Yves Mamou commence ainsi l’un de ses articles (« Les fans du “Palestinien innocent” sont des antisémites qui s’ignorent ») :
e« Israël se bat contre le Hamas parce que le Hamas est une organisation terroriste. Mais pas seulement ! Israël se bat contre le Hamas parce qu’il est immoral et scandaleux, qu’en Occident, après le pogrom du 7 octobre, le “Palestinien” continue d’incarner le modèle universel de la “victime innocente”. Cet “opprimé palestinien” auquel toutes les minorités du monde occidental (trans, noirs, gays, musulmans …) vouent un culte extatique et auquel elles s’identifient appartient à une Palestine imaginaire. Cette Palestine-victime magnifiée, cette Palestine christique n’a rien à voir avec la Palestine réelle qui défenestre les trans et dépèce les Juifs. Cette Palestine imaginaire n’a qu’une fonction : désigner le Juif (israélien ou pas) comme un contre-modèle (tout aussi imaginaire) d’oppresseur-blanc-raciste. Un nazi quoi !
Après ce 7 octobre 2023, ou mille deux cents Juifs ont été dépecés, décapités, éventrés, brulés vifs (par des Palestiniens), il est outrageant que la “victime palestinienne” continue à servir de paravent à des manifestations et actions qui ne sont rien d’autre que des manifestations et actions antisémites. »
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Je me garde généralement de commenter l’actualité à chaud, question de prudence et de tempérament. Et l’actualité est si bavarde et rend si bavard. Mais hier une information m’a sauté aux yeux – et pourquoi elle plus qu’une autre ? – selon laquelle Elon Musk avait acquiescé à un tweet antisémite et complotiste le 15 novembre 2023 sur l’ex-Twitter selon lequel (je résume) les Juifs favorisent les attaques dialectiques contre des Blancs. Cette réaction d’Elon Musk est révélatrice de tout un courant de préjugés qui ne datent pas d’aujourd’hui. C’est un vaste courant dans lequel se laissent flotter des masses bigarrées. Que c’est agréable, le Juif « explique » tout, il colmate les interstices de l’inquiétude.
On accuse le Juif de tout et son contraire. Elon Musk et Cie les accusent d’œuvrer à l’abaissement des Blancs. D’autres les accusent d’être une base avancée de l’impérialisme occidental au Proche-Orient. Il y a aussi cet autre schéma : pour les uns, le Juif est le maître de la finance (mondiale), gros repu capitaliste avec des liasses de dollars qui dépassent de ses poches ; pour les autres, le Juif est un bolchévique – le judéo-bolchévisme –, nez crochu, mal rasé et coiffé de la boudionovka avec étoile rouge. Il est vrai que cette deuxième image s’est estompée jusqu’à disparaître.
Le Juif est donc tout et son contraire, accommodé à toutes les sauces. Le Juif ! On prend ses aises avec lui, on s’installe sur lui comme dans un sofa, et on pérore, et on pérore. L’antisémitisme est bavard même lorsqu’il se tait. Il a une odeur même s’il prend généralement soin d’enfiler des habits neufs, les habits neufs de l’antisionisme. Mais il n’a pas pris la peine de se laver et des effluves corporels traversent le tissu. La confusion est telle que si vous dénoncez l’antisémitisme, vous prenez le risque de vous faire traiter de raciste, d’anti-arabe, d’islamophobe. Des antisionistes se croient purs de tout antisémitisme. Alors, pourquoi des Juifs qui ne sont pas israéliens sont-ils attaqués de manières diverses en Europe ?
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Question parmi tant d’autres. Pourquoi le nombre de victimes palestiniennes est-il inlassablement répété dans les mass media ? On fait suivre ce nombre de « … selon le Hamas ». Mais ceux qui choisissent de présenter les choses ainsi savent que la plupart des auditeurs ne retiendront pas « … selon le Hamas », que seul restera dans leurs têtes le nombre des victimes. Tout ce qui peut criminaliser Israël est tenu pour vrai. A présent les Juifs sont tenus de rendre des comptes sur ce qui se passe là-bas. Certains les assassinent ou rêvent de les assassiner parce qu’ils sont juifs, donc considérés comme coupables, d’autres attendent d’eux des gages d’antisionisme. L’antisémitisme et l’antisionisme confluent toujours plus.
Mais j’en reviens aux enfants. Je trouve étrange cette proportion d’enfants victimes (des bombardements israéliens) sur le nombre total de victimes (palestiniennes), une proportion communiquée une fois encore par le Hamas, une proportion qui se situe entre le tiers et presque la moitié. On se dit : où sont les parents, où est la famille ? Cette proportion est hautement suspecte mais le Hamas sait ce qu’il fait et il n’a pas oublié le formidable impact de l’affaire Mohammed al-Durah (30 septembre 2000, soit le début de la deuxième Intifada, à Gaza donc), une affaire qui a traumatisé Israël et je le dis pour avoir parlé avec de nombreux Israéliens qui me l’ont évoquée spontanément et une dizaine d’années après les faits, comme s’ils voulaient encore se disculper du soupçon que l’on faisait peser sur eux. Je me suis plusieurs fois vu obligé de couper court en leur disant que je n’accordais aucun crédit à cette affaire, que je la considérais comme un montage, qu’ils ne faisaient donc que prêcher un convaincu. Et je passais vite à Sabra et Chatila en leur disant qu’Israël avait d’emblée été accusé et massivement alors que les choses étaient beaucoup plus compliquées. Israël punching ball du monde, et je pourrais en revenir à la chanson de Bob Dylan, « Neighborhood Bully ».
Le Hamas a retenu la leçon de l’affaire Mohammed al-Durah, il ne l’a pas oubliée comme il n’a pas oublié la leçon de Daech et ses mises en scène atroces. Il s’agit de culpabiliser et de sidérer. Oui, il s’agit bien de sidération. Et le seul moyen de ne pas se laisser gagner par ce mal est de prendre les armes, les armes qui peuvent être des chars et des avions de combat mais aussi l’arme du langage, essentielle et quelle que soit sa forme.
Les enfants, j’y reviens. Le Hamas sait que l’accusation du meurtre d’enfants porte plus encore que celle d’adultes. Et l’accusation de meurtres d’enfants a particulièrement touché les Juifs au cours de l’histoire, et cette accusation est clairement chrétienne ; elle a infecté le monde musulman mais elle est d’origine chrétienne ainsi que le rappelle Georges Bensoussan dans « Juifs en pays arabes. Le grand déracinement (1850-1975) ». Cette accusation ne se limite pas aux époques médiévales, elle été documentée jusqu’au XIXème siècle avec notamment l’affaire de Damas (1840), une affaire de crime rituel, une affaire que Georges Bensoussan évoque en détail dans le livre en question.
Et j’en reviens à Gaza et au Hamas. Ce n’est pas par hasard que le Hamas a installé nombre de ses centres vitaux sous des hôpitaux – mais aussi des écoles et tout autre lieu où vivent des enfants. Il s’agit de renouer avec l’image du Juif diabolique, avec cet antisémitisme métaphysique, cet antisémitisme qui active des mythes pour les insérer dans le politique, le politico-religieux. Ainsi les Israéliens rodent autour des hôpitaux de Gaza non pas pour écraser la tête – l’une des têtes du Hamas – mais pour tuer des enfants, des nouveaux nés, des bébés prématurés placés dans des couveuses. Peut-être même vont-ils s’attaquer à des femmes enceintes pour les éventrer et utiliser leurs fœtus à des fins rituelles.
On pensera que j’exagère, que je deviens indécent, mais l’indécence est du côté de ceux qui oublient le 7 octobre ou, pire, qui le justifient, de ceux qui aimeraient que la réaction ne soit pas disproportionnée. On a tellement pris ses aises avec les Juifs, on les a tellement utilisés pour expliquer tous les malheurs du monde. L’hostilité n’est pas le seul fait du Hamas et autres groupes terroristes de type islamiste, elle prospère chez nous sur une antipathie plus ou moins avouée envers Israël.
Je le redis, ces alignements de corps d’enfants offerts à la complaisance des caméras du monde entier, ces alignements de nouveaux nés et d’incubateurs flattent de vieux préjugés. Israël doit faire face à quelque chose venu de très loin.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis