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La vie et la mort de Juan Granero Liñán – 2/3

Fidèle collaborateur de Juan Granero Liñán, Anselmo Yus Pérez est membre du PSOE et de la UGT. Il le seconde dans la fondation de la Casa del Pueblo de Castril et l’organisation de la Sociedad Obrera « La Democracia ». Anselmo Yus Pérez évoque dans un rapport l’action de Juan Granero Liñán en faveur d’une population misérable ; et cet homme a été assassiné par les Rouges – que ha sido asesinado por los Rojos. Il faut lire l’article de ce socialiste pour El Defensor de Granada (publié dans un numéro de mai 1931) dans lequel il décrit l’intolérable situation des paysans de Castril, une situation extensible à de nombreux autres villages d’Espagne. Il pointe l’immobilisme du pouvoir, un immobilisme maintenu par la République, par le pouvoir toujours intact des caciques.

Aux élections municipales d’avril 1931, dans la région (comarca) de Huescar à laquelle est rattaché Castril, la gauche n’obtient aucun siège suite à l’application de l’article 29 (Ley Electoral de 8 de agosto de 1907) qui établit que dans le cas où il n’y a qu’un candidat pour un siège donné, il ne peut y avoir élection car ce siège revient automatiquement au candidat qui s’est présenté. Cet article 29 va donc permettre aux caciques locaux, et principalement dans les zones rurales, dont Castril, de pousser leurs pions. Rien ne change à Castril après le 14 avril 1931. Dans la province de Granada. Deux cent une municipalités doivent convoquer les élections. Dans plus de la moitié d’entre elles est appliqué l’article 29. Dans les villages, la tension entre le peuple et les caciques ne baisse pas. À Castril, l’ancien maire, partisan de Miguel Primo de Rivera, et président de la Unión Patriotica de Castril, Orencio Bueno Rivensés, est assassiné. Certains se hâtent de désigner le coupable en fonction de leurs intérêts. Cet assassinat aurait pu servir d’avertissement à Juan Granero Liñán. Sous le vernis politique se cachent bien des inimitiés.

Des élections partielles locales sont prévues pour le mois de mai. Cent quarante municipalités (dont Castril) sont concernées dans la province de Granada. Républicains et socialistes sortent vainqueurs. Les élections législatives de juin donnent également la victoire à l’alliance républicaine-socialiste dans cette même province.

Cinq mois après l’avènement de la IIe République, les paysans et les ouvriers de Castril ne notent pas la moindre amélioration de leur condition. Le 30 octobre 1931, Juan Granero Liñán et la Sociedad Obrera « La Democracia » intègrent l’UGT et ils vont à présent agir en fonction des directives de ce puissant syndicat. Le lendemain, Juan Granero Liñán est nommé membre du Consejo de Primara Enseñanza de Castril, un poste qui lui tient particulièrement à cœur puisqu’il est question d’éducation. Autre préoccupation centrale de Juan Granero Liñán, l’eau. Sous la dictature de Miguel Primo de Rivera, un projet avait été approuvé afin de détourner les eaux des rivières Guardal et Castril vers les cultures de Lorca et Almería. En août 1931, la République reprend ces travaux, ce qui provoque le mécontentement des villages du nord de la province de Granada, dont Castril. En effet, l’eau permettrait d’irriguer les terres et de sortir les populations de leur misère, de faire des « cultivos de secano » des « cultivos de regadío ». Il faut avoir parcouru les espaces de l’Altiplano granadino pour comprendre combien l’eau permet à l’homme de travailler sans désespérer. Juan Granero Liñán dénonce la déviation des eaux du Guardal et du Castril vers les bassins du Segura et de l’Almanzora décidée par le ministre du Développement (Infrastructures/Travaux Publics) de Miguel Primo de Rivera, Rafael Benjumea Burín. Et il propose un projet, plus modeste, moins coûteux et plus rentable, un projet qui bénéficierait à quelques villages, dont Castril. Et à cet effet, il élabore un discours destiné à convaincre les députés de Las Cortes Constituyentes.

Depuis le début de l’année 1932, les conflits du travail se multiplient entre, d’un côté les organisations socialistes et les fédérations du FNTT, de l’autre les propriétaires terriens pour la plupart membres de la Unión Agraria. Secrétaire de « La Democracia », Anselmo Yus Pérez rappelle dans un article la conduite du PSOE à Castril et, par extension, de « La Democratia » présidée par Juan Granero Liñán : l’ordre social, pas de « mort aux caciques » ; la justice doit opérer sans violence. Cette préoccupation pour « el orden social » est un aspect de « la cuestion social », préoccupation des krausistes liés à la Institución Libre de Enseñanza. L’idéologie de Juan Granero Liñán et d’Anselmo Yus Pérez est alors proche du programme de régénération sociale (voir ce mouvement appelé le regeneracionismo) proposé par Joaquín Costa, programme qui lie : terre / éducation / question sociale. On ne peut ignorer la misère des travailleurs, sans pour autant admettre la collectivisation des terres comme solution à cette misère. La solution pour Joaquín Costa et ses disciples est culturelle (les écoles), technique (politique hydraulique), politique (fin du caciquisme) et moral (devoir des riches envers les pauvres). Il s’agit de développer un ordre moral laïque appuyé sur la justice et la raison. Pour Anselmo Yus Pérez, la répartition des terres et un travail mieux rémunéré ne doivent pas faire oublier ce qui est à la base de tout : l’éducation – nous sommes dans le regeneracionismo pedagógico.

Le dilemme suivant se pose à Juan Granero Liñán : harmoniser les revendications paysannes et ouvrières avec la justice et la raison, soit l’ordre social. Le dilemme se pose avec d’autant plus d’acuité que les violences se multiplient et que la République n’a pas amélioré la situation, tout au moins dans la région de l’Altiplano granadino. En 1933, nombre de travailleurs se sont radicalisés, notamment en adhérant à la CNT (Confederación Nacional del Trabajo), une organisation anarcho-syndicaliste.

Juan Granero Liñán prend note des tensions grandissantes entre les paysans et le pouvoir municipal qui, à Castril, repousse l’application des réformes promulguées à partir d’avril 1931. À Castril, on assiste à une valse de maires ; le représentant légitime de la population n’est plus représenté et le socialisme est toujours plus marginalisé. Des membres de la Casa del Pueblo se rendent chez le maire afin de le forcer à démissionner. Pour les travailleurs, c’est sur un maire socialiste que reposent tous leurs espoirs de contraindre les propriétaires terriens à respecter la législation sociale et à utiliser les fonds publics pour financer des travaux d’intérêt public susceptibles de leur donner du travail. C’est pourquoi, en mars 1933, le peuple de Castril canalise ses forces par l’intermédiaire de la Casa del Pueblo afin d’espérer faire entendre sa voix auprès les autorités municipales.

Le gouverneur de Granada n’accepte pas la démission du maire de Castril. La tension entre la Casa del Pueblo et la mairie ne cesse de monter. À présent secondé par son beau-père, Domingo Gásquez Teruel, Juan Granero Liñán reste à la tête de la Casa del Pueblo. Le visage le plus visible du socialisme de Castril à Granada est Anselmo Yus Pérez. Ses articles pour El Defensor de Granada rendent compte avec une grande précision non seulement des tensions entre travailleurs mais aussi des tensions au sein du PSOE, un parti qui s’affaiblit entre les partisans de la radicalisation de Francisco Largo Caballero et les partisans de la relative modération d’Indalecio Prieto, tandis que les droites s’organisent et que la CNT ne cesse de se renforcer. Le fameux « orden social » si cher au socialiste Juan Granero Liñán est toujours plus menacé, pris dans des contradictions qui menacent de le disloquer. Anselmo Yus Pérez rend compte à mots couverts de son désarroi. Cet homme qui aime l’ordre social et les voies légales constate que le pouvoir municipal à Castril n’est probablement plus légitime. Nombre de socialistes se demandent jusqu’à quel point il leur faudra respecter l’ordre social et la légalité, face à un pouvoir qui n’applique pas les codes du travail élaborés par la République.

Olivier Ypsilantis

 

 

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