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La vie et la mort de Juan Granero Liñán – 3/3

On ne peut que faire le constat suivant : cette période de la IIème République a été particulièrement conflictuelle en Andalousie, dans la province de Granada, dans sa partie nord. Les espoirs d’une amélioration sociale que le peuple attend des politiques ont été déçus et l’impatience ne tarde pas à susciter des violences. L’Espagne réelle et l’Espagne officielle (politique et administrative) se trouvent coupées l’une de l’autre et, une fois encore, dans la province de Granada plus que partout ailleurs.

Aux élections générales de 1933, les partis se préparent à la lutte armée ; leurs sympathisants et leurs membres sont de plus en plus exaltés. Le maire de Castril demande que les effectifs de la Guardia Civil soient renforcés.

1933-1934, la situation politique se durcit. Les bureaux du PSOE de la province de Granada sont fermés autoritairement, dont la Casa del Pueblo de Castril et « La Democracia ». Anselmo Yus Pérez prend note de l’ambiance à Castril, une ambiance survoltée. La République n’a rien amélioré dans ce village isolé. L’eau est impure, la voie publique est insalubre, le manque d’hygiène favorise les maladies contagieuses, la nourriture est insuffisante et d’une qualité déplorable, et ainsi de suite. Anselme Yus Pérez quitte Castril pour La Unión, dans la province de Murcia.

1935, la situation se durcit. La Casa del Pueblo reste fermée, l’activité de « La Democracia » est très réduite. Juan Granero Liñán se dédie à son métier de médecin et à sa famille. La campagne électorale de 1936 (année du début de la guerre civile, en juillet) s’annonce violente et truquée. Dans la province de Granada, les meetings socialistes sont interdits, en particulier à Castril. Les élections législatives de février et mars sont pleines d’irrégularités. À Castril, le Bloque Nacional l’emporte sur le Frente Popular (66 % contre 34 %). C’est dans les zones les plus pauvres, celles où se concentre le plus grand nombre d’analphabètes que le Bloque Nacional obtient le plus de voix : les paysans suivent les instructions de leurs maîtres… Cette défaite des gauches dans la province de Granada attise les tensions. À Castril, deux hommes sont tués le 7 mars 1936 dans un affrontement avec la Guardia Civil. La tension est telle que Juan Granero Liñán quitte Castril. Réfugié à Granada, il n’oublie pas son rôle de maire ; il se préoccupe plus particulièrement de la construction d’une école primaire organisée par classes d’âge.

Avec la victoire au niveau national du Frente Popular aux élections du 16 février et du 1er mars 1936, nombre de municipalités de la province de Granada, dont Castril, passent à gauche. De retour à la mairie de Castril, Juan Granero Liñán s’efforce de réduire le chômage en faisant appliquer la Ley de laboreo forzoso ; mais la municipalité n’a pas d’argent et n’a pas de quoi payer celles et ceux qui doivent l’être. Juan Granero Liñán ne parvient même pas à se payer en tant que médecin titulaire de Castril.

17 juillet 1936, début de la guerre civile. La Guardia Civil chasse Juan Granero Liñán de la mairie. Il reste à Castril. Probablement se sent-il protégé par sa famille, en particulier par le nouveau maire, son beau-frère. Fin juillet 1936, les troupes fidèles à la République prennent le contrôle de la région et le 4 août elles entrent dans Huescar. À Castril, le premier mort de cette guerre est un guardia civil retraité ; il est fusillé le 21 août 1936. Ses assassins sont des miliciens de Castril et de Galera. Des indices laissent penser qu’il pourrait s’agir de ceux qui assassineront Juan Granero Liñán l’année suivante. À Castril les menaces se multiplient, d’autant plus que les droites ont accumulé des armes au fil des ans. La municipalité quant à elle manque de tout, notamment de médicaments, ce qui soucie particulièrement Juan Granero Liñán, maire et médecin. Au cours des derniers mois de 1936, Juan Granero Liñán affronte les violences perpétrées par les communistes et les anarchistes. Des maires du PSOE ou de Izquierda Republicana du nord de la province de Granada doivent quitter leur poste. Juan Granero Liñán dénonce les communistes et les anarchistes, qu’il n’hésite pas à traiter d’opportunistes, et il défend la solidité de l’idéologie socialiste. Il cite le cas d’un homme de droite de Castril passé au communisme libertaire et qui s’est placé à la tête d’une milice pour imposer sa loi (soit le saccage et la terreur) par « la acción directa », pour reprendre son expression. Juan Granero Liñán dénonce l’action de divers individus ayant approuvé le soulèvement militaire conduit par Franco avant de passer en très peu de temps au communisme ou à l’anarchisme, ces derniers ayant alors pris le pouvoir dans la région.

À Castril, les communistes multiplient les intimidations envers le PSOE et son représentant, Juan Granero Liñán. Le maire de Castril, Emiliano Valdivieso Marín, beau-frère de Juan Granero Liñán, est assassiné dans le cimetière de Huescar par des inconnus après avoir été détenu à la prison de Huescar. Les anarchistes de la CNT inquiètent de plus en plus Juan Granero Liñán. Il sait qu’ils veulent la peau des socialistes, dont il est, et il réclame une protection pour lui et ses proches.

Des colonnes de miliciens sèment la terreur, comme celle de Francisco Maroto del Ojo, de la CNT. Après avoir massacré à Guadix, « la columna Maroto » arrive dans la région de Huescar et entre dans Castril, à la recherche de vingt-cinq à trente individus à liquider. N’ayant pu mettre la main dessus, ils se saisissent au hasard de quatre individus qu’ils emmènent avec eux. Une fois encore, Juan Granero Liñán sollicite le gouverneur civil afin qu’il mette fin à cette terreur, une terreur qui sous couvert d’idéologie est le plus souvent activée par des rancœurs personnelles, des haines entre familles. Les miliciens multiplient les crimes et leurs comités locaux collaborent pour organiser ces crimes.

Juan Granero Liñán aide autant qu’il le peut ses administrés, il le fait sans se préoccuper de leur idéologie. Ce faisant, il provoque un incident avec les membres de la CNT, avec ses dénonciations auprès du gouverneur civil. Juan Granero Liñán le socialiste met communistes et anarchistes dans le même sac ; et son élimination doit germer dans certaines têtes.

Au cours de ses derniers mois à la mairie de Castril, Juan Granero Liñán prend des décisions très risquées considérant la situation : il fait libérer des hommes de droite originaires de Castril (dont des Phalangistes), bien qu’ils soient ses ennemis politiques, car il sait qu’ils risquent la mort. Par ces décisions, Juan Granero Liñán signe son arrêt de mort.

Selon l’enquête menée par Enrique Tudela Vásquez, il est certain que Juan Granero Liñán a été enlevé à Castril le 1er mars 1937 et qu’il a été assassiné à Galera, le 1er ou le 2 mars 1937. Son cadavre a été retrouvé le 2 mars 1937, au lieu-dit Cañadicas de Rosa, sur l’ancienne route de Galera à Cúllar. Son corps était criblé de balles et présentait de nombreuses blessures à l’arme blanche. Selon l’acte de décès, il a été enterré dans le cimetière de Galera.

Ceux qui juste après sa mort s’efforcent d’élucider ce crime sont menacés, comme Marcial Torné Dombidau, ancien maire socialiste et juge d’instruction au moment des faits. Il connaît l’identité des assassins ; il rédige un rapport et initie des procès contre plusieurs individus protégés par des « églises », comprenez par des partis. Il doit abandonner l’enquête car les menaces se précisent. Les documents relatifs à cette affaire n’ont jamais été retrouvés ; on peut supposer qu’ils ont été détruits.

Tous les témoignages se rejoignent : Juan Granero Liñán a été assassiné pour avoir aidé de diverses manières des personnes dites « de droite », pour avoir signé des sauf-conduits afin de faire libérer de la prison de Huescar des habitants de Castril avec lesquels il n’avait aucune affinité idéologique, je le redis.

Lorsque les troupes de Franco entrent dans Castril, le 3 et 4 avril 1939, la maison de Juan Granero Liñán et sa famille est occupée par des Phalangistes qui n’en prennent aucun soin (euphémisme) sous le prétexte qu’un socialiste y a vécu. Un Phalangiste, parent par alliance de Juan Granero Liñán, dénonce leur comportement. Virginia, la veuve de Juan Granero Liñán, doit élever ses cinq enfants. À cet effet, elle insiste sur l’appartenance idéologique des assassins de son mari dans l’espoir de recevoir une aide de l’État franquiste. Un fils et une fille seront médecins, une fille sera pharmacienne. En 1955, elle comparaît à sa demande devant le juge de paix de Galera afin d’apporter les preuves que son mari a bien été assassiné par « las hordas rojas », ce qui n’était pas précisé dans l’acte de décès ni dans aucun document. En croisant les témoignages, il apparaît que les assassins de Juan Granero Liñán sont des miliciens communistes et/ou anarchistes de Galera et de Castril qui collaborèrent activement dans leurs entreprises criminelles.

Au cours de l’hiver 2021, une première campagne de fouilles est entreprise dans le cimetière de Galera, mais sans résultat. Une deuxième campagne de fouilles est entreprise au cours de l’été 2024, dans ce même cimetière, mais sans résultat.

La Causa General ouverte par le régime de Franco, à partir de 1942 (afin de recueillir les preuves d’assassinats et de méfaits commis dans les zones sous contrôle républicain), ne fait aucun cas de Juan Granero Liñán, républicain et socialiste assassiné par des communistes et/ou des anarchistes. Il y a encore peu (en 2023), la biographie de cet homme ne figurait pas parmi les 53 000 biographies rassemblées dans le « Diccionario biográfico del socialismo español » de la Fundación Pablo Iglesias. Selon l’historien Santiago Pérez López, l’action de Juan Granero Liñán explique pourquoi le nombre de victimes au cours de la guerre civile a été parmi les moins élevés dans les villages du nord de la province de Granada.

 

Olivier Ypsilantis

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