dont la composition se poursuivra jusqu’à l’époque hellénistique. Dans les livres bibliques (Esdras, Esther, Néhémie), le souverain perse est présenté avec ferveur, en particulier Cyrus le Grand.
On a longtemps cru que les souverains achéménides avaient traité les Juifs avec un respect particulier. De récentes recherches ont réorienté cet angle de vision. L’attitude de ces souverains envers les Juifs ne différait pas vraiment que celle qu’ils avaient à l’égard des autres peuples (Grecs, Égyptiens). Le souverain garantissait la liberté des cultes nationaux. Par ailleurs, la religion iranienne, très structurée, restait fermée, non prosélyte. Donc, en toute logique, pour maintenir la cohésion d’un empire multinational, il fallait respecter les religions des nations qui le constituaient.
Lorsque des persécutions religieuses advenaient dans cet empire, elles faisaient suite à des persécutions politiques : les peuples rebelles étaient punis de toutes les manières possibles ; et s’en prendre à la religion n’était pas la moindre des punitions. Les Iraniens n’ont pas eu de relations privilégiées avec les Juifs ; ils les ont traités avec intelligence politique et ainsi les ont-ils mieux traités que ne les traitera le pouvoir hellénique puis romain.
Dans la Bible, les échos des croyances iraniennes sont nombreux, comme la vision d’Ezéchiel. Il y a entre Iraniens et Juifs des affinités doctrinales mais aussi thématiques. On a évoqué d’éventuelles sympathies entre le judaïsme et le zoroastrisme car l’un et l’autre sont considérés comme des monothéismes. Cette hypothèse n’est guère solide car le zoroastrisme n’est pas un monothéisme et que le judaïsme en tant que monothéisme pur est discutable à l’époque hellénistique.
Les idées circulent dans cette région du monde, et à un rythme que l’on imagine difficilement. A l’époque de la rédaction des Évangiles, on retrouve des similitudes plus ou moins marquées entre les différentes cultures d’alors. Le milieu judéen dans lequel se constitue le judaïsme est pétri d’influences perses, comme le Jugement dernier et l’Anti-Dieu, Satan. Les Rois Mages venus adorer Jésus sont des prêtres zoroastriens. Et il y a bien d’autres marques de ces influences. Des Juifs reviennent à Jérusalem sous les premiers souverains achéménides ; mais les communautés juives les plus nombreuses et prospères restent en Mésopotamie, en particulier à Babylone où est rédigé l’essentiel du Talmud. D’importantes colonies juives sont établies à l’est ; notamment à Merv, dans l’actuel Turkménistan. Des fouilles laissent supposer que les Zoroastriens d’Asie centrale ont appris des Juifs l’usage des ossuaires.
Les souverains sassanides reprennent pour l’essentiel la politique des Achéménides envers les Juifs. Il y a quelques épisodes de répression et la situation des minorités religieuses change selon les souverains. Les chrétiens sont particulièrement opprimés lorsque la christianisation gagne les provinces orientales de l’empire, et plus encore lorsque le christianisme devient la religion officielle de l’Empire romain d’Orient, à la fin du IVème siècle. Sous Shapur II le mazdéisme s’affirme comme religion d’État et les autres religions en pâtissent. Les impôts auxquels sont soumis Juifs et chrétiens augmentent afin de financer la guerre contre Rome. La mère de Shapur II protège les Juifs. Le petit-fils de Shapur II, Yazgerd Ier, épouse la fille du chef héréditaire de la communauté juive de Babylone et à la fin de son règne les chrétiens sont persécutés.
Il y eut à certaines époques des relations politiques soutenues entre le pouvoir iranien et la communauté juive, une communauté importante, car il y a toujours beaucoup plus de Juifs en Babylonie qu’en Judée. Des souverains sassanides ont laissé de mauvais souvenirs chez les Juifs : Ardashir Ier (fondateur de la dynastie sassanide) et Peroz Ier. Malgré tout, il y eut un passé de familiarité et parfois même de privilèges entre les Juifs et le pouvoir iranien. La conquête musulmane mettra fin à ces relations.
Entre le Ier siècle av. J.-C. et le VIIème siècle ap. J.-C., les conflits sont fréquents entre l’Empire romain d’Orient (l’Empire byzantin) et l’Empire perse. Dans la zone de contact entre ces deux empires, les affrontements sont continuels. Ces affrontements qui se prolongent sur plusieurs siècles vont considérablement affaiblir ces deux empires et permettre au début du VIIème siècle l’expansion fulgurante des Arabes musulmans.
Suite à une crise dynastique chez les Perses, l’empereur byzantin Maurice s’accapare des territoires en 591 (en Arménie et en Anatolie orientale). Il est assassiné en 602 par Phocas qui s’empare du pouvoir. Pour le souverain perse Chosroès II, c’est l’heure de la vengeance. Vingt-sept années de guerre s’en suivent. Byzance essuie défaite sur défaite et de plus doit faire face à des émeutes urbaines et d’autres défaites, en Occident, face aux Lombards, aux Avars et aux Slaves. Une révolte militaire partie de Carthage (capitale de l’Afrique byzantine) débarque à Constantinople. Phocas est assassiné. Lui succède le fils du gouverneur de Carthage, Héraclius. Forts de leurs succès, les Sassanides veulent étendre leur domination, et ne pas se contenter de récupérer les territoires perdus. Ils passent l’Euphrate et se dirigent vers l’ouest. Constantinople est menacé. Chosroès II repousse toute proposition de négociation. En avril-mai 614, Jérusalem (alors l’un des cinq patriarches à la tête de l’Église) est assiégé par les Perses qui parviennent à pénétrer dans la ville après une vingtaine de jours de siège. Entre trente-trois mille et soixante-sept mille personnes sont massacrées. Une partie des survivants est déportée en Mésopotamie et en Iran.
Le chaos règne dans toute la région. Débarrassées de la tutelle byzantine, les tribus arabes de Palestine s’attaquent aux monastères de Judée. Nombre de religieux chrétiens se réfugient dans des régions sous contrôle chrétien. Seul groupe religieux non chrétien admis dans l’Empire byzantin, les Juifs. Ils sont opprimés, ce qui explique qu’ils accueillent les Perses avec soulagement.
Lorsqu’ils rencontrent une résistance, les Perses réagissent avec brutalité ; mais très vite ils s’efforcent de se concilier les populations conquises et de les réorganiser en s’appuyant sur les élites locales. Par pragmatisme politique et religieux, les Perses s’efforcent de s’adapter aux situations locales. Ils ménagent les chalcédoniens qui restaurent leurs églises et monastères tandis que les monophysites accueillent eux aussi les Perses avec soulagement. Un nestorien, Yasdin, très haut fonctionnaire dans le royaume sassanide, fait restaurer les églises à Jérusalem. Religion officielle de l’Empire sassanide, le mazdéisme ne cherche en rien à s’imposer. Dans cet empire, les nestoriens sont nombreux et de longue date ; ils ont fui les persécutions de l’Empire byzantin. Les monophysites sont en pleine expansion dans cet Empire sassanide et ils sont bien présents chez les Arméniens. Dans l’entourage royal sont présents de hauts fonctionnaires chrétiens et des médecins chrétiens. Deux épouses de Chosroès II sont chrétiennes.
L’Empire byzantin est menacé par les Perses. Négligeant les périls à l’ouest, l’empereur Héraclius passe à l’attaque. Sa contre-offensive débute en 622. Alors que Constantinople est assiégé, il se dirige vers les villes royales de Mésopotamie, cœur de la puissance sassanide. Et c’est la victoire byzantine décisive de Ninive, en 627. Chosroès II est assassiné par son fils, Kavadh I. En 629, la paix est rétablie suite à l’évacuation par les Perses de l’Égypte et de la Syrie. Héraclius a sauvé l’Empire romain d’Orient mais au prix de la perte de certaines de ses possessions occidentales, en Espagne, en Italie, dans les Balkans.
L’Asie mineure est ravagée par ce conflit entre les deux super-puissances d’alors. La Syrie, la Palestine et l’Égypte ont pu constater que l’occupation perse était moins rude que l’occupation byzantine. Mais ce monde redevenu byzantin ne va pas tarder à voir apparaître une autre puissance conquérante : l’islam. L’administration et l’armée byzantines n’ont pas eu le temps de reconstituer le réseau d’alliance avec les tribus arabes chrétiennes de la steppe palestinienne et syrienne qui avaient eu un rôle essentiel dans la défense du Proche-Orient romain. Redisons-le, cette lutte titanesque entre l’Empire byzantin et l’Empire sassanide a considérablement affaibli ces deux super-puissances, ce qui a permis cette conquête fulgurante venue de la péninsule arabique. Les Arabes récemment islamisés reprennent aux Byzantins ce que ceux-ci venaient de reprendre aux Perses, soit la Syrie (634-636) et l’Égypte (639-641). A partir de 637, l’Empire sassanide succombe face à la moussée musulmane. L’Empire romain d’Orient parviendra quant à lui à survivre tant bien que mal jusqu’en 1453.
Olivier Ypsilantis