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En compagnie d’Alexandre Iakovlev – 2/5

Un siècle de communisme pour rien ?

Aux origines de la perestroïka

Je rappelle que ces entretiens ont été conduits en 1990. Le processus de la perestroïka a été amorcé en 1985 et l’Union soviétique vivra jusqu’à la fin de l’année 1991. Lorsque Lilly Marcou rencontre Alexandre Iakovlev, le processus de la perestroïka doit commencer à être mis en pratique, les bases théoriques ayant été posées.

La perestroïka commence à se structurer en 1985 mais tout un processus complexe a préparé sa naissance, en avril 1985. Cette possibilité de perestroïka a été préparée par une rencontre (plutôt rare dans l’Histoire) entre l’opinion publique et les élites intellectuelles, sans oublier des membres de l’appareil d’État qui se posent des questions quant à l’avenir du régime mais aussi du pays. La dégradation économique et sociale est alors perçue par beaucoup, et d’une manière plus ou moins diffuse. La volonté de changement est donc plutôt bien accueillie, accueillie comme une réponse appropriée à un problème nullement imaginaire. Selon certains politologues, le Printemps de Prague (1968) et l’eurocommunisme des années 1970 (dont Enrico Berlinguer, secrétaire général du Parti Communiste Italien de 1972 à 1984, est la figure de proue) auraient été les signes précurseurs de la perestroïka. Alexandre Iakovlev réfute cette thèse car l’information à leur sujet ne circulait pas (ou très peu) en Union soviétique

Gorbatchev, Alexandre Iakovlev, alors directeur de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales de Moscou (IMEMO), et leurs collaborateurs savent que leur pays doit s’extraire d’une certaine doxa, ce qui déplaît aux responsables du Gosplan (soit l’abréviation russe de « Comité d’État pour la planification », l’organisme central de planification économique de l’URSS) qui ont commandé ce rapport à l’IMEMO, un rapport dérangeant pour les conservateurs puisqu’il conclut que si le modèle imposé n’est pas réorienté, le pays perdra son rang et sera toujours plus déclassé. Les propositions avancées pour remédier à ce constat : autonomie financière et initiative laissées aux entreprises, et pour toutes les républiques et régions ; structuration d’entreprises mixtes ouvertes à une collaboration avec les pays occidentaux, autant de propositions destinées à insérer l’Union soviétique dans la division internationale du travail, aux flux des capitaux, etc. Ce n’est pas la seule « hérésie » de l’IMEMO lorsque Alexandre Iakovlev en est le directeur.

Le retour au néo-stalinisme

Au cours de l’été 1984, l’atmosphère est lourde en Union soviétique. Une vague de répression s’annonce. Les « affaires » éclatent ici et là. Mais le changement à la direction du PCUS, en mars 1985, ne laisse pas le temps à Tchernenko et ses partisans de réagir. La direction du Parti et de l’État juge que Brejnev n’a pas été assez dur avec les dissidents et qu’il n’a pas su tenir le cap vers le néo-stalinisme désigné par Khrouchtchev. Gorbatchev est alors le seul à s’opposer à cette tendance néo-stalinienne, tendance contrariée par la perestroïka et dès avril 1985.

La dissidence

Trois éléments expliquent la dissidence en Union soviétique : 1. La persistance du modèle stalinien après que Staline eût été critiqué. 2. Des événements dans les pays d’Europe de l’Est, la réforme des années 1980 en Chine et l’eurocommunisme. 3. La dégradation de la société soviétique, toujours plus perceptible par toujours plus de citoyens soviétiques, avec le népotisme et la corruption généralisés qui font que l’on ne se bat plus pour des principes mais pour sauvegarder sa place. Avant de revitaliser la société, il est important de réhabiliter et de réintégrer la dissidence, pensent Alexandre Iakovlev et ses collaborateurs.

Aux sources de l’échec    

Alexandre Iakovlev ne nie pas la portée sociale des révolutions de février et octobre 1917 ; mais il juge qu’à partir de 1928-29, le pays a vécu une sorte de contre-révolution qui, suivant un processus très complexe, a conduit au stalinisme. Alexandre Iakovlev propose d’intéressantes réflexions sur Lénine, en mettant l’accent sur le décalage entre certaines de ses œuvres majeures, par exemple « L’État et la Révolution », un écrit très dogmatique rédigé avant la Révolution, et « Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets », rédigé après la Révolution. Alexandre Iakovlev critique frontalement la scission de 1903, lors du IIe Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, scission qui conduit à la formation bolcheviques/mencheviques. Autre scission néfaste au sein du mouvement social-démocrate, la création du Komintern (IIIe Internationale), scission qui donne naissance aux Partis communistes et facilite la formation d’un dogme intouchable, et quelles que soient les conditions historiques. L’idée de la « révolution permanente » (ou révolution mondiale), rejetée par Lénine car jugée irréaliste, a conduit le mouvement communiste mondial au sectarisme. Cette idée a pourtant eu un effet positif : elle a effrayé les pouvoirs en Occident qui ont procédé à des ajustements dans les rapports capital/travail. On peut supposer que la révolution d’Octobre a activé l’élan de la social-démocratie en Occident, une révolution qui, paradoxalement, nous dit Alexandre Iakovlev, a beaucoup plus profité à l’Occident qu’à l’Union soviétique.

Et Staline ? Alexandre Iakovlev juge que ce qu’a fait Staline est une contre-révolution mais que, par ailleurs, la société soviétique d’alors pensait vivre le socialisme et marcher vers un avenir radieux, un sentiment qui s’affirma dans les années de guerre, avec la fierté d’avoir placé son pays à la seconde place dans le monde. Le décalage entre l’esprit qui anime alors les populations et les dirigeants qui organisent la répression explique en partie le stalinisme.

Alexandre Iakovlev est président de la Commission pour la réhabilitation des victimes du stalinisme lorsqu’il s’entretient avec Lilly Marcou ; à ce titre, il a accès aux archives du KGB. Il a pris note des contradictions chez Staline qui, à ses yeux, n’en incarne pas moins le mal ; mais, nous dit-il, ce mal a été amplifié par tous ceux qui autour de lui faisaient de la surenchère dans l’espoir de lui plaire. Et il y a tous ces dirigeants qui durant la Deuxième Guerre mondiale ont lutté contre le nazisme et qui ont cru que leur combat légitimait leur prétention au pouvoir. Il y a des responsabilités nationales dans les années 1940 et au début des années 1950, avec ces dirigeants staliniens plus staliniens que Staline. Citons parmi eux : le Hongrois Mátyás Rákosi, le Polonais Bolesław Bierut, le Tchèque Klement Gottwald, le Roumain Gheorghe Gheorghiu-Dej et le Bulgare Valko Tchervenko.

L’affaire Kirov : encore des zones d’ombre

Au moment de ces entretiens, en 1990 donc, Alexandre Iakovlev s’efforce d’apporter un début de réponse à l’affaire Kirov, si lourde de conséquences. Mais les zones d’ombre restent nombreuses et Alexandre Iakovlev pose une hypothèse vers laquelle il incline : nous n’aurions pas affaire à un tueur solitaire. Aucun document n’a encore prouvé que Staline ait été le commanditaire de cet assassinat. Et Alexandre Iakovlev multiplie les questions tout en soulignant la présence de trop de coïncidences douteuses dans cette affaire. On sait qu’il y eut une tentative de se débarrasser de Staline lors du XVIIe Congrès du PCUS, en janvier 1934, avec vote pour la nomination du Secrétaire général du PCUS, avec falsification du vote à l’issue duquel la majorité des voix se porta sur Kirov, Kirov qui s’en ouvrit à Staline (en lui expliquant pourquoi lui, Staline, était critiqué) tout en lui déclarant que lui, Kirov, avait déclaré aux membres du Congrès que seul Staline pouvait diriger le Parti. Peu après, Kirov fut assassiné. Staline sentit la menace ; il était doté d’un flair politique hors du commun. Mais le mystère demeure malgré tout, et Khroutchev n’a pas apporté d’éléments nouveaux à ce sujet. Ce qui est certain, c’est que cette affaire a été le prétexte à une répression de masse, et c’est pourquoi elle intéresse tant les historiens.  

L’impossible parallèle avec Hitler

Staline a fait la guerre au siens, avec l’industrialisation forcée entraînant le déplacement de masses paysannes et la collectivisation forcée. Hitler a combattu tous les peuples, à commencer par le peuple juif, avec des théories raciales. Staline a su exploiter au mieux le très grand respect du peuple pour Lénine, et il a élaboré la formule « marxisme-léninisme ». Alexandre Iakovlev rappelle qu’il a commencé sa carrière dans les structures du Parti, de 1950 à 1953, année de la mort de Staline.  

Une faute collective et un repentir général

Le stalinisme est particulièrement odieux car une bonne partie du peuple en est responsable. Les archives du KGB sont pleines de dénonciations dictées par la jalousie et l’envie mais aussi des excès de zèle des pouvoirs locaux et des carriéristes en tout genre. Immoralité de la classe dirigeante, immoralité d’une partie de la population ; et Alexandre Iakovlev donne des exemples précis, documents à l’appui. Le peuple a sa part de responsabilité dans ses propres malheurs. Il faut partir de ce constat pour installer des bases morales plutôt que d’évoquer un complot de francs-maçons ou de Juifs, ou déclarer que Staline a été dupé et qu’il n’est en rien responsable.  

La violence dans l’histoire

Alexandre Iakovlev n’a pas voulu réhabiliter Zinoviev, alors qu’il est président de la Commission pour la réhabilitation des victimes du stalinisme. Zinoviev a été réhabilité par un décret de Gorbatchev (car il a été fusillé, en 1936) mais pas par Alexandre Iskovlev. Pourquoi ? Parce que Zinoviev (alors responsable du Soviet de Petrograd) a fait fusiller cinq cents personnes, des otages, suite à l’assassinat du chef de la Tcheka de Petrograd, Moïseï Ouritski, le 30 août 1918, par un socialiste-révolutionnaire (SR) de gauche. Ce même jour, Fanny Kaplan, autre socialiste-révolutionnaire de gauche, tenta d’assassiner Lénine et ne parvint qu’à le blesser. Dans ces deux cas, la répression ne s’abat pas sur les socialistes-révolutionnaires de gauche mais sur les aristocrates, les bourgeois, les possédants, etc.

Certes, la violence est chose courante au cours de ces périodes troubles et, une fois encore, on pourrait évoquer la Révolution française. Une explication à la violence qui fait suite à la révolution d’Octobre : nombre de révolutionnaires sortaient du bas-peuple et manquaient de tout. Ils étaient désireux de prendre leur revanche, et spontanément, sans attendre un ordre, une directive de la hiérarchie politique. Sans structure organique, les masses se trouvèrent livrées à elles-mêmes, menant des actions dispersées et incohérentes. Le marxisme n’avait alors que très peu pénétré en Russie. Après l’échec des décembristes (décembre 1825), influencés par les idées démocratiques venues d’Europe, ce sont leurs idées qui se diffusent le plus largement dans le pays. Apparaissent les mouvements anarchistes (influencés par Bakounine et Kropotkine), ainsi que la pensée économique des narodniks qui estiment que les paysans russes peuvent à eux seuls établir une société socialiste sans passer par le capitalisme – contrairement à ce que formule Karl Marx. Cette société socialiste aura pour base la communauté rurale traditionnelle (mir). Toutes ces pensées sociales et politiques s’imposent autrement mieux que le marxisme car elles sont plus en prise avec la Russie d’alors.

1917 est le résultat de la Première Guerre mondiale. Sans cette guerre le bolchevisme n’aurait pu s’imposer et la bourgeoisie aurait pu contraindre le tsar à abdiquer. Sans cette guerre et l’assassinat de Stolypine (par un anarchiste, Dmitri Bogrov, agent de l’Okrana), l’histoire de la Russie aurait pu prendre une autre direction. Mais il est vrai que l’on ne fait pas l’histoire avec des « si ».

Faut-il jeter dans les poubelles de l’histoire et renier soixante-quinze ans de socialisme ?

Alexandre Iakovlev ne peut jeter à la poubelle toute cette histoire, car elle est aussi la sienne et celle de sa famille. Lui et son père se sont battus contre les nazis et ont été gravement blessés. Il assume les contradictions et les paradoxes de cette période, une période d’honnêteté et de veulerie, avec interpénétrations de deux façons d’être, opposées l’une à l’autre et à tous les niveaux de la société soviétique, des plus hauts responsables politique aux plus modestes villageois.

La collectivisation forcée a été un acte préjudiciable, un acte antisocialiste. Mais on ne peut critiquer Lénine pour ce qui s’est passé après lui. Jésus n’est pas responsable de l’Inquisition. Ce que la révolution d’Octobre a d’abord donné au peuple, c’est l’instruction ; et le développement d’un pays (et dans tous les domaines) part de l’instruction.

Avant 1917, le capitalisme était presque inexistant en Russie. L’agriculture était arriérée ; or, le capitalisme est rendu possible par l’accumulation agricole. Il suffit pour s’en convaincre d’étudier l’histoire de la révolution industrielle en Angleterre. Le précapitalisme en Russie était sauvage et dénué de tout sens moral ; aucunement disposé à détourner une part de ses profits pour organiser et maintenir une école publique par exemple. La révolution d’Octobre a permis un saut qualitatif et a stimulé la mobilité sociale. Ce constat ne doit pas faire oublier ce qui s’est passé après, avec Staline.

Olivier Ypsilantis

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