L’antisémitisme était avant-guerre un phénomène qui s’exprimait plutôt ouvertement. On en héritait sans vraiment le remettre en question. C’était une opinion affichée qui avait toute sa place dans l’espace public, dans les réunions, aux repas de familles… Puis, au cours de la période post-Shoah, les choses se sont mises à changer. Aujourd’hui, il reste quelque chose de cette période d’avant la Shoah, mais ce quelque chose s’exprime moins ouvertement – il faut mettre en œuvre des subterfuges, l’antisémitisme se cherche d’autres habits, d’autres déguisements. L’antisémitisme devient embarrassé et le combat contre lui se complique d’autant plus qu’il s’efforce (presque toujours) de ne pas se présenter comme tel. L’antisémitisme dans nos sociétés ne peut être ignoré, mais on peine à le qualifier comme tel, car il se rebiffe, se faufile, change de tenue et il n’est pas si facile de lui mettre la main dessus et de le déshabiller. Mais, surtout, l’antisémitisme ne s’assumant généralement plus comme tel, il n’est plus possible de l’attaquer frontalement, comme « au bon vieux temps ».
L’antisémitisme ne cesse d’augmenter depuis le début du XXIe siècle, et il se manifeste de bien des manières, par la parole et par les actes, des actes allant jusqu’au meurtre. Il connaît une accélération depuis le 7-octobre mais il ne s’appréhende pas facilement pour les raisons que je viens d’exposer. Par ailleurs, le niveau de conscience collective semble relativement faible face à cette question. Des individus y sont sensibles, mais cette question ne semble pas s’imposer au niveau collectif, à la société dans son ensemble, soit une société majoritairement non-juive.
Le faible degré de cette conscience collective tient en (grande) partie au fait qu’elle est diluée, diluée dans le racisme, cette chose globale. Or le racisme et l’antisémitisme diffèrent – et loin de moi l’idée de présenter les Juifs comme à part, sous-entendu différents du reste de l’humanité, ce serait stupide et contreproductif. Aujourd’hui, associer racisme et antisémitisme et les fondre dans un tout est même devenu plus problématique qu’il y a quelques décennies, soit les années 1980 et 1990.
L’antiracisme est généreusement brandi par l’extrême gauche, et cet antiracisme est devenu l’un des vecteurs de l’antisémitisme, l’un des plus actifs et probablement le plus sournois. On nie la spécificité de l’antisémitisme ; on véhicule un trope (soit un élément narratif récurrent, une idée, un thème ou un archétype) antisémite sous prétexte de s’opposer aux élites (le Juif comme symbole d’un pouvoir occulte et mondial, par exemple) ; on refuse la réalité d’un antisémitisme actif chez ceux qui sont désignés ou se désignent comme « dominés » et/ou « racisé ».
Afin de lutter contre le racisme et l’antisémitisme, l’un et l’autre pareillement détestables, il convient d’élaborer la distinction entre racisme et antisémitisme. Et il faut comprendre que l’antisémitisme n’est en rien spécifiquement d’extrême droite, qu’avec le temps il est même devenu bien plus d’extrême gauche. Et n’oublions pas – il faut le dire et le redire – qu’il y a une forte tradition antisémite à gauche. L’antiracisme dont se pare la gauche est non seulement un vecteur mais aussi un paravent derrière lequel l’antisémitisme se toilette et s’habille de neuf.
Ils sont nombreux à ne pas comprendre – ou à ne pas vouloir comprendre – que l’antisémitisme s’est massivement déplacé de l’extrême droite vers l’extrême gauche, voire la gauche, la gauche qui brandit l’étendard de l’antiracisme. Il y a donc urgence à redéfinir ce qui distingue l’antisémitisme du racisme. Le racisme s’apparente à un universalisme abstrait sitôt que l’on cherche à y intégrer l’antisémitisme, à gommer la spécificité de la haine des Juifs.
Quel est le rôle de l’islam politique dans l’antisémitisme aujourd’hui, car il y est bien présent ? Rares sont ceux qui osent le dénoncer car ils sont aussitôt accusés d’islamophobie. C’est le mécanisme employé par l’État de Staline : on appose une marque d’infâmie sur celle ou celui que l’on veut éliminer, comme : ennemi du peuple, trotskiste / trotskiste-zinoviéviste, déviationniste de droite, contre-révolutionnaire, saboteur, espion à la solde de l’impérialisme, etc.
La lutte contre l’antisémitisme est d’autant plus compliquée que l’antisionisme ne cesse de monter en puissance. Le 7-octobre l’a amplifié. Le massacre a été oublié dès le lendemain et il n’a plus été question que des « crimes » commis par Israël dans la bande de Gaza. Et, chose remarquable car généralement acceptée (ce qui n’a pas toujours été le cas), le sionisme lui-même est déclaré illégitime et de plus en plus ouvertement, le sionisme soit l’existence même de l’État d’Israël.
L’antisionisme a connu des mutations, et il faut en prendre note pour mieux le combattre. Dans les années 1970 et 1980, l’antisionisme relevait d’une position dites tiers-mondiste, soutien à des luttes d’émancipation nationales anticoloniales. En l’espace d’un quart de siècle les termes « sionisme » et « colonialisme » ont été rapprochés puis collés l’un à l’autre pour constituer une opinion très largement admise par la tendance « progressiste », soit le gros de la troupe, du troupeau. Ce rapprochement ne souffre dans bien des têtes aucune remise en question car ces têtes se veulent bien-pensantes, du côté du Bien. Ce rapprochement et cet accolement se font à partir d’une ignorance qui ne peut que sidérer, une ignorance qui s’expose aujourd’hui, et avec insolence, par exemple chez des militants de La France insoumise (L.F.I.), des militants qui ne savent même pas où placer Israël sur une carte, qui en ignorent les contours et la superficie, qui ne savent rien – et ne veulent probablement rien savoir de son histoire, ce qui leur permet activer d’autant plus leur arrogance. L’ignorance permet une certaine puissance de choc, elle permet l’arrogance. Et dans cette ignorance, l’ignorance (pour les idiots utiles) de la véritable nature des forces supposées libératrices, des forces qui plongent leurs racines dans l’islamisme.
Ce lien entre tiers-mondisme, antisémitisme et islamisme n’est pas nouveau, et pensons en particulier à l’ouvrage probablement le plus lu de Roger Garaudy, « Les Mythes fondateurs de la politique israélienne ». Ce qui est nouveau, c’est que le sionisme est de plus en plus considéré comme illégitime.
De fait, les antisionistes ne s’éprouvent généralement pas comme des antisémites. Le terreau de l’antisémitisme actuel (et surtout depuis le 7-octobre) est constitué d’opinions qui ne se pensent pas antisémites, qui ne voient absolument pas en quoi la confusion qu’elles font en permanence entre antisionisme et critique de la politique israélienne aurait quoi que ce soit de répréhensible.
Tout est à revoir. Il faut dans un premier temps distinguer le racisme et l’antisémitisme. Il faut également désigner le point précis où antisionisme et antisémitisme sont en contact et s’alimentent mutuellement. Il ne s’agit pas de désigner tout de go l’antisioniste comme un antisémite mais de lui demander des explications, de le questionner aussi aimablement que fermement, de lui faire comprendre que s’il est possible de critiquer la politique israélienne (ce dont les Juifs de la diaspora et d’Israël ne se privent pas), il n’est pas possible d’être antisioniste ; autrement dit, il n’est pas possible de récuser l’existence de l’État d’Israël sans être antisémite. Tout antisioniste est un antisémite, et plus encore depuis le 7-octobre, date à partir de laquelle les antisionistes se sont mis à pulluler ; mais peut-être étaient-ils déjà là, bien vivants, attendant leur heure pour sortir au grand jour.
L’incapacité (ou le refus) de distinguer racisme et antisémitisme sous prétexte de « On est tous frères », ou quelque chose dans le genre, permet d’éluder la spécificité de l’antisémitisme, un tour de passe-passe qui relève volontiers de l’antisémitisme et qui dans tous les cas le nourrit. On ne peut délinéer l’antisémitisme – pour mieux le combattre – si sa singularité est occultée ou gommée. Et il y a urgence, car l’antisémitisme ne disparaît jamais vraiment et qu’il semble même se piquer une jeunesse depuis le 7-octobre. Dans l’Europe post-Shoah, il n’a cessé de se raviver en utilisant de nouveaux relais, de muter comme mute un virus : aux négationnistes de droite et de gauche des années 1970 et 1980 se sont joints les islamistes radicaux, les populistes de droite et de gauche, des néo-chrétiens… Le déni d’antisémitisme n’est pas moins actif que l’antisémitisme lui-même, que ce déni soit ingénu ou calculé, le déni calculé utilisant le déni ingénu qui lui sert alors de vecteur.
Il y a un nouvel antisémitisme qui s’est structuré au début des années 2000 et qui s’est activé dès le lendemain du 7-octobre. C’est un antisémitisme de l’après-post-Shoah qui rêve plus ou moins confusément – mais de moins en moins confusément – d’évacuer le fait juif du monde, et pas seulement Israël. Les Juifs sont poussés vers le tribunal sans comprendre ce qu’on leur veut. Ce qu’on leur reproche c’est d’être ce qu’ils sont et de l’assumer, soit être juifs. Il est certes bien vu aujourd’hui de revendiquer son identité, mais pas de cette manière-là…
L’Europe se cherche et la présence des Juifs ne l’aide pas, les Juifs qui persistent dans l’Europe post-Shoah, l’Europe qui a été l’aire de la Shoah, les Juifs qui persistent dans une Europe qui a su se reconstruire malgré tout. Et c’est l’Europe qui s’interroge sur sa propre persistance. Il me semble qu’elle veut tendre des draps sur tout ce qui pourrait lui renvoyer sa propre image, un reflet de ce qu’elle est. C’est aussi pourquoi elle ne cesse de mettre son nez dans les affaires d’Israël, avec notamment le fameux problème palestinien. Que le fait juif se soit reconfiguré par le sionisme lui est au pire insupportable au mieux désagréable. C’est l’une des causes, et parmi les plus marquées, de l’antisémitisme contemporain : la persistance de l’existence juive dans un monde post-Shoah (une Europe post-Shoah en particulier), une existence qui se révèle toujours plus dense, plus substantielle grâce à l’existence d’Israël. Ce ressentiment pour cause de persistance, les Juifs la sentent désormais comme une morsure quasi permanente ; et depuis le 7-octobre, cette morsure s’est faite permanente. Cette réaction de répulsion face au fait juif est la marque à la fois la plus discrète et la plus visible d’une crise politique et sociale d’une très grande ampleur.
Ceux qui éprouvent de la répulsion (voire de la haine) pour le fait juif ne s’éprouvent pas nécessairement comme antisémites, et c’est un fait relativement nouveau me semble-t-il. Et ces antisémites ingénus (appelons-les ainsi, mais nous pourrions leur donner d’autres noms), nombreux et de plus en plus nombreux, sont le substrat le plus substantiel de l’antisémitisme actuel. Ces antisémites sont dans nos sociétés occidentales, et principalement européennes, beaucoup plus nombreux que les antisémites accomplis, soit ceux qui portent en toute conscience leur antisémitisme, même s’ils ne l’exposent pas nécessairement.
L’une des marques les plus visibles – et douloureuses – de l’antisémitisme a été l’arrachage dans divers lieux publics (dont des établissements scolaires et universitaires) d’affiches montrant les portraits des otages enlevés par le Hamas. Quelle est la motivation de ceux qui arrachent de telles affiches ? L’otage juif est le symbole même – et quel symbole ! – de la persistance juive. Les arracheurs de ces affiches voulaient plus ou moins consciemment sortir de l’Europe post-Shoah ; et par ce geste ils accompagnaient symboliquement les tueurs de Juifs où qu’ils soient, en Israël et en diaspora.
Le nouvel antisémitisme est celui qui cherche à ouvrir l’ère de l’après-post-Shoah et à respirer dans un monde où les Juifs ne persistent pas – invités au mieux à se dissoudre dans le carnaval des identités multiples, toutes réduites à des préférences subjectives qui ne disent rien de notre monde commun. On accueillera avec ferveur les Juifs qui acceptent de participer à ce carnaval ; et ceux qui dénoncent le sionisme seront les enfants chéris de ce nouvel antisémitisme.
Olivier Ypsilantis