C’est un sujet très peu connu. Après avoir passé plus de vingt ans en Espagne, je viens d’en avoir tout juste connaissance, en avril 2026, et au hasard d’un article dans la presse, article qui rend compte de la parution d’un livre, « Línea P. Los bunkers del Pirineo » d’Iñaki Bergera, architecte et photographe qui célèbre la beauté de ces bunkers et qui s’est en quelque sorte pris d’affection pour eux. Bunker, un mot dont l’origine reste vague mais qui vient de pays du Nord de l’Europe et qui s’est transmis à bien des langues du Sud de l’Europe. Iñaki Bergera célèbre donc la beauté de ces constructions ; et son enquête me remet en mémoire celle de Paul Virilio dans « Bunker Archéologie », un catalogue auquel je reviens volontiers, un catalogue édité à l’occasion de l’exposition au Musée des Arts Décoratifs, à Paris, fin 1975, début 1976. Le travail de Paul Virilio et celui d’Iñaki Bergera sont frères. L’un considère le Mur de l’Atlantique (Atlantikwall), l’autre le Mur des Pyrénées (Línea P, officiellement Organización defensiva de los Pirineos).
Ci-joint, l’intégralité du catalogue de Paul Virilio, « Bunker Archéologie » :
https://monoskop.org/images/5/53/VIRILIO_Paul_-_1975_-_Bunker_archeologie.pdf
Les ouvrages défensifs me fascinent depuis l’enfance, en particulier ceux qui regardent la mer ou l’océan. C’est pourquoi j’avais présenté, pour l’examen d’architecture, aux Beaux-Arts de Paris (ENSBA), un mémoire sur le Mur de l’Atlantique, en particulier sur les casemates d’artillerie, qui m’étaient apparues comme des temples ouverts sur l’immensité. Le socle de la pièce d’artillerie, privé de celle-ci, me faisait penser à un autel, et l’ensemble à une construction cultuelle.
Les ouvertures à redans de ces casemates d’artillerie sont remarquables. Elles permettent de réduire la visibilité des ouvertures, d’empêcher les pénétrations directes, de casser l’onde de choc des explosions proches (sans cela, le souffle entrerait directement dans les casemates et pourrait tuer ou assommer les servants), de limiter les ricochets internes tout en permettant de conserver un large champ de tir pour les servants des canons, mitrailleuses, etc., postés à l’intérieur. Ces redans ont par ailleurs (oublions la guerre) un aspect puissamment décoratif. Les redans (tant verticaux que horizontaux, pensez à certains plafonds à caissons) occupant une place bien visible dans le répertoire structurel et décoratif de l’Art déco.
Cette fascination que j’ai depuis l’enfance pour les ouvrages défensifs (des ouvrages qui supposent avant tout l’attente, et pas nécessairement la guerre, nombre de ces ouvrages n’ont d’ailleurs jamais connu le feu) m’a fait placer parmi mes livres de chevet « Un balcon en forêt » de Julien Gracq (il y restitue l’ambiance de la « drôle de guerre ») et « Le désert des Tartares » de Dino Buzzati (une ambiance intemporelle, magique pourrait-on dire). Cette fascination m’a également poussé à m’attarder sur les lignes de défense, à commencer par le Mur de l’Atlantique mais aussi la ligne Metaxas, en Grèce, devant la frontière bulgare, les lignes de Torres Vedras (destinées à défendre Lisbonne contre l’invasion napoléonienne) et la ligne Maginot. À ce propos, je me souviens, au cours de mon service militaire, d’une nuit passée dans l’un de ses ouvrages, sur un lit dont il ne restait que la structure métallique, humide et rouillée, sur laquelle j’étendis mon sac de couchage ; j’y ai passé une nuit étrange entre toutes, nuit au cours de laquelle je ne pus dépêtrer le rêve de la réalité, ce qui m’obligea à me lever et à faire les cent pas devant la casemate afin d’échapper à un sommeil épuisant.
Mais j’en reviens à la Línea P et à l’enquête d’Iñaki Bergera. J’ai traversé à maintes reprises les Pyrénées, et en divers points, en ignorant tout de cette ligne.
Quelques mots au sujet de cette enquête, de ce livre. Entre janvier 2024 et octobre 2025, Iñaki Bergera prend plus de mille cinq cents photographies des cent quatre-vingt-cinq ouvrages du Secteur 23 de l’Organización Defensiva de los Pirineos (ou Línea Pirineos ou Línea P) de la vallée de Tena (Huesca, Haut-Aragon), ouvrages construits entre 1944 et 1955 suivant une typologie très variée. Dans ce livre est présentée une sélection d’environ soixante-dix de ces photographies accompagnées de textes de José Manuel Clúa Méndez, Iñaki Ábalos, Ascensión Hernández Martínez et Ramón Esparza. Il a été publié à l’occasion de l’exposition de la Diputación Provincial de Huesca (de mai à juillet 2026).
Ces photographies rendent compte de la beauté de ces constructions, oui, de leur beauté, une beauté que souligne un long abandon, avec ces surfaces en béton tavelées de mousses, avec cet enfouissement progressif dans la végétation. Ce sont d’implacables géométries qu’adoucit la nature qui les intègre lentement, inexorablement, car ces ouvrages sont depuis une cinquantaine d’années totalement laissés à eux-mêmes. Ces ouvrages très variés (je vais y venir) peuvent être d’abord regardés comme des ready-made, parfaitement détachés de leur fonction, envisagés dans la pertinence de leurs lignes et de leurs volumes, des matériaux qui les constituent. Cet exercice de distanciation est d’autant plus aisé dans le cas de ces éléments de la Línea P qu’ils n’ont jamais connu le feu, le moindre coup de feu. Pas une trace d’impact, aussi légère soit-elle. Ces ouvrages restent dans l’attente, attente de l’ennemi, de l’envahisseur (je vais y venir) dans des paysages splendides, des paysages de haute montagne. Ces ouvrages peuvent également être regardés comme des production du Land Art, un Land Art qui égrène ses œuvres dans une suite disposée sur plusieurs centaines de kilomètres, de la mer Méditerranée à l’océan Atlantique.
La construction de la Línea P (P pour Pirineo) débute en 1944. Il s’agit de se protéger d’un éventuel envahisseur venu de l’autre côté des Pyrénées. De nombreux ouvrages fortifiés ont été construits bien avant, au cours des siècles, mais dans le cas de la Línea P mais il s’agit de fortifier la frontière pyrénéenne de bout en bout, contre un envahisseur plutôt indéfini puisqu’il pourrait s’agir de la Résistance française engagée dans la libération du territoire, en collaboration avec les armées anglo-américaines. Dans cette Résistance (qui comprend des tendances antagonistes), de nombreux Espagnols ayant fui leur pays et désireux d’en découdre avec Franco, vainqueur de la guerre civile. Et n’oublions pas que les Allemands avaient élaboré un plan d’invasion de l’Espagne, et même de la péninsule ibérique : Opération Felix, destinée essentiellement à s’emparer de Gibraltar dans le but de disloquer le système impérial britannique par le contrôle de la Méditerranée. Ce contrôle de la péninsule ibérique aurait par ailleurs permis aux Allemands de mieux contrôler l’Atlantique, avec la prise de l’archipel des Açores, de celui de Madère, mais aussi des îles Canaries et des îles du Cap-Vert. L’opération sera ajournée, l’Allemagne ayant engagé le gros de ses forces contre l’Union soviétique. Franco a éprouvé une crainte nullement feinte d’une invasion allemande ; et il faut reconnaître qu’il a fort bien joué pour éloigner cette menace, notamment en multipliant les exigences. Imagine-t-on Gibraltar aux mains des Allemands et la Méditerranée verrouillée ? Imagine-t-on les conséquences d’un tel coup de force sur les suites de la guerre ? La décision de construire la Línea P tient à des raisons diverses, mais il est certain que ce plan d’invasion a activé le projet de construire une ligne de défense dans les Pyrénées, un projet pharaonique qui sera à moitié achevé. Franco ne veut alors pas être réduit à un rôle de fantoche, avec les Allemands chez lui, comme le maréchal Pétain.
La construction de cette ligne défensive correspond également à une volonté de Franco d’isoler l’Espagne pour mieux la contrôler. De ce point de vue, Salazar ne raisonne pas autrement ; il veut gérer son pays en père de famille, en évitant autant que possible les interférences venues de l’extérieur. Isoler permet de mieux contrôler et ainsi d’assurer la longévité du régime en place. Les régimes communistes en savent eux aussi quelque chose.
Il y a peu de documents connus sur cette ligne défensive, y compris dans les archives militaires. Qui sont ces ingénieurs, techniciens, maçons et manœuvres qui ont pensé, surveillé et construit ces milliers d’ouvrages ? Entre 1944 et le milieu des années 1950, soit une décennie, ce sont environ cinq mille ouvrages à la typologie très variée qui ont été réalisés (sur les quelque dix mille prévus) entre Hondarribia sur l’Atlantique et Portbou sur la Méditerranée. Précisons que l’idée d’une telle ligne défensive était née en 1939, avec étude sur le terrain. En 1943, les plans des ouvrages et les lieux exacts de leur implantation étaient définis.
L’armée divise la ligne pyrénéenne en trois secteurs correspondant aux régions militaires IV, V et VI, soit, respectivement, la Catalogne, l’Aragon et la Navarre / Pays Basque, tout un système ramifié implanté sur les hauteurs et dans les défilés sur six cent cinquante kilomètres. Ces secteurs sont divisés en centros de resistencia (CR), également appelés núcleos de resistencia (NR). L’armée définit huit types d’ouvrages en fonction de l’armement à y placer, des soldats armés de simples fusils aux pièces d’artillerie, sans oublier les abris et les postes d’observation. Soixante-quinze mille soldats devaient les occuper.
Dans le cas de l’Aragon, vingt CR numérotés de 101 à 120 s’étirent sur toute la longueur de la frontière des Pyrénées aragonaises (de la vallée de Zuriza à Benasque). Pour réaliser les travaux, un centre d’opérations est installé dans chaque zone à fortifier. Par exemple, dans le cas de la vallée de la rivière Aragón, on choisit la station ferroviaire de Canfranc comme centre logistique. On y réalise les travaux de menuiserie, on y entrepose les matériaux de construction, on y loge les soldats qui travaillent aux fortifications. C’est de là qu’est transporté, presque toujours à dos de mulets, tout ce qui est nécessaire à ces chantiers, ce qui nécessite souvent de longues heures de marche. Le fil de fer barbelé et les portes blindées ne quitteront jamais Figueres, Pamplona et Jaca.
Sans entrer dans les détails, on peut classer ces positions défensives en cinq catégories : 1. Postes d’observation ou de commandement. Situés sur les points les plus élevés pour bénéficier d’une vision aussi ample que possible. 2. Postes de combat. Ce sont les plus nombreux. Ils devaient accueillir des soldats équipés de fusils, de mitraillettes et de mitrailleuses. La plupart sont quasiment enterrés, couverts de végétation et de pierres, offrant ainsi un parfait camouflage. Chacun de ces postes devait être entouré de puits de tir reliés par des tunnels ou des tranchées. 3. Postes d’artillerie. Ce sont les plus imposants. Implantés en des lieux hautement stratégiques, ils étaient destinés à recevoir un canon antichar et un canon d’infanterie. 4. Postes à ciel ouvert. Ils étaient destinés à recevoir des mitrailleuses antiaériennes ou des mortiers de 81 et 50 mm. Ils sont généralement implantés sur les points les plus élevés. 5. Les abris. Ils sont creusés dans le rocher. Chaque CR a le sien. Ils devaient servir à protéger la troupe, à entreposer munitions et vivres.
Cette opération resta secrète ou, tout au moins, très discrète. Il n’en fut pas fait mention dans la presse ou sur les ondes. Seules les Archives militaires d’Avila conserve des documents relatifs à cette très vaste entreprise.
Cette ligne de défense n’est pas encore née lorsque la Unión Nacional Española (UNE), bras armé du Partido Comunista de España (PCE), lance des attaques à partir de la France contre l’Espagne franquiste, début octobre 1944, à partir de régions tout juste libérées, attaques en divers points de la frontière, côté atlantique et plus encore côté méditerranéen, principalement dans le Val d’Aran. Toutes ces attaques sont repoussées. Elles aussi ont probablement activé ce projet de ligne défensive tout au long de la chaîne pyrénéenne.
Pour son reportage photographique sur les bunkers des Pyrénées, Iñaki Bergera se concentre sur les cent quatre-vingt-cinq ouvrages de la vallée de Tena, dans les Pyrénées aragonaises. En Catalogne et en Navarre, les ouvrages défensifs sont plus nombreux car il y a plus de passages naturels, avec des sommets moins élevés. Donc, à partir des Archives militaires d’Avila, Iñaki Bergera localise ces cent quatre-vingt-cinq ouvrages ; puis il définit une méthodologie pour ses prises de vue : une vue frontale, une vue aérienne (avec drone), une vue extérieure de l’entrée, une vue intérieure prise de l’entrée. Iñaki Bergera décide de prendre toutes ces photographies en hiver et par temps couvert, afin d’obtenir une lumière plutôt neutre. Au cours de cette enquête méthodique et plutôt technique, Iñaki Bergera se laisse prendre par la singulière beauté de ces ouvrages. Et, à ce sujet, il évoque le Suprématisme et le Brutalisme. Cette enquête lui fait également prendre conscience de la qualité du travail des ingénieurs (leur intelligence topographique dans des espaces particulièrement complexes, soit ceux de la haute montagne) et des techniciens de l’armée, ainsi que les immenses efforts physiques exigés non seulement par la construction elle-même mais aussi par la logistique, presque tout étant transporté à dos de mulets, sur des terrains escarpés et accidentés, avec des heures de marche. Les informations que j’ai pu recueillir au sujet de la main d’œuvre employée à cette tâche titanesque sont contradictoires. Il est parfois question de prisonniers politiques (alors très nombreux dans l’Espagne franquiste qui les a employés sur de très nombreux chantiers, dont celui du Valle de los Caídos), parfois de soldats de remplacement.
Après cinquante ans d’abandon (l’armée cesse d’entretenir les ouvrages de la Línea P en 1976, après avoir arrêté sa construction au milieu des années 1950 et définitivement abandonné ce projet en 1957), ces ouvrages restent en bon état. La qualité de leur construction, l’ingéniosité de leur conception et de leur rapport au paysage sont dignes d’admiration. Il est vrai que ce projet confinait à l’absurde dans la mesure où, lorsqu’il débute, toutes les autres lignes de défense avaient prouvé leur inefficacité ou, tout au moins, leur faible efficacité en dépit de leur ingéniosité : Mur de l’Atlantique, ligne Maginot, ligne Siegfried, ligne Staline, ligne Metaxas, etc.
Olivier Ypsilantis