Comment assumer notre histoire ?
Le pacte germano-soviétique de 1939
Alexandre Iakovlev n’accepte pas l’histoire officielle soviétique concernant le pacte germano-soviétique du 23 août 1939. Dans son rapport/bilan présenté le 23 décembre 1989, devant le IIe Congrès des députés du peuple, il présente l’étude la plus exacte et complète sur ce pacte. Il confie à Lilly Marcou qu’il était un mal nécessaire. Il signale par ailleurs que l’Union soviétique a été le dernier pays à signer un pacte avec Hitler. En 1939, les dirigeants soviétiques ont tenté pour la nième fois de créer un front contre le IIIe Reich et ses alliés, en réunissant au moins à leurs côtés l’Angleterre et la France, ce qui aurait pu sauver la paix. Mais toutes ces tentatives restèrent vaines ; et à partir de Munich, les Soviétiques devinrent soupçonneux.
Avec ce pacte, Staline espérait reculer d’un an et demi à deux ans l’affrontement afin de mieux se préparer. Il est vrai qu’avec du recul, on se rend compte que cet acte n’a pas tant aidé l’Union soviétique. Par contre, Alexandre Iakovlev dénonce sans retenue les protocoles secrets entérinant la division de territoires appartenant à d’autres peuples, et à leur insu. Aussi critique soit-on à l’égard de la politique intérieure et extérieure de Staline, force est de constater qu’en 1939 il lui fallut prendre les devants pour que la Pologne ne soit pas le prélude à l’invasion des pays Baltes et de l’Ukraine, cette dernière étant une pièce essentielle dans l’« espace vital » tel que l’envisageait Hitler.
« Ce n’est qu’en 1946, lors du procès de Nuremberg, que l’existence de protocoles secrets a été révélée ; et ils n’ont été publiés par le journal américain St. Louis Post-Dispatch que le 23 mai 1946. Avant cette date, ni le Soviet suprême de l’URSS ni le Politburo du PCUS n’en connaissaient l’existence. Ils avaient été signés à l’insu des structures de l’État et du Parti », précise Alexandre Iakovlev. Contrairement à ce qui se laisse entendre, cette pratique des accords secrets en annexe aux traités était une pratique courante avant-guerre.
Les documents qu’Alexandre Iakovlev a pu consulter prouvent que la politique soviétique d’alors se fondait plus sur des informations ponctuelles que sur des choix stratégiques profonds. Ce traité germano-soviétique était en tant que tel juridiquement conforme aux normes de l’époque ; il n’était pas contraire à la jurisprudence nationale de l’Union soviétique et à la jurisprudence internationale. Les protocoles secrets quant à eux étaient en contradiction formelle avec les normes en question car ils mettaient en cause la souveraineté et l’indépendance de plusieurs pays ; ils ne correspondaient ni à l’esprit ni à la lettre des accords conclus auparavant entre l’Union soviétique et ces pays, accords qui supposaient de respecter en toutes circonstances leur souveraineté, leur intégrité territoriale, leur inviolabilité. Sous la dictature de Staline, l’Union soviétique a agressé la Finlande, annexé la Bessarabie et fait triompher les pouvoirs soviétiques dans les pays Baltes. Staline s’est conduit en prédateur, en compagnie d’un autre prédateur : Hitler.
Ce pacte a tout de même eu des aspects positifs pour l’Union soviétique et la suite de la guerre. 1. L’Union soviétique a gagné du temps pour se préparer à la guerre, même si elle n’en a pas tiré le meilleur profit. 2. La frontière à défendre a été repoussée de quelques centaines de kilomètres de centres nationaux, dont Léningrad et Minsk. 3. Le pacte du 28 septembre 1939, dit d’« amitié et de bon voisinage » (à ne pas confondre avec le pacte de « non-agression » du 23 août 1939), a ébranlé les relations entre l’Allemagne et le Japon, obligeant ce dernier à modifier sa doctrine militaire et ajourner sine die son plan d’agression contre l’Union soviétique. Le pacte du 23 août 1939 correspondait plus ou moins à la pratique internationale d’alors. Celui du 28 septembre 1939 remettait en question le statut de neutralité de l’Union soviétique et la poussait à collaborer avec l’Allemagne nazie. 4. Les Occidentaux ont commencé à prendre en considération l’Union soviétique comme interlocuteur politique et militaire.
L’affaire de Katyn
Alexandre Iakovlev a dirigé la commission chargée d’enquêter sur le massacre de Katyn. Il a eu accès à des archives (dont les archives du KGB, de Smolensk, du ministère des Affaires intérieures et des archives d’État), mais rien au sujet de Katyn. Et il devait informer les Polonais ; mais par manque de documents, et malgré toute sa bonne volonté, il ne le pouvait. C’est tout à fait par hasard qu’Alexandre Iakovlev apprend que les documents recherchés se trouvent dans les archives de l’Armée, plus précisément dans les archives des troupes chargées du transfert des prisonniers à l’intérieur du pays. Ces documents vont enfin permettre de reconstituer une partie de l’histoire et, surtout, de dresser une liste (partielle) des victimes. Il s’agit d’un immense puzzle et bien des pièces manquent. Et de nouvelles questions se posent à la lecture de ces documents, des documents qui ne confirment pas le nombre de quinze mille officiers polonais disparus en Union soviétique en 1940. À Katyn, on a trouvé 4 143 cadavres. Qu’est-il advenu des autres ? Pourquoi Katyn ? Et qui en a été le principal responsable ? Aucun document ne prouve que Staline ait donné l’ordre de fusiller ces officiers polonais. Était-il même au courant ? Un dirigeant n’est pas nécessairement au courant de tout ce qui se passe dans son pays, d’autant plus que Staline déléguait largement ses pouvoirs à ses proches collaborateurs. Dans cette masse de documents, on trouve parfois une ou plusieurs signatures. La signature de Staline apparaît beaucoup moins que celle de ses collaborateurs, comme Molotov, Kaganovitch, Khrchoutchev, Malenkov ou Vorochilov, pour ne citer qu’eux. Par ailleurs, certains des collaborateurs de Staline ont détruit une partie de leurs archives.
La campagne contre les Juifs
La guerre terminée, des millions de soldats soviétiques rentrent chez eux. Dans leur avancée au cœur de l’Europe, ils ont découvert d’autres modes de vie ; et à leur retour, ils ne peuvent que comparer. Staline flaire très vite le danger. Il doit donc faire diversion comme il l’a fait en montant diverses affaires, et comme il le fera ainsi que nous allons le voir. Dans le contexte de guerre froide, il lui faut désigner des ennemis pour mobiliser le peuple autour de sa personne. Le « sionisme international » devient donc une affaire. La répression contre les Juifs commence par la mort mystérieuse, en janvier 1948, de l’homme de théâtre Solomon Mikhoels, par ailleurs président du Comité antifasciste juif, puis par l’arrestation, en décembre 1948 et janvier 1949, de l’intelligentsia juive, surtout celle qui s’exprime en yiddish. Les principaux responsables de ces persécutions sont Malenkov et Souslov.
Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, et à partir de février-avril 1942, le Comité antifasciste juif avait accompli un travail considérable au service de l’Union soviétique, notamment un travail de propagande en direction de l’Ouest, la levée de très importantes sommes pour financer la guerre, ainsi que la mobilisation des Juifs soviétiques mais aussi de la diaspora, notamment américaine.
Cette répression commencée en 1948 conduit dans un premier temps à l’exécution de treize membres de cette intelligentsia, en août 1952, après un procès à huis clos, un procès autrement plus discret que le procès des Blouses blanches l’année suivante. Ces Juifs sont accusés d’espionnage pour le compte de puissances étrangères et de participation à une conspiration ourdie par le Comité antifasciste juif en vue de détacher la Crimée de l’Union soviétique. En décembre 1948, le Comité antifasciste juif avait été dissout. La presse juive et l’édition juive avaient été interdites, les théâtres juifs partout fermés, ainsi que les musées juifs ; et toute trace de culture juive est effacée des bibliothèques. Cette répression touche jusqu’au Birobidjan où de nombreuses personnalités politiques et culturelles sont arrêtées sous prétexte de conspiration, de complot, d’œuvrer au détachement du Birobidjan de l’Union soviétique dans le but de le rattacher aux États-Unis. On fait silence sur le massacre des Juifs sous l’occupation nazie et sur la Shoah. Le procès des Blouses blanches n’est que le dernier acte d’une longue histoire.
Le président du Comité antifasciste juif est donc Solomon Mikhoels. La femme de Molotov (née Perle Solomonovna Karpovskaïa), d’origine juive, en était membre. Tout à coup, le 19 novembre 1946, Souslov signe un rapport accablant sur les activités de ce Comité antifasciste juif, accusé de se livrer à des activités nationalistes et sionistes. Le rapport est envoyé à Staline. Dans un même temps, un autre rapport est envoyé au Conseil des ministres et au Comité central du PCUS. Il émane du ministère de la Sécurité de l’État et est intitulé : « Sur les tendances nationalistes de certains fonctionnaires du Comité antifasciste juif ». Cette accusation se base sur une lettre que ledit Comité avait envoyée au gouvernement dans l’espoir d’obtenir la formation d’une république juive en Crimée.
Le 7 novembre 1947, Souslov réitère son accusation. Il est accompagné d’Alexandrov, le chef du Département de l’Agitation et de la Propagande (Agitprop) du Comité central du PCUS. Ils demandent la dissolution du Comité antifasciste juif en reprenant les mêmes arguments. Mais des forces sont favorables à ce Comité et l’affaire se complique. Ses adversaires ne se découragent pas et remontent une affaire ; et je passe sur ses méandres. Simplement, elle aboutit à l’exécution de treize membres du Comité antifasciste juif, le 12 août 1952, et à la condamnation à l’exil de Lina Stern, directrice de l’Institut de Physiologie de l’Académie des sciences de l’URSS. Un document extrait des archives du Parti montre que tous les accusés étaient innocents et que l’affaire avait été jugée d’avance. Le fait que l’instruction ait duré deux mois – fait exceptionnel pour ce genre d’affaire à l’époque – prouve que des désaccords s’étaient élevés au sein même de l’appareil du pouvoir. Par exemple, on sait que pour la première fois un président du Collège militaire de la Cour suprême de l’URSS s’opposa au Politburo et tenta de faire triompher la justice. Les archives prouvent également que Staline était au courant mais que dans cette affaire la responsabilité directe incombait à Malenkov qui suivait l’instruction pas à pas et en tenait tous les fils. Cette responsabilité revient également à Souslov, le premier à avoir jeter la suspicion sur le Comité antifasciste juif.
Alexandre Iakovlev précise que la commission qu’il dirige refuse de prendre en considération les dépositions des personnes arrêtées, ces dépositions ayant été établies sous la contrainte. Khroutchev n’a pas ces scrupules lorsqu’il rédige ses « Souvenirs » qui, de ce fait, n’ont aucune valeur historique.
Alexandre Iakovlev évoque enfin l’affaire des Blouses blanches, avec ce projet de déportation des Juifs au Birobidjan, projet avancé par Tchesnokov et refusé par Staline. Que dire de Staline face à la question juive ? En 1931, en marxiste orthodoxe, il dénonce l’antisémitisme comme forme extrême du chauvinisme racial et survivance du cannibalisme. Par ailleurs, il cautionne la campagne contre le cosmopolitisme et se présente comme un ultra-patriote. En 1937, onze des douze goulags sont dirigés par des Juifs, le douzième (celui de Minsk) par un Arménien. Hasard ou calcul de la part de Staline ? La consultation des archives laisse perplexe. Staline apparaît comme une personnalité particulièrement complexe et imprévisible. Une anecdote. Cherchant toujours à exacerber le penchant de Staline au soupçon, Beria lui transmet, durant l’hiver 1953, un rapport concernant une série de faits divers circulant à Moscou et ayant trait à sa vie privée. Le rapport établit la liste des écrivains colportant ces ragots. Ce document laisse entendre qu’il s’agit d’un complot. Staline écrit ce qui suit sur ledit rapport : « Camarade Beria, vous devriez savoir que les intellectuels russes sont incapables de faire quoi que ce soit, sauf palabrer. » Affaire classée.
Staline soutient la création de l’État d’Israël, en tant que marxiste (droit des peuples à l’autodétermination) et en tant que chef d’État (il juge que cette politique est favorable à son pays). Lorsqu’il dénonce le sionisme, il ne remet jamais en question l’existence de l’État d’Israël et se contente de dénoncer les États-Unis comme le centre mondial du sionisme international.
Olivier Ypsilantis