Cet article s’appuie sur le travail de Lola Manjón, auteure du livre « Vida y muerte de Juan Granero Liñán (1890-1937). Medicina, acción política y socialismo en Castril (Granada) » qui retrace la vie d’un maire et médecin socialiste (PSOE-UGT) assassiné par les Républicains au cours de la Guerre Civile d’Espagne (1936-1939), assassiné début mars 1937 dans les environs de Galera, village de l’Altiplano granadino, pour s’être opposé à la répression exercée par des milices communistes et/ou anarchistes, qui sévissaient dans la région, en faisant usage de son autorité de maire de Castril, un village situé à une trentaine de kilomètres de Galera. Ses restes n’ont pas été retrouvés et ses assassins restent inconnus à ce jour.
La mort de cet homme souligne l’extrême complexité de cette guerre civile – comme de toute guerre civile, pourrait-on dire. Elle permet par ailleurs de mieux dénoncer ces entreprises de récupération conduites par les uns et par les autres, soit l’histoire officielle franquiste (celle des vainqueurs) mais aussi celle des vaincus qui, fort de leur statut de vaincus, montent sur le piédestal de la victime et simplifient à leur tour l’histoire, à leur avantage bien sûr. Et simplifier revient en histoire à mentir. Les gouvernements socialistes espagnols vont dans ce sens afin de pousser leurs pions et se présenter comme un rempart contre le fascisme (?!).
Juan Granero Liñán est défini par toutes et tous comme « un hombre bueno », des mots qui ne cessent de revenir dans les conversations que j’ai pu avoir avec des habitants de la région. Il est de ces hommes qui au cours de cette guerre civile ont placé la justice au-dessus des idéologies, des hommes probablement pas assez nombreux mais qui ont été et qui doivent être honorés.
Lola Manjón a rédigé ce livre à partir de sources écrites et orales, et principalement à partir des souvenirs de la fille de Juan Granero Liñán, Sara Esther Granero Gásquez dont le fils, Guillermo Jiménez Granero, a engagé en 2018 une procédure afin de localiser les restes de son grand-père.
Autre livre relatif à Juan Granero Liñán : « Hasta que los encontramos. El alcalde de Castril y los guerrilleros de Ugíjar » qui rend compte d’une minutieuse enquête menée par Enrique Tudela Vásquez, l’un des historiens ayant travaillé aux premières fouilles dans le cimetière de Galera. Il s’agissait de retrouver les restes de quatre hommes assassinés entre 1937 et le début des années 1940. L’auteur part d’un objectif précis : retrouver ces corps et comprendre les circonstances de la mort de quatre hommes assassinés, soit : Juan Granero Liñán, maire socialiste de Castril, tué au cours de la guerre civile, et trois guérilleros antifranquistes exécutés juste après la guerre civile. Il s’agit de montrer à partir de cas spécifiques (et nullement romancés) que la violence n’a pas été unilatérale, qu’elle également opéré en zone républicaine. Ci-joint, un extraordinaire document à caractère scientifique intitulé « BÚSQUEDA, INDAGACIÓN E INVESTIGACIÓN EN EL CEMENTERIO MUNICIPAL DE GALERA (GRANADA) MEMORIA DE INTERVENCIÓN » :
Quelques repères biographiques relatifs à Juan Granero Liñán. Juan Granero Liñán naît en 1890, dans un village de l’Altiplano granadino, Cortes de Baza. Il entreprend des études de médecine à Granada, en 1908. Entretemps sa famille s’installe à Castril, situé à un peu plus de trente kilomètres de Galera. Il obtient son diplôme de médecine en 1915. Au cours de ses années d’études, la ville de Granada et son université voient émerger des idées qui influenceront Juan Granero Liñán. Ces idées sont avant tout portées par Fernando de los Ríos qui, à partir de 1912, occupe la chaire de Théorie politique à l’université de ladite ville, une chaire d’où il diffuse les idées du Partido Reformista puis de la Liga para la Educación. Il adhère au PSOE en 1919. Fernando de los Ríos et sa femme, Gloria Giner de los Ríos, enseignante à partir de 1915 à la Escuela Normal de Granada, vont exercer une grande influence culturelle et sociopolitique dans cette ville alors très provinciale.
Au cours de ses années d’études, Juan Granero Liñán revient passer ses vacances à Castril, dans sa famille. Il commence à s’intéresser à la situation de ce village. Licenciado en Medicina y Cirugía à vingt-cinq ans, il commence à exercer à Hornos, un village de la province de Jaén, dans la Sierra de Cazorla. Il y arrive à l’automne 1915 avant de s’en retourner à Castril, en janvier 1916, Castril où son père occupe le poste de secrétaire de mairie. En juillet 1917, il est inscrit au tableau de l’Ordre des médecins. Il est vite apprécié pour la qualité de ses diagnostics. Les moyens étant alors très limités dans ce village isolé, il faut compter sur « el ojo clínico ». Bien des maladies sont alors dues à une sous-alimentation. Il lui faut donc faire d’abord de la prévention, alimentation mais aussi hygiène. À la sûreté de son diagnostic s’ajoute ses qualités de praticien – par exemple, il sait soigner des fractures complexes. Sa profession de médecin l’amène à se préoccuper toujours plus de questions sociales et humanitaires, suite à ses nombreuses visites dans les fermes des environs où règne une grande misère, ce qui le conduit à exercer le plus souvent bénévolement mais aussi à dénoncer le disfonctionnement de l’administration municipale. Castril compte 4 727 habitants en 1920 (il en compte un peu moins de deux mille aujourd’hui) dont 78% sont illettrés. C’est une main d’œuvre servile qui vit dans la misère, soumise aux propriétaires terriens. C’est le sistema caciquil propre à la Restauración, un système que dénonce Miguel Primo de Rivera dès son coup d’État en 1923 qui promeut la « modernización autoritaria », une volonté politique appréciée dans la province de Granada, avec cette dénonciation des caciques et du caciquisme, considérés comme un obstacle à la modernisation du pays.
Le jeune médecin a tôt fait de comprendre que les problèmes de santé sont essentiellement liés à des problèmes sociaux : promiscuité, misère, sous-alimentation, manque d’eau courante, hygiène, etc., des problèmes liés à un manque de volonté politique au niveau de la mairie, principale organisation de bienfaisance au niveau local, une mairie dominée par les caciques.
Pour le régime instauré par Miguel Primo de Rivera, cette volonté de modernisation doit se faire à partir du pouvoir local, soit les mairies qui considérées comme la base du caciquisme et de ses politiques corrompues. Par le Décret royal du 30 septembre 1923 commencent à fonctionner les « Ayuntamientos de los asociados », constitués de résidents non affilés à des partis politiques et qui, par vote interne, élisent le maire et les conseillers. Juan Granero Liñán en vient à faire arrêter son père, secrétaire de mairie comme nous l’avons signalé, son père qu’il accuse de corruption. De fait, la mairie de Castril est tenue par des caciques et tout son personnel leur est lié d’une manière ou d’une autre. Juan Granero Liñán maire s’emploie à mettre fin à la corruption municipale, autrement dit au pouvoir des caciques qui détournent l’argent public à des fins personnelles et qui ainsi laissent le village dans un état lamentable, sans eau potable, sans égout, sans infrastructure, un peuple analphabète, plongé dans la saleté et la misère. Je passe sur la liste des décisions prises par ce maire, elles sont nombreuses et relèvent de l’urgence, notamment quant aux conditions socio-sanitaires. Ce maire-médecin se préoccupe tout particulièrement des plus de trois cents familles pauvres qui vivent disséminées dans les hameaux et fermes (pedanías y cortijos) de la municipalité. Le départ du médecin oblige Juan Granero Liñán à quitter sa fonction de maire à l’automne 1925. Mais peut-être y a-t-il également d’autres raisons à de départ.
Juan Granero Liñán ne quitte pas pour autant la Unión Patriótica (UP), le parti unique sous la dictature de Miguel Primo de Rivera. À présent, c’est en tant que membre de ce parti qu’il s’efforce d’améliorer les conditions de vie des habitants de Castril. Son engagement dans ce parti (de 1923 jusqu’à au moins 1926) est sérieux, car il croit à la régénération municipale, un point central de l’idéologie de ce régime. Ses désillusions le conduiront au début des années 1930 à passer comme beaucoup d’autres au socialisme, au PSOE-UGT.
En 1928, Juan Granero Liñán épouse Virginia, la seconde fille de Domingo Gásquez Teruel, un homme représentatif de ces années de dictature, un homme qui n’est pas seulement propriétaire terrien (terrateniente) mais aussi entrepreneur (empresario). Les entrepreneurs s’imposent toujours plus au cours des années 1920, notamment en investissant toujours plus dans l’électricité, alors le principal vecteur de la modernité qui par ailleurs bouleverse les hiérarchies, tant au sein des pouvoirs locaux que des pouvoirs nationaux. Domingo Gásquez Teruel construit à Castril la première centrale électrique, « La Original », inaugurée en 1918 elle fonctionnera jusqu’en 1947. Le couple Juan Granero Liñán et Virginia aura cinq enfants ; le dernier naîtra quatre jours avant l’assassinat de son père.
A la fin des années 1920, la dictature semble épuisée et les critiques à son égard se multiplient, à Granada en particulier. Le PRAG (Partido Republicano Autónomo de Granada) est en pleine expansion, ainsi que le mouvement socialiste sous l’impulsion de Fernando de los Ríos. L’expansion du PSOE (Partido Socialista Obrero Español) est particulièrement forte au début des années 1930, notamment par les affiliés à son syndicat, l’UGT (Unión General de Trabajadores), avec la FNTT (Federación Nacional de Trabajadores de la Tierra). Dans ce vaste mouvement, Juan Granero Liñán fonde la Sociedad Obrera « La Democracia » et la Casa del Pueblo de Castril. Les Casas del Pueblo ont été d’une grande importance dans la formation politique des travailleurs sous la IIe République. « La Democracia » s’inscrit dans le régénérationnisme et le krausisme conduit par la Institución Libre de Enseñanza.
Le régénérationnisme est un mouvement qui se propose de remédier à l’état de décadence de l’Espagne de la fin du XIXᵉ siècle, une décadence éprouvée et analysée par les écrivains d’alors, notamment après la défaite du pays au cours de la guerre hispano-américaine. Il s’agit de moderniser le pays (économie, éducation, politique), de lutter contre la corruption et le retard social, de réformer l’État et les institutions. Son principal représentant : Joaquín Costa, connu pour sa critique du système politique et son appel : « École et Pain » (Escuela y Despensa).
Le krausisme, une doctrine philosophique inspirée de Karl Christian Friedrich Krause, une doctrine introduite en Espagne au XIXe siècle et qui aura une grande influence sur le système éducatif, une doctrine inséparable de la Institución Libre de Enseñanza, fondée par Francisco Giner de los Ríos. Il s’agit de lutter non seulement contre la pauvreté mais aussi contre l’ignorance, l’une et l’autre ne cessant de s’activer. « La Democracia » poursuit un double but, politique et pédagogique. Il s’agit pour Juan Granero Liñán d’alléger le travail écrasant qui pèse sur les paysans, et de mieux les rémunérer, ce travail leur permettant à peine de survivre. Il s’agit également de renforcer les liens entre paysans et ouvriers.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis