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Des moments de l’histoire juive – III/XVI

Non, les Juifs ne se sont pas laissés conduire à l’abattoir, contrairement à ce qui se dit ou se laisse entendre encore ! Les actes de résistance ont été nombreux, hors des camps et jusque dans les camps de concentration et d’extermination, ces derniers étant spécialement conçus pour les Juifs. Révolte le 2 avril 1943 à Treblinka ; révolte le 14 octobre 1943 à Sobibor ; révolte le 7 octobre 1944 à Birkenau. Et sans compter tous les « petits » actes de résistance individuelle.

Les Juifs ont été d’excellents soldats et bien avant la création de l’État d’Israël qui dispose d’une armée d’élite. Leur réputation dans l’Antiquité était grande et les Séleucides qui disposaient d’une formidable armée en savent quelque chose avec la révolte des Maccabées (175- 140 av. J.-C.) – révolte doublée, ne l’oublions pas, d’une sorte de guerre civile entre Juifs traditionnalistes et Juifs hellénisants.

Leur relative absence des armes tient essentiellement à une donnée sociologique ainsi que le souligne Léon Poliakov dans « Bréviaire de la haine – Le IIIe Reich et les Juifs ». Il écrit : « Peut-être voudra-t-on convenir que le fait que les vertus militaires, la capacité de résister à la force par la force n’aient pu se développer librement au sein du judaïsme traditionnel, du judaïsme des ghettos, et qu’il n’ait occupé sur son échelle des valeurs qu’une place fort secondaire, que ce fait, amer peut-être, mais qui ne peut être contesté, n’est avant tout qu’une donnée sociologique inévitable. » Une donnée sociologique inévitable et en rien une donnée naturelle comme on l’a trop dit dans le monde chrétien et musulman. A ce propos, si l’Israélien dérange tant nombre de chrétiens et de musulmans c’est aussi et peut-être même d’abord parce qu’il dérange des schémas mentaux dans lesquels se sont installés nombre d’adeptes de ces religions au cours des siècles.

Et d’abord, qu’un peuple ait réussi à survivre à tant de tourments mérite le respect, un respect pénétré de la volonté de comprendre ce peuple ancien entre tous et toujours jeune, de saisir cette énergie qui le porte de siècle en siècle, d’un millénaire à l’autre. Le peuple juif est un condensé de l’humanité, qui ne saisit pas ce fait par l’intelligence sous toutes ses formes ne peut rien comprendre. Nous devrions tous nous sentir juifs d’une manière ou d’une autre, et d’abord parce que le peuple juif a su conserver sa spécificité au cours d’une histoire mondiale, sa spécificité universelle, son universelle spécificité. Non, je n’invite pas les uns et les autres à porter un t-shirt ou à brandir un petit panneau sur lequel il serait écrit Je suis juif après Je suis Charli et autres Je suis… autant de démonstrations sympathiques mais qui sentent le selfie ; il s’agit de quelque chose de plus profond et de plus discret. Le peuple juif témoigne et se souvient, il est le vecteur d’une histoire toujours réactivée. Et cette histoire si étrange ne peut nous être étrangère. Cette histoire est l’histoire d’un peuple très singulier mais nullement enfermé dans sa singularité, d’un peuple qui a compris probablement sur un mode d’abord intuitif que l’universalité qui prétend se fonder a priori et exclusivement sur l’universalité ne fait que s’enfoncer en elle-même comme dans un marécage, comme dans des sables mouvants.

Le peuple juif est toujours présent, bien vivant malgré les conversions forcées (des tentatives d’extermination mentale) et les exterminations physiques. Le passage de l’antijudaïsme à l’antisémitisme s’est constitué précisément – est-ce un hasard ? – au moment où les Juifs se sont laissés séduire par l’assimilation. De l’antijudaïsme à l’antisémitisme, du religieux au politique, de Charybde en Scylla…

Comme toutes les minorités opprimées et persécutées, les Juifs ont « recours au compromis, à l’attente patiente, à la diplomatie et à la ruse, plutôt qu’à une résistance ouverte et armée… » écrit encore Léon Poliakov dans le livre que je viens de citer. Notons par ailleurs que les pouvoirs savent utiliser les minorités et établir avec elles un contrat : tu me soutiens, je te protège, un contrat plein de dangers car aussi longtemps que les pouvoirs ont besoin du soutien des minorités pour se maintenir tout va plutôt bien pour elles ; mais de tels rapports peuvent changer suivant les circonstances, et l’Histoire de ce point de vue n’est pas avare en exemples. Ce schéma ne concerne pas que les Juifs, il est décelable en divers endroits et à diverses époques, mais les Juifs l’ont éprouvé plus que les autres.

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La résistance juive armée en Pologne naît avec ces jeunes femmes et ces jeunes hommes désireux de se rendre en Terre promise et qui enragent de ne pouvoir le faire considérant la politique restrictive des Britanniques quant à l’immigration en Palestine mandataire. Ces candidats au départ veulent rejoindre les haloutzim (ces pionniers fondateurs de la Palestine juive qui allait devenir Israël), venus de Pologne pour la plupart.

En Pologne, ces jeunes animés par l’esprit du kibboutz s’efforcent de rester entre eux afin de renforcer un certain de corps et éviter l’isolement qui rend les individus particulièrement vulnérables à l’heure des plus grands dangers. Considérant leur capacité de travail et leur discipline, les autorités allemandes autorisent le maintien sur place de certains de ces groupes dans les ghettos. Au sein de ces groupes, on discute parfois de la résistance armée ; mais, par ailleurs, l’idée de préserver autant que possible les vies juives pour la Terre promise contrarie (mais jusqu’à un certain point) la volonté de s’opposer aux nazis par les armes.

Les haloutzim, autrement dit les sionistes, ne vont pas être les seuls à participer à l’insurrection du ghetto de Varsovie ; mais ils vont servir de catalyseur à des organisations qui s’opposent pour des raisons politiques, comme les bundistes et les communistes. Un sioniste de vingt-quatre ans, Mordechaj Anielewicz, est placé à la tête de l’organisation juive de combat qui réunit toutes les forces de résistance juives.

L’administration allemande ayant ordonné l’aménagement à Varsovie d’abris antiaériens, la population du ghetto en profite pour creuser profondément un dense réseau très élaboré et conçu pour soutenir un siège prolongé. Ce réseau servira de principale base d’action à l’organisation juive de combat. L’acquisition d’armes se fait au compte-gouttes et les organisations de résistance polonaises se montrent réticentes voire hostiles à aider la résistance juive. Les communistes cèdent tout de même quelques armes. Mais après se les être procurées, il faut les introduire dans le ghetto dont l’enceinte est très étroitement surveillée et qui à l’intérieur compte de nombreux délateurs. Ce sont des jeunes femmes juives de type « aryen » qui pour l’essentiel vont être chargées de cette mission. L’organisation juive de combat exécute des délateurs. Les riches juifs du ghetto donnent à présent des fonds pour l’achat d’armes et de ravitaillement. Le pouvoir (bien relatif) du Conseil juif passe peu à peu à l’organisation juive de combat ainsi que le confie aux Allemands Mark Lichtenbaum, responsable du Conseil juif.

Je ne vais pas rapporter en détail les faits de cette résistance emblématique. J’ajouterai simplement que ce qui la rend particulièrement tragique ce n’est pas seulement la souffrance physique. Les combattants de Verdun ou de Stalingrad n’ont pas moins souffert mais les uns comme les autres se sentaient soutenus sur leurs arrières. Rien de tel avec les combattantes juives (car les femmes ont été bien présentes dans la résistance juive) et les combattants juifs du ghetto de Varsovie. Et pour bien prendre la mesure de leur isolement, Léon Poliakov cite des extraits de lettres de Mordechai Tenenbaum adressées à sa sœur alors en Palestine ; il y pose cette question : « Est-ce que quelqu’un connaîtra un jour l’histoire de notre lutte héroïque ? »

Les vingt-deux groupes (comptant chacun une trentaine de combattantes et combattants) de combat du ghetto de Varsovie s’articulent de la manière suivante : les sionistes et haloutzim (soit quatorze groupes), les bundistes (soit quatre groupes), les communistes (soit quatre groupes). Ils se battent sans la moindre perspective de victoire ou d’une vie sauve. Leur force : vouloir tomber en combattants et non pas finir devant un peloton d’exécution ou, pire, en déportation. Leur isolement est total, et j’insiste ; Léon Poliakov écrit : « Derrière l’enceinte du ghetto, les défenseurs sont hermétiquement isolés du monde extérieur. Aucun parachutage ne leur fournira des armes, aucune armée n’avance qui puisse venir les dégager. Les lignes russes (nous sommes au lendemain de Stalingrad) sont à plus de mille kilomètres encore. Aucun « arrière-pays », aucune campagne, aucune forêt sur laquelle ils puissent se replier, des populations indifférentes ou hostiles les entourent : dehors, endimanchées, les foules polonaises fêtent Pâques 1943… Les caves, les abris, les égouts, serviront d’unique retranchement. »

Léon Poliakov : « Combien d’autres épopées collectives ou individuelles, ébauchées ou interrompues, sont restées inconnues ? » Cette question ne se limitent bien sûr pas aux Juifs, mais dans le cas des Juifs elle est particulièrement pertinente considérant la volonté d’effacement systématique à laquelle ils ont été soumis, auquel a été soumis ce peuple qui peut être qualifié de peuple de la mémoire. Et à Varsovie, et en Pologne, les Juifs n’ont pas affaire qu’aux Allemands et leurs supplétifs ukrainiens, lituaniens et j’en passe, mais aussi à l’antisémitisme ambiant de la population polonaise – et nous n’ignorons pas nombre d’actes de courage de Polonais ; plus du quart des Justes parmi les nations sont polonais (6 620 au 20 août 2020 selon Yad Vashem), ce qui est d’autant plus respectable que la Pologne a été seul territoire occupé par les Allemands où aider un Juif entraînait automatiquement la peine de mort.

Quoi qu’il en soit, cet antisémitisme omniprésent en Pologne explique en partie l’extrême difficulté pour les Juifs de constituer des groupes de partisans en dehors des ghettos. Les partisans polonais non-juifs ne veulent pas de Juifs dans leurs rangs. Les délateurs sont partout, d’autant plus que dénoncer un Juif rapporte des primes alléchantes. En Union soviétique même (où l’antisémitisme se trouve en quelque sorte atténué par vingt-cinq ans de régime communiste), les Juifs tiennent un rôle de premier plan dans la lutte contre les nazis au sein des unités de partisans.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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