Communication is an artificial, intentional, dialogic, collective act of freedom, aiming at creating codes that help us forget our inevitable death and the fundamental senselessness of our absorb existence.
Vilém Flusser
Les formes auxquelles Dieu avait donné un contenu restaient cachées, à l’intérieur même de leur propre contenu, dans l’attente d’être découvertes. Dieu crée, il ordonne le chaos. Pythagore et Ptolémée étudient les formes divines qui se tiennent derrière les phénomènes. Ils découvrent le dessin (design) divin qui se tient derrière les phénomènes. Depuis la Renaissance, le Ciel peut être formulé à l’aide de cercles, d’épicycles (soit un petit cercle dont le centre se déplace lui-même sur un plus grand cercle, un concept utilisé dans le modèle géocentrique antique, notamment par Ptolémée et qui sera abandonné lorsque le modèle héliocentrique de Nicolas Copernic puis les lois de Johannes Kepler auront montré que les planètes tournent autour du Soleil selon des orbites elliptiques) et, mieux encore, à l’aide de cercles coperniciens et d’ellipses képlériennes. Dieu créateur aurait-Il d’aventure utilisé des cercles, des épicycles ou des ellipses le premier jour de la Création ? Où sont-ce les astronomes qui auraient créé ces formes ? Autrement dit, les formes seraient-elles humaines et non pas divines ? Et bien d’autres questions suivent, entraînées par cette question. De toutes ces questions et de tous ces questionnements, une chose se dégage, une chose difficile à comprendre ; c’est que le Ciel (et tous les aspects de la nature) ne se laisse pas formaliser à notre bon plaisir, comme si nous avions pris la place de Dieu. Par exemple, pourquoi les planètes décrivent des orbites comme elles les décrivent, et non pas des orbites carrées, triangulaires et j’en passe ? Ce constat amène bien d’autres questions, dont la suivante. Y aurait-il une réalité hors de tout ce que nous pouvons formuler, une réalité qui s’impose à nous et à laquelle nous ne pouvons que nous adapter ? Question difficile dans la mesure où l’on ne peut être designer, soit créateur de formes, du monde, et en même temps être soumis à lui.
Une découverte récente apporte une réponse à cette aporie, à cette difficulté logique ou philosophique qui semble sans solution : nous percevons le monde suivant des stimulations envoyées par notre système nerveux central (SNC). Ce processus de perception est guidé par notre SNC et imposé par notre code génétique. Nous percevons le monde tel que nous le percevons car des formes sont inscrites dans notre code génétique depuis que la vie a commencé sur Terre, ce qui explique que nous pouvons imposer au monde une forme suivant notre volonté. Le monde n’assume que les formes qui correspondent au programme (biologique) que porte notre vie (notre corps). Nous avons toutefois chahuté ce programme : nous avons mis au point des méthodes et des instruments qui fonctionnent comme notre SNC et qui en même temps fonctionnent différemment. Nous pouvons à partir de ces instruments créer de l’alternatif (perceptions, sentiments, désirs, pensées, etc.), nous le pouvons jusqu’à nous faire peur, considérant son aspect inédit, mais diverses expressions pour désigner ce monde alternatif peuvent nous rassurer, comme cyberespace ou réalité virtuelle, autant d’euphémismes couramment utilisés pour nous suggérer quelque chose comme : « Prenez une forme quelconque, ou, mieux, un algorithme qui puisse être exprimé numériquement. Introduisez cette forme dans un computeur, etc., et des mondes vont vous apparaître, aussi réels que les formes telles que nous les présente notre SNC. » Ainsi, nous produisons des mondes à volonté, comme l’a fait le Créateur en six jours. Nous sommes des designers, nous donnons forme comme Dieu donne forme. Devient réel ce à quoi nous donnons forme en utilisant des computers, d’une manière consciencieuse, à la recherche du beau ; et devient irréel (illusoire) ce à quoi nous ne donnons pas forme, par manque de rigueur et d’effort. Nous découvrons les trucs du Créateur, nous nous approprions ses formules, et nous faisons aussi bien et même mieux que Lui. Mais est-ce une histoire si récente, une histoire née avec le monde digital ? Nous croyons être assis devant notre computer alors que nous sommes sur le point d’être transportés au sommet du Caucase. Et peut-être y a-t-il déjà là-haut des aigles qui aiguisent leur bec pour nous dévorer le foie… Vilém Flusser fait une claire allusion à Prométhée qui, selon la mythologie grecque, est puni par Zeus pour avoir volé le feu aux dieux et l’avoir donné aux humains. Il est enchaîné au sommet du mont Caucase, où un aigle vient chaque jour lui dévorer le foie, qui repousse chaque nuit — une torture éternelle. Cette conclusion est typique de l’humour de Vilém Flusser, une sorte de volte-face. Il commence par avancer sur un mode triomphal avant – et afin – de mieux se moquer de lui-même (et de nous), en préparant un effet de surprise qui s’organise l’air de rien tout au long du texte.
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Plutôt que la désignation homo sapiens sapiens qui nous attribue une double dose de savoir, il serait préférable d’utiliser celle d’homo faber, plus anthropologique et, surtout, moins idéologique. Nous sommes des anthropoïdes qui fabriquent des choses. Et lorsque nous rencontrons un hominidé aux abords d’une usine, nous comprenons sans hésitation la relation entre elle et lui, l’homo faber, soit un être humain. Les primates qui taillent des pierres, aussi primitives soient-elles (comme les choppers et les chopping-tools), sont des homines fabri, des êtres humains à part entière. Le fabriqué est la marque humaine la plus caractéristique, elle indique la « spécificité humaine ».
La plus sûre manière de comprendre (autant que nous le pouvons) nos (très) lointains ancêtres est d’analyser leur production (ce qu’il nous en reste, c’est-à-dire généralement bien peu) et leurs lieux de production. Ce principe peut d’ailleurs être appliqué à toutes les époques de la préhistoire et de l’histoire. Par exemple, si nous détaillons l’atelier d’un cordonnier du Nord de l’Italie au XIVe siècle, nous aurons une compréhension bien plus profonde des origines de l’humanisme, de la Réforme et de la Renaissance qu’en étudiant les œuvres d’art et les textes politiques, philosophiques et théologiques de l’époque. Vilém Flusser a raison d’insister sur ce point trop négligé mais, ce faisant, il me semble qu’il force la note – probablement à dessein, pour attirer notre attention. L’étude d’une œuvre d’art (une peinture ou une sculpture par exemple) peut nous dire au moins autant que celle de l’atelier d’un artisan de la même époque. Certes, l’Église avait une influence majeure sur la production artistique et intellectuelle, mais cette influence avait ses limites et, malgré tout, elle ne pouvait que rendre compte de l’esprit de l’époque – une ambiance particulière. Cette production en témoignait, au moins implicitement – où il faut savoir lire à l’occasion entre les lignes. Mais qu’importe. L’étude d’une époque donnée ne doit pas négliger l’étude des vestiges des centres de production, qu’ils soient artisanaux ou industriels, et éventuellement la documentation qui s’y rapporte. Vilém Flusser nous dit même que cet intérêt devrait primer sur tous les autres. Et, suivant cette logique, il déclare que pour interroger le futur, nous devons commencer par nous interroger sur ce que sera l’usine de demain.
J’ai été petit parisien, dans le XVe arrondissement, et je me souviens des usines Citroën, quai de Javel (aujourd’hui Parc André-Citroën), de sorties d’usine. Le travail des ouvriers ne devait guère différer de ce que nous en montre Charlie Chaplin dans « Modern Times ». Aujourd’hui, l’usine (en particulier la production automobile mais pas que) est robotisée, et ne circulent dans ses espaces immaculés que quelques ingénieurs et techniciens. Précisons que le monde des robots est de plus en plus présent, plus présent que lorsque le texte (Die Fabrik) de Vilém Flusser a été rédigé, en 1991, soit il y a trente-cinq ans.
L’histoire humaine est aussi, et peut-être même d’abord, l’histoire de la production. Les grandes étapes de cette histoire : la main, l’ustensile, la machine, le robot. L’ustensile, la machine et le robot peuvent être considérés comme des simulations de nos mains, comme le seraient des prothèses qui nous permettraient d’amplifier notre patrimoine génétique par des acquisition culturelles. L’usine transforme tout ce qui est disponible dans nos environnements en produits – voir aujourd’hui les terres rares, par exemple. Par ailleurs, elle fait appel à toujours plus d’informations acquises.
Dans l’usine, les êtres humains sont toujours moins naturels, toujours plus artificiels, et au sens strict de ces mots. La fabrication de produits touche l’être humain lui-même : un cordonnier ne fait pas que fabriquer des chaussures ; par son métier, il se fait cordonnier, il produit un cordonnier. Les usines produisent sans cesse de nouveaux types d’êtres humains : tout d’abord l’homme-main, puis l’homme-ustensile, l’homme-machine et, enfin, l’homme-robot. C’est l’histoire de l’humanité. Un homme entouré d’outils, par exemple des pierres taillées très diversifiées, n’a pas le même rapport avec son milieu qu’un homme qui n’a guère que ses mains pour vivre et survivre. Ce dernier est aliéné à son milieu naturel et la culture le protège tout en constituant sa prison.
La deuxième Révolution industrielle (qui marque le passage de l’ustensile à la machine) a plus ou moins deux cents ans. Lorsque l’homme utilise un ustensile, il est la constante et l’ustensile est la variable. Il suffit d’observer un artisan pour le comprendre. Avec la machine, le rapport s’inverse : l’homme est la variable et la machine est la constante. La machine est centrale, l’ouvrier et même le propriétaire de la machine (de l’outil de production) sont autant de variables. Cette deuxième Révolution industrielle a dépossédé l’être humain de la culture, comme la première Révolution industrielle l’a éloigné de la nature et, de ce point de vue, l’usine pourrait être considérée comme une maison d’aliénés.
La troisième Révolution industrielle, soit le passage de la machine au robot. Nous y sommes toujours et nous ne savons pas vraiment jusqu’où elle nous conduira. À quoi ressemblera l’usine de demain ? Les machines sont des simulations empiriques des mains et du corps humain, des simulations mécaniques, tandis que les robots sont des simulations neurophysiologiques et biologiques. De ce fait, les robots représentent à ce jour la manière la plus rapide et la plus efficace de produire des objets en vue d’une utilisation. L’usine du futur ne sera plus une maison d’aliénés, mais un lieu où s’exprimera le potentiel créatif de l’homo faber. Lorsque la production opère sans ustensiles – sans outils –, autrement dit, lorsque l’homo faber ne fait que se servir de ses mains pour transformer ce qu’il retire de la nature, le lieu de production n’est guère localisé, il peut être n’importe où. Lorsque l’ustensile est introduit, des lieux de productions se localisent. L’homme est entouré de ses outils. Avec l’apparition de la machine, l’architecture humaine lui devient subordonnée, devient subordonnée à l’usine. D’énormes concentrations de machines sont reliées les unes aux autres par un réseau de communication (pensons aux chemins de fer de la deuxième Révolution industrielle). C’est un mouvement centripète qui absorbe les matières premières et les êtres humains dans un mouvement centrifuge. Les concentrations industrielles ne cessent d’augmenter et augmentent dans une même proportion les parcs humains destinés à servir les machines. Il s’agit d’une succion mécanique qui définit le XIXe siècle et le XXe siècle. L’émergence des robots transforme radicalement cette immense structure et pour une raison essentielle : la relation entre l’homme et le robot est réversible, l’un et l’autre ne peuvent fonctionner qu’ensemble. Le robot ne fait que ce que l’être humain veut qu’il fasse, mais ce dernier ne peut vouloir que ce que le robot peut faire, ce qui définit un nouveau mode de production, de fonctionnement. L’être humain devient un « fonctionnaire » du robot qui agit en fonction de lui. Ce nouvel être humain est lié au robot par de très nombreux fils, souvent invisibles.
Le perfectionnement et la multiplication des robots reléguera les grands centres industriels au rang des dinosaures et les laboratoires eux-mêmes deviendront inutiles. Grâce aux robots, tout sera relié à tout et grâce à eux nous pourrons partout transformer et utiliser ce que nous rencontrons. C’est une vision télématique, post-industrielle, post-historique de l’homo faber. Notons toutefois que le passage de la main à l’ustensile, à la machine et, enfin, au robot exige un apprentissage toujours plus abstrait qui n’est pas à la portée de tous. La connexion aux réseaux par l’intermédiaire des robots et la disparition des usines (plus exactement, leur dématérialisation) supposent un certain niveau général de compétences (et ce n’est pas un fait acquis), ce qui nous donne un indice sur les usines du futur : elles seront comme des écoles où les êtres humains apprendront le mode de fonctionnement des robots afin qu’ils puissent se substituer aux êtres humains dans la transformation de la nature en culture. Ainsi, les usines du futur tiendront plutôt du laboratoire scientifique, de l’académie d’art, de la bibliothèque (liste non exhaustive) et l’homme-robot (l’homme qui interagit avec le robot) sera plus un universitaire qu’un artisan, qu’un ouvrier ou qu’un technicien. L’école et l’usine étaient séparées et se méprisaient volontiers l’une l’autre. Avec les robots, cette séparation s’effacera progressivement, et l’homo faber acquerra pour la première fois sa pleine dignité.
Comment imaginer alors l’usine du futur en termes architecturaux ? Les architectes devront la concevoir comme une académie au sens classique, soit un temple du savoir. Ces temples seront peut-être immatériels. Mais ce qui importe avant tout, c’est que cette usine à venir soit un lieu où l’homo faber deviendra homo sapiens sapiens, car il aura compris que produire revient à apprendre, autrement dit à acquérir, organiser et transmettre des informations. Des usines-écoles ou des écoles-usines s’implanteront un peu partout.
Olivier Ypsilantis