Le pays est en faillite politique. Tentatives révolutionnaires avortées (1917), tentatives de méthodes constitutionnelles (entre 1917 et 1923) et, enfin, coup de grâce, l’aventure marocaine. Mais la situation est toujours peu propice à l’action révolutionnaire. La dictature semble donc être la seule solution à cette crise. Le général Miguel Primo de Rivera est très favorablement accueilli comme dictateur. Son programme est simple : en finir avec les vieux partis politiques et redonner à l’État sa force afin qu’il modernise le pays.
Au cours de ses années au pouvoir (septembre 1923, janvier 1930), ce dictateur fait tout ce qui est possible pour atteindre ce deuxième objectif. Et je puis témoigner qu’au cours de mes nombreux voyages en Espagne, j’ai pu constater que les premières marques de la modernité européenne datent de ces années de dictature. Par ailleurs, pour la première fois dans l’histoire de ce pays, on se préoccupe de la question sociale avec notamment le principe de négociation collective obligatoire afin de garantir aux travailleurs des salaires acceptables. L’U.G.T. est reconnue comme interlocuteur, les socialistes sont tolérés. Francisco Largo Caballero entre au ministère du Travail. En 1925, la question marocaine est réglée avec l’aide des Français.
Mais cet effort bien intentionné du régime vers la modernité suscite des réticences qui conduiront à la chute du régime. Contrairement à Mussolini ou à Mustafa Kemal Atatürk, Miguel Primo de Rivera ne dispose pas de levier pour secouer l’inertie de l’ancien monde. Ce régime n’est en rien un régime fasciste : pas de grand parti unique, pas de mouvement de masse pour le soutenir. Il est simplement toléré par la population qui l’apprécie sans l’appuyer pour autant. Cette dictature progressiste doit avant tout s’appuyer sur la bourgeoisie et les intellectuels progressistes, mais il lui faut compter avec l’armée et l’Église, ennemies de ces premiers. Miguel Primo de Rivera est un militaire et sans l’armée il n’est rien. De plus, il n’a pas les lauriers d’un chef de guerre. Sa position de dictateur est fragile, même au sein de l’armée où règne le désordre, de haut en bas de la hiérarchie, avec ces groupes clandestins poursuivant chacun leurs propres buts. Bref, ce dictateur doit ménager les uns et les autres, et en favorisant les uns il irrite les autres. Cet homme de bonne volonté et non dénué d’intelligence politique, mais ne bénéficie d’aucun soutien conséquent, ne peut qu’aller de déconvenue en déconvenue dans un pays aussi fracturé, tant politiquement que socialement. La question catalane est l’étincelle. L’armée est très centralisatrice, et donc très anti-catalane, réprimant toute manifestation de régionalisme. Or, la revendication catalaniste est le seul programme envisageable pour la Lliga Catalana qui représente le secteur le plus dynamique de la bourgeoisie espagnole ; et sans sa défense du régionalisme, la Lliga Catalana ne peut rien attendre du peuple catalan. Face à un tel dilemme, Francesc Cambò et ses partisans se montrent moins enthousiastes envers la dictature. Certes, ses intérêts industriels s’identifient aux buts poursuivis par cette dictature mais ses intérêts politiques s’opposent à ceux de l’armée. La Lliga Catalana hésite et finit par rompre avec le régime ; mais, entretemps, elle a perdu le soutien populaire des Catalans. La dictature voit ainsi certaines ses racines politiques sectionnées. La partie la plus dynamique de la bourgeoisie espagnole, la catalane, choyée par le régime sur le plan économique, se sépare donc de lui.
Les intellectuels progressistes catalans se montrent systématiquement hostiles envers le régime, un régime qui, il est vrai, est particulièrement répressif envers toute manifestation promouvant la culture catalane. Le régime cherche un appui du côté de l’Église et, pour ce faire, il met l’accent sur l’orthodoxie de pensée, sachant que tout relâchement ferait revenir sur la scène les partis politiques officiellement dissouts, ce qui signifierait sa fin. Il lui faut donc museler la liberté de pensée, à commencer par l’université. Nombre d’intellectuels s’insurgent et certains s’exilent. L’administration durcit le ton et ses méthodes sont dénoncées. Les classes moyennes s’inquiètent. Moyennant quelques concessions, le gouvernement s’efforce de les rassurer mais ces concessions heurtent les promesses faites aux syndicats. Le gouvernement finit par perdre la confiance des industriels et l’U.G.T. hausse le ton. Pour faire contrepoids aux conservateurs qui n’apprécient guère un régime qui a détruit leur machine politique, le gouvernement entreprend une timide réforme agraire qui provoque le mécontentement des gros propriétaires terriens. Ces derniers s’élèvent contre lui, sachant qu’ils ont le soutien de l’Église et de l’armée.
Miguel Primo de Rivera a été un sincère promoteur de la rénovation de l’Espagne mais, une fois encore, et contrairement à Mussolini et Mustafa Kemal Atatürk, il n’a bénéficié d’aucun appui solide. Il s’est trouvé pris entre l’armée et l’Église d’un côté, la bourgeoisie et l’intelligentsia de l’autre. Autrement dit, il a voulu établir un nouvel ordre des choses en s’appuyant (faute d’autres appuis) sur les forces de l’ancien monde, l’armée, l’Église et l’aristocratie (qui ne voulaient en aucun cas réorganiser l’État) ; et ceux qui soutenaient l’européanisation, soit la bourgeoise et une partie de l’intelligentsia, étaient trop faibles pour faire face à la tâche à accomplir. Le pays se retrouva donc paralysé, tandis que la pression sociale et politique ne cessait d’augmenter.
Les deux dernières années de la dictature voient la dépréciation de la monnaie, la chute du niveau de production, un déséquilibre budgétaire ; et la crise de 1929 vient frapper très durement le pays. Par ailleurs, les bases politiques de la bourgeoisie et les vieux partis de l’aristocratie sont ébranlés.
Automne 1930 et « pacte de Saint-Sébastien », soit la rencontre des dirigeants socialistes, des républicains et des représentants de la gauche catalaniste, dont l’E.R.C. qui peut se présenter comme le grand gagnant en Catalogne. La royauté étant totalement discréditée, on ne peut qu’envisager l’instauration de la république. Toutes ces forces s’accordent sur un plan dont elles doivent tirer des bénéfices respectifs. Cette poussée républicaine ne rencontre presque pas de résistance. La monarchie n’a d’autres choix que de revenir aux méthodes constitutionnelles. Les partis de gauche refusent toutefois de procéder à l’élection de nouvelles Cortès dans le cadre monarchique. A titre de compromis, le gouvernement monarchique décide d’organiser des élections municipales. La gauche donne son accord.
Le scrutin a lieu le 12 avril 1931. Il révèle des faits importants pour l’avenir. Le monde rural demeure monarchiste (il me semble que Franz Borkenau n’a pas pris la mesure de la pression exercée par les caciques sur des paysans presque tous illettrés afin qu’ils votent « bien »), tandis que l’administration et la bourgeoisie votent majoritairement pour les partis signataires du « pacte de Saint-Sébastien ». On s’attendait à un franc succès de la Lliga Catalana, mais l’E.R.C. l’emporte très largement et, quelques heures plus tard, est proclamée la République catalane indépendante. L’armée reste le seul recours mais les généraux ne veulent pas sauver un roi, Alphonse XIII, qu’ils détestent. La plupart des principaux responsables du soulèvement nationaliste de 1936 (à commencer par Franco) sont alors plutôt favorables aux républicains, considérant l’extrême faiblesse de la monarchie. Suite aux résultats des élections, José Sanjurjo fait savoir au roi que ses troupes ne tireront pas sur le peuple. Privé de tout soutien, le roi doit abdiquer ; et le 4 avril, les républicains accèdent au pouvoir sans effusion de sang.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis