Comment instaurer l’économie de marché ?
Un mot clé : le marché
Il faut construire une société optimale, soit activer au maximum le potentiel matériel tout en ordonnant cette société autour de l’homme. La liberté économique et la liberté politique marchent main dans la main. Il faut abolir le monopole de la propriété d’État afin que l’individu puisse entreprendre, soit prendre des initiatives. La perestroïka insiste sur la formation d’un État de droit car cette liberté laissée à l’individu doit favoriser un travail appuyé sur la compétence et la créativité. Le marché génère un flux de richesses qu’il est difficile de canaliser. Ainsi, une personne peut se trouver en situation d’acquérir seule une usine. Dans ce cas, il est préférable que ce soit la collectivité qui puisse l’acquérir. C’est aussi pourquoi la perestroïka œuvre à une législation antimonopoliste. La loi doit intervenir par la fiscalité afin d’empêcher le monopole privé. La perestroïka veut introduire l’économie de marché dès que possible ; mais elle ne pourra le faire à partir des structures de monopole d’État. C’est pourquoi ce projet doit être mené à son terme par d’autres structures que les ministères actuels et avec d’autres responsables du secteur de l’économie – une tâche malaisée, ces responsables étant avant tout soucieux de protéger leur pouvoir.
La Russie doit devenir un acteur de la division internationale du travail, sans pour autant adopter aveuglément tout ce qui se fait en Occident. Il lui faut s’ouvrir avec circonspection, en filtrant. Chaque pays a un héritage et des conditions particulières. La place accordée au marché ne sera pas la même en Russie que dans les pays capitalistes. La perestroïka veut établir une économie de marché socialement orientée. Alexandre Iakovlev n’aime pas cette formule elliptique, « économie de marché » ; et il déclare n’en faire usage que pour être mieux compris. Il admet ses aspects positifs tout en insistant sur le fait que le social devra être pris en charge par un système associatif et par l’État. Il récuse les formules telles que « capitalisme » et « socialisme », et il réfléchit à une autre théorisation. Il dénonce ce socialisme qui pense que la société est à son plus haut niveau grâce aux avancées de la science et de la technique, alors que le XXe siècle est « le siècle de l’état sauvage ».
Quelle économie de marché à la campagne ?
Il faut réformer la propriété de la terre, une réforme difficile à mener à bien car une autre catégorie de propriétaires s’y oppose : les responsables des kolkhozes et des sovkhozes. Il faut libérer les paysans de leur tutelle en leur permettant l’accès au système bancaire. Il faut établir le cadastre et faire l’inventaire des terres car la superficie actuelle (en 1990 donc) des établissements collectifs est un vestige de l’époque où la terre était allouée proportionnellement au nombre de familles, qui y était bien plus important. Ainsi, de vastes superficies sont en friche. Il faut donc redistribuer ces terres qui ne peuvent être travaillées efficacement par ceux qui sont restés. Il faut également compter avec l’inertie de ceux qui, dans ce système collectif, travaillent le moins possible et qui, devenus propriétaires, devront travailler beaucoup plus, ce qui explique que de nombreux paysans refusent de se mettre à leur compte.
Quel programme pour la transition ?
Dans les républiques, les questions économiques et inter-ethniques s’entremêlent. Résoudre les questions économiques reviendrait à résoudre les questions inter-ethniques. (Je ne fais que rapporter le point de vue d’Alexandre Iakovlev que je ne partage pas nécessairement, en particulier sur ce qu’il affirme à ce sujet, un sujet complexe qu’il semble vouloir un peu trop simplifier). La question de la souveraineté de ces républiques resterait à l’ordre du jour, mais elle pourrait être envisagée sereinement. Lorsque Alexandre Iakovlev s’exprime sur la question des républiques et des régions autonomes, il pense encore que l’Union soviétique en tant que telle survivra. Il pense donc à des autonomies élargies, tout en admettant que des républiques puissent vouloir faire sécession, quitter le système fédéral, et qu’il ne faut pas les en empêcher. Il estime néanmoins que la sécession (voir le cas de la Géorgie) risque d’entraîner des guerres civiles et qu’une fragmentation s’en suivra, génératrice de multiples tensions. Et il multiplie les exemples à sujet, comme l’Abkhazie et l’Ossétie, à l’intérieur de la Géorgie. Il s’inquiète à l’idée que l’Ukraine devienne un État indépendant (et il évoque la question de la Crimée) avec ses dix millions de Russes, et à peu près autant d’Ukrainiens en Russie, avec de plus de très nombreux couples mixtes. Alexandre Iakovlev souligne l’énorme difficulté à édifier la démocratie dans un pays sans aucune tradition démocratique, d’où le danger du chaos et de la dictature. La démocratie y est trop souvent confondue avec le droit de tout faire, et la fonction régulatrice des lois est pratiquement ignorée de presque tous. La société ressemble donc à une jungle où les plus forts et les plus malins s’imposent. Chacun pense n’avoir que des droits, et donc aucun devoir.
Le XXVIIIe Congrès : miroir du PCUS d’aujourd’hui
XXVIIIe Congrès du PCUS (en juillet 1990). Le courant des conservateurs s’est renforcé et la scission menace le Parti. De nombreux conservateurs ne veulent plus de Gorbatchev à la tête du Parti ; mais, par ailleurs, ils comprennent que si un conservateur le remplace, le Parti risque de se vider de ses militants. Alexandre Iakovlev avance l’idée de renouveler de fond en comble le Politburo, et il est suivi sur ce point. Mais pour l’heure, il estime qu’il faut commencer par se contenter de proposer des postes clés à des hommes nouveaux, capables de mettre en œuvre la perestroïka. Le système à parti unique génère de l’inertie.
Un paysage politique affligeant
Depuis la perestroïka, de nombreux courants traversent le PCUS, des conservateurs (des nostalgiques de Brejnev) aux ultra-libéraux. La perestroïka se trouve ainsi prise entre ces deux extrêmes. Mais l’histoire n’aime pas être brusquée. La ligne de la perestroïka est la plus difficile à tenir ; elle est par ailleurs très éprouvante sur le plan psychologique. La droite (le stalino-brejnevisme, pour reprendre sa désignation) ne cesse de se dire que les choses allaient mieux avant ; quant à la gauche et l’extrême-gauche (soit les ultra-libéraux), elles ne cessent de clamer qu’il n’y a pas de démocratie, que le PCUS est un parti criminel et doit répondre de ses actes. Ainsi activent-elles par réaction les arguments de la droite et de l’extrême-droite. La situation est alarmante, beaucoup sont prêts à suivre l’aventurier persuasif qui leur promettra des lendemains meilleurs. « La perestroïka est un mouvement de gauche, mais une gauche de bon sens, qui tient compte du réel, du moment historique où elle se déploie et des tâches pratiques qui s’imposent. »
Du marxisme-léninisme à la philosophie de la perestroïka
La perestroïka se veut une révolution non violente. Le monolithisme conduit au pourrissement, et le parti unique au pouvoir personnel. L’idéologie a dégénéré au fil du temps en clichés et stéréotypes qui se sont imposés à chacun, conduisant à un dédoublement générateur d’hypocrisie et de cynisme, une sorte de société schizophrène…
La perestroïka n’est pas une sortie du marxisme-léninisme car il n’y a pas de théorie marxiste-léniniste. Il y a le marxisme qui est une discipline des sciences sociales, une méthode d’investigation de la société ; il a donné de solides analyses de la société du XIXe siècle mais ses perspectives sont restées floues ; il ne dit pas grand-chose sur ce que devrait être le socialisme. Nous (et Alexandre Iakovlev s’inclut dans ce « nous ») avons consulté Marx et Lénine comme des catéchismes. Par exemple, poursuit-il, nous avons analysé les années 1970 en citant Lénine pour ce qu’il avait dit en 1902… Nous avons contribué à leur sclérose et nous nous sommes sclérosés. Et Lénine a commis des erreurs, notamment dans ses analyses du monde paysan, avec la collectivisation et l’élimination des koulaks – qui pour la plupart étaient de petits paysans. Pour l’heure, il s’agit de ne pas s’enfermer dans des formules et des mantras. Il s’agit de construire une société « normale », de bon sens, capable d’assurer à ses membres un certain bien-être et une sécurité. Lorsque ce but sera atteint, nous verrons quel nom il convient de donner à cette société.
Sur les ruines du marxisme-léninisme, le retour des valeurs de l’extrême droite
Des dangers nous guettent : l’intégrisme religieux, le nationalisme exacerbé, l’antisémitisme, etc. Mais l’alliance des gauches pourrait barrer la voie à ces dangers. Je le redis, la grande tragédie de la gauche a été la scission en deux courants : social-démocratie / communisme. La perestroïka s’efforce de fonder un nouveau mouvement de gauche, libéré d’une direction centrale, avec des partis défendant leurs propres objectifs mais capables de s’unir face aux dangers auxquels nous venons de faire allusion.
La nouvelle pensée et le bon petit peuple
La nouvelle pensée, l’un des grands acquis de la perestroïka. C’est elle qui a permis de sortir de la guerre froide. Mais cette donnée n’a pas pénétré dans la conscience du peuple soviétique pour lequel la perestroïka signifie avant tout l’espoir d’accéder à des conditions de vie décentes ; et si la politique étrangère les intéresse, ce n’est que parce qu’elle ne veut plus de la guerre. L’Afghanistan reste un traumatisme pour le pays. Rappelons que la guerre soviéto-afghane a duré de 1979 à 1989. Les changements économiques et l’ouverture des marchés inquiètent aussi cette population ; il va lui falloir travailler plus et mieux, travailler vraiment. Le système soviétique a incité à la passivité ; on travaille le moins possible et, dans tous les cas, on reçoit le nécessaire. Il faut en finir avec cette mentalité d’assisté et encourager l’initiative économique. Plus que de la fin des idéologies, il s’agit de la fin des mythes. Les buts que s’est assignés la perestroïka ne peuvent s’appuyer sur des traditions et des expériences historiques propres au pays, d’où la fragilité et l’audace de la perestroïka, d’où la réaction au Congrès du Parti communiste de la Fédération de Russie (juin 1990) des dirigeants du Parti qui luttent pour conserver leur place, leur fauteuil qui est plutôt confortable.
L’homme par qui tout est arrivé
Depuis le XXe Congrès du PCUS (en 1956) nombreux sont ceux qui comprenaient ce qui se passait, et ils savaient qu’il fallait prendre un sérieux virage. Ce sentiment n’a fait que grandir et à l’intérieur même du Parti. Le grand mérite de Gorbatchev est d’avoir eu le courage d’agir, de vouloir mettre en pratique ce qui avait été débattu ici et là. Entouré de conservateurs au Politburo, dans l’appareil d’État et du Parti, il a su gagner la sympathie du peuple sitôt qu’il a été nommé secrétaire général du PCUS. Sa jeunesse a joué en sa faveur. Le peuple était las de cette gérontocratie – souvenez-vous de Tchernenko, par ailleurs nommé au plus haut poste alors qu’il était malade. En 1985 arrive Gorbatchev. Le peuple est heureux et l’appareil du Parti et celui de l’État sont satisfaits car cet homme s’est formé dans l’appareil – il est donc considéré comme sûr. Gorbatchev avance ses premiers pions lors du plénum d’avril 1985, puis des travaux préparatoires du XXVIIe Congrès du PCUS (février-mars 1986). Les conservateurs le soutiennent car ils jugent qu’il agit comme tous les nouveaux leaders qui commencent par présenter un programme pour mieux le négliger ensuite. C’est ce qu’avait fait Kchoutchev avant d’être suivi par Brejnev, Kossyguine et Podgorny en 1965. Ce malentendu s’est prolongé jusqu’à la XIXe Conférence du PCUS, en juin 1988, et au plénum de janvier 1989. C’est alors que le Parti et l’État ont commencé à réagir, notamment en portant le combat sur le terrain idéologique. Mais Gorbatchev ne s’est pas laissé fléchir. Quel sera l’avenir de l’URSS se demande Alexandre Iakovlev ? L’histoire réserve tant de surprises. « Pour nous, tout se jouera autour de la question économique », affirme Alexandre Iakovlev. Gorbatchev réussit à vaincre la résistance d’Andropov qui dirigeait le pays comme on dirige une caserne. Andropov ne peut être considéré comme le grand-père de la perestroïka.
C’est à son retour du Canada, fin 1983, qu’Alexandre Iakovlev est nommé directeur de l’IMEMO, institut au sein duquel il prépare, entre 1983 et 1985, avec Gorbatchev, alors secrétaire général du PSUC, la naissance de la perestroïka. Les rapports envoyés par cet institut sur l’état catastrophique de l’économie soviétique (avec des propositions pour y remédier) sensibilisent certaines consciences. Alexandre Iakovlev participe à la préparation des travaux du plénum d’avril 1985 du Comité central du PCUS, considéré comme la première pierre de l’édifice perestroïka. L’été suivant, il est nommé chef du Département de la propagande du Comité central du PCUS. Et il suit l’évolution du mouvement qu’il a lancé avec Gorbatchev.
Olivier Ypsilantis