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Des temps de la vie juive à Lisbonne

Cristãos-novos soit, littéralement, nouveaux chrétiens, des Juifs contraints à la conversion au catholicisme. Par opposition, on parle de cristãos-velhos pour désigner les chrétiens d’origine chrétienne, sans trace connue d’ancêtres juifs.

À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, et plus encore au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, des critiques commencent à se formuler contre l’Inquisition (o Tribunal do Santo Ofício). Cette critique ne vient pas des victimes (réelles ou potentielles) mais de personnalités de premier plan, préoccupées par ce qui leur semble être une profonde injustice, mais aussi – et peut-être même surtout – par leur analyse des causes du retard de leur pays, le Portugal. Ils jugent que l’Inquisition est un frein à son progrès, et dans tous les domaines. On dénonce alors l’Inquisition discrètement, dans les hautes sphères. L’un des plus grands diplomates de l’histoire du Portugal et du Brésil, Alexandre de Gusmão (1695-1759), est de ceux qui se risquent à la dénoncer.

Avec le Marquês de Pombal, le pouvoir de l’Inquisition se met à vaciller. Il commence par la placer au niveau de n’importe quelle Haute cour royale et il lui retire son droit de censure littéraire. Autre coup porté contre cette institution, en 1768, une dénonciation des Róis de fintas, soit les registres fiscaux qui répertorient les populations soumises à des taxes spéciales. À partir de cette année, l’Inquisition ne peut plus taxer les familles de cristãos-novos en prenant prétexte de leur origine juive. Autre coup, en 1773, est définitivement abolie la distinction entre cristãos-novos et cristãos-velhos, une distinction qui faisait peser sur les cristãos-novos une suspicion constante et qui les plaçait dans un état d’infériorité sociale. La loi du 25 mai 1773 (édictée par D. José I) souligne l’importance des services rendus par les Juifs dans l’administration du royaume au cours des siècles et dénonce avec véhémence le massacre de 1506. La distinction entre cristãos-novos et cristãos-velhos est dénoncée car jugée pernicieuse et préjudiciable à l’unité du royaume. L’Inquisition ne disparaît pas vraiment, elle entre dans un état végétatif.

En 1821, les Assemblées constituantes issues de la révolution libérale de 1820 abolissent l’Inquisition. La Constitution de 1822 (la première Constitution portugaise), élaborée par ces mêmes Assemblées constituantes, accorde la liberté de culte aux non-catholiques – même si la religion catholique apostolique et romaine est déclarée religion d’État. La Charte constitutionnelle de 1826 (il ne s’agit pas d’une Constitution rédigée collectivement par une assemblée, mais d’une charte octroyée par le roi lui-même, en l’occurrence D. Pedro IV), qui se substitue à la Constitution de 1822, réaffirme la religion catholique apostolique et romaine comme religion d’État dans le royaume du Portugal, tout en réaffirmant la liberté de culte pour les autres religions qui doivent toutefois rester aussi discrètes que possible. Pas question d’édifier des temples visibles dans l’espace public. Les Juifs pourront célébrer leur culte dans des habitations de particuliers, sans le moindre signe extérieur. Cette Charte constitutionnelle de 1826 restera en vigueur jusqu’à la Constitution républicaine de 1911. Rappelons que la Première république portugaise est née le 5 octobre 1910 et durera jusqu’en 1926. La Constitution républicaine de 1911 reprend la Constitution royale de 1822 mais en accentuant la liberté religieuse, notamment en autorisant l’édification d’édifices non-catholiques, à commencer par des synagogues.

L’Inquisition a créé une société particulière, celle des marranos, soit les descendants de Juifs portugais (et espagnols) contraints à la conversion. Au fil des générations, l’héritage juif tend à s’amenuiser tout en subsistant grâce à des habitudes qui, parfois, ignorent leur origine. Cet héritage se transforme et se fait de plus en plus ténu dans la clandestinité et l’isolement.

La première communauté juive à s’établir officiellement au Portugal après l’Expulsion de 1496, et suite aux réformes pombalinas (voir Marquês de Pombal), et avant même l’abolition de l’Inquisition, est celle de Lisbonne, avec des familles venues de Gibraltar et d’Afrique du Nord (Tanger, Tétouan et Mogador). Nous sommes à la charnière du XVIIe et du XVIIIe siècle. À Lisbonne, ces Juifs parviennent plus ou moins à s’intégrer dans la société, en tant que membres de la « colónia inglesa » pour reprendre la désignation employée par l’historien Jorge Martins. Ainsi peuvent-ils pratiquer librement leur culte, tout en respectant les restrictions qui subsistent. Gibraltar est devenu britannique en 1713, suite aux traités d’Utecht, année à partir de laquelle Juifs et musulmans peuvent y vivre librement.

Les membres de la communauté juive de Lisbonne ont un niveau culturel et financier au-dessus de la moyenne. Au cours du XVIIIe siècle, ils fondent (ou participent à la fondation) d’établissements comme Casa Bensaúde & C.ª (d’abord installée aux Açores avant de transférer son siège à Lisbonne, dans les années 1870). Citons Casa Levy & C.ª et Abecassis Irmãos & C.ª, ainsi que Banco Lisboa & Açores qui deviendra en 1969 Banco de Totta & Açores, avant d’être intégré en 2004 à Banco Santander Totta. Le premier directeur de Banco Lisboa & Açores est Abraão Bensaúde ; il fait le lien avec Banco dos Açores. Rappelons que c’est dans l’archipel des Açores, au début du XIXe siècle, que s’est installée l’une des premières communautés juives du Portugal, communauté à laquelle se rattache la famille Bensaúde.

Au cours du XIXe siècle, le statut des Juifs au Portugal reste imprécis en dépit de la relative liberté accordée par la monarchie constitutionnelle. Ce n’est qu’à l’avènement de la république que leur statut se précise. Au XIXe siècle, la Comunidade Israelita de Lisboa (C.I.L.) n’est pas organisée institutionnellement, surtout dans sa première moitié. Mais le 13 juin 1859, des responsables communautaires se réunissent avec pour projet la construction d’une synagogue centrale destinée à remplacer les petites synagogues ouvertes à Lisbonne dans des habitations généralement exiguës et pauvres. Considérant l’ampleur de ce projet, son coût, la somme des volontés sollicitées et la dynamique qu’il suppose, on peut considérer que par cette réunion la C.I.L. commence véritablement à se structurer et s’institutionnaliser.

C’est en 1912 que la C.I.L. est officiellement reconnue par le Gouvernement portugais. La même année est fondée la Associação de Estudos Hebraicos ; deux ans plus tard, une bibliothèque est ouverte dans la synagogue ; en 1916 est fondée l’Albergue Israelita ; en 1920, la Federação Sionista ; en 1922, la Escola Israelita ; en 1925, la Associação Hehaver. Ajoutons l’inauguration en 1916 de l’Hospital Israelita de Lisboa, grâce aux efforts de l’association caritative Somej-Nophlim, dont les statuts avaient été approuvés en 1876. Autre association caritative, la Cozinha Ecónomica, fondée en 1899.

En résumé. C’est dans les dernières décennies du XIXe siècle, et plus encore dans les premières décennies du XXe siècle que la C.I.L. se structure et s’intègre pleinement au tissu social, notamment en créant un ensemble d’organisations et d’institutions à caractère religieux, culturel, social et pédagogique de grande importance. Cet ensemble créé par le C.I.L. aura un rôle essentiel dans l’accueil des milliers de réfugiés, notamment juifs, qui afflueront avec la montée du nazisme en Allemagne et l’occupation de divers pays par les armées du IIIe Reich.

J’ai évoqué sur ce blog, dans un article en trois parties, cette période de l’histoire d’un pays, le Portugal, devenu terre de refuge :

https://zakhor-online.com/des-refugies-juifs-au-portugal-xxeme-siecle-1-3/

https://zakhor-online.com/des-refugies-juifs-au-portugal-xxeme-siecle-2-3/

https://zakhor-online.com/des-refugies-juifs-au-portugal-xxeme-siecle-3-3/

Olivier Ypsilantis

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