Vers la guerre civile, Espagne.

 

Quelles sont les causes immédiates de la Guerre Civile d’Espagne ? Analysons les six mois qui précèdent cette guerre, soit la période comprise entre décembre 1935 et juillet 1936. Au cours de cette période, les choses sont ce qu’elles sont ; elles pourraient être autres ; mais des lignes politiques ont été tracées, loin de tout déterminisme, et des décisions finissent par engager le pays dans une voie de plus en plus étroite conduisant à la guerre.

On a répété et on répète encore (comme si l’affaire était entendue) que l’Espagne des années 1930 était un pays arriéré et qu’un contexte international particulièrement confus ne permettait pas la formation et le développement d’un régime constitutionnel et démocratique. Pourtant, le régime en place en Espagne a survécu à bien des violences et des tentatives de déstabilisation. Je ne les énumérerai pas. Ce régime, la Seconde République, a également survécu à la volonté des partis de gauche de faire annuler (en novembre et décembre 1933) les résultats des premières élections démocratiques de l’histoire du pays. Le président de la République d’alors, Niceto Alcalá-Zamora, repoussa leurs (quatre) propositions, toutes différentes, afin de défendre les mécanismes constitutionnels.

 

Stanley G. Payne (né en 1934)

 

Selon l’historien Stanley G. Payne, il aurait suffi de deux autres années d’un gouvernement parlementaire stable pour calmer les esprits et, ainsi, éviter une démocratie aussi affaiblie et peut-être même la guerre civile. Niceto Alcalá-Zamora dissout le Parlement en 1936 (alors qu’il reste deux années avant les prochaines élections) pour nommer un gouvernement à sa convenance présidé par Manuel Portela Valladares qu’il charge de fonder un parti que lui-même, Niceto Alcalá-Zamora, présiderait, ce qui constitue un retour aux vieilles habitudes en permettant au gouvernement de manipuler les élections. La démocratie parlementaire se trouve donc profondément blessée et par le président de la République ! Niceto Alcalá-Zamora a certes des visées politiques louables puisqu’il s’efforce d’établir un centre stable mais il le fait d’une manière non-démocratique et ainsi contribue-t-il à déstabiliser une démocratie encore bien fragile. Il est vrai que cet homme n’a pas la tâche facile, c’est aussi pourquoi je ne le jugerai qu’en tenant compte de l’extrême complexité de la vie espagnole des années 1930 et en me disant que s’il avait agi autrement, c’est-à-dire en respectant une voie strictement démocratique, les choses n’auraient peut-être pas été mieux.

Mais ce n’est pas tout. Une puissante alliance se constitue avec le Frente Popular, bien moins démocratique que son homologue français, le Front Populaire. Le Frente Popular est constitué d’une alliance de nombreuses gauches désireuses d’expulser de la République le centre et les droites. C’est une alliance mal ajustée et bringuebalante, entre des partis soutenus par la bourgeoisie de gauche et des mouvements révolutionnaires. Cette alliance particulièrement confuse ne peut élaborer qu’un programme minimum qui laisse beaucoup de flou, d’où la prolifération de divergences. Les mouvements révolutionnaires ne tardent pas à pousser de côté les partis soutenus par la bourgeoisie de gauche.

De février à mai 1936, processus électoral. Il n’est pas aussi légitime que la gauche espagnole le serine encore, aujourd’hui. Certes, il est admis que les trois dernières phases de ce processus ont été frauduleuses, mais que le premier tour des élections, le 16 février, a été conduit selon des règles démocratiques. Il l’a été mais jusqu’à un certain point puisqu’un processus révolutionnaire se déclencha dans la nuit même et au cours des deux jours suivants, avec violences diverses et manifestations. Entre le 18 et 20 février, les gouvernements de huit provinces s’emploient à falsifier les résultats, ce qui donne la victoire au Frente Popular. Et une alliance des gauches finit par obtenir la majorité absolue. Je passe sur les phases de ces pratiques en rien démocratiques qui ont permis ce résultat. Simplement, et j’insiste, Franco et sa clique se sont mis dans l’illégalité la plus totale avec ce pronunciamiento, mais ne perdons pas de vue que le Frente Popular est arrivé au pouvoir à grands coups de falsifications et d’intimidations, de fraude et de violence. Le petit monde binaire élaboré par des femmes et des hommes de gauche à la recherche de voix doit être détruit par la connaissance historique et une rigueur qui ne s’embarrassent pas de nos sympathies politiques personnelles. Mais dans ce monde hyper-médiatisé où tout est simplifié pour émouvoir les masses, la connaissance et la rigueur capables d’intégrer toutes les complexités de l’histoire ne sont pas les bienvenues.

 

Niceto Alcalá-Zamora (1877-1949)

 

Cette campagne électorale de février 1936 fait plus de quarante morts. La violence des partis de gauche est continuelle et finit par provoquer le départ des partis de droite. Le 17 février 1936, Niceto Alcalá-Zamora refuse l’état d’urgence qui aurait pourtant permis de freiner ce processus massif de fraude et de remettre la légalité sur les rails. Le 19 février est constitué en toute hâte le gouvernement de Manuel Azaña, un gouvernement qui ne met pas fin aux abus divers et variés de la part des gauches. Tous tendent vers le même but : favoriser un processus global destiné à rendre illégales toutes les organisations de droite. Le bloc des gauches bourgeoises est vite dépassé par ses alliés du Frente Popular. Les désordres et les violences ne cessent d’augmenter. Le gouvernement de Manuel Azaña est débordé et n’agit que sporadiquement contre les anarchistes. Surtout, il ne veut en aucun cas « romper el Frente Popular ».

Cette période qui précède le 17 et 18 juillet, soit le soulèvement militaire, n’est que désordre et violence et je passe sur leur énumération car cet article serait sans fin. Ma détestation de Franco ne me rend pas nécessairement sympathiques nombre de ceux qu’il a combattus, je le redis. La gauche espagnole, et aujourd’hui plus que jamais, le P.S.O.E. en tête, s’efforce d’attirer l’électeur en se présentant comme un rempart contre le « fascismo », une accusation récurrente activée par une représentation dualiste particulièrement simpliste et qu’alimente un manque radical de culture historique. Cette imagerie politique de gauche ne sait probablement pas qu’elle reprend l’imagerie d’une religion qu’elle ne cesse de dénoncer, avec d’un côté les Bons et de l’autre les Méchants, d’un côté les Élus et de l’autre les Réprouvés. Or, en suivant l’orientation que la gauche donne au mot « fasciste » (un mouvement précis, inscrit dans un lieu et une époque dont elle a fait un terme générique), on peut dire que les gauches n’ont pas été moins fascistes que les droites, et qu’au cours de ces années 1930, en Espagne, elles l’ont même été plus que les droites.

Le cadre socio-politique espagnol peut être qualifié de « situación prerevolucionaria ». Entre 1932 et 1934, les anarchistes et les socialistes sont à l’origine de quatre insurrections qui toutes échouent. La F.A.I./C.N.T., le P.S.O.E./U.G.T. et le P.O.U.M. s’emploient à éreinter le système.

 

Une affiche du Partido Comunista de España (P.C.E.)

 

Jusqu’en 1935, le Komintern avait suivi une politique de violence et de provocation à outrance visant à la guerre civile. Mais la Révolution ayant échoué partout sauf en Russie, il fut décidé, à partir de 1935, de pousser différemment ses pions par des jeux d’alliances et de « légalité bourgeoise », d’où le Frente Popular. Ce n’est donc pas un hasard si en 1936 le Partido Comunista de España (P.C.E.) est le seul mouvement révolutionnaire du pays qui conseille fermement la retenue et qui insiste sur l’action légale (ou semi-légale) pour rendre illégales les droites, méthodiquement, en utilisant les institutions de la République démocratique afin de la transformer l’air de rien, avec un minimum de violence, en une República Popular Revolucionaria.

En Espagne, les gauches ont généreusement véhiculé l’image de droites radicalement hostiles à toute réforme, ce qui est radicalement faux ou presque. Il faut lire le Manifeste signé le 7 juin par cent vingt-six associations d’entrepreneurs en tout genre ; elle dénote un esprit d’ouverture aux réformes. Les signataires demandent simplement que des mesures soient prises pour que cesse l’anarchie, avec un arbitrage permettant un accord officiel semblable à celui qu’avait négocié le gouvernement du Front Populaire en France. Fin juin de la même année, une assemblée générale des Camáras de Negocio de toute l’Espagne demande la même chose. Les partis du centre et de droite sont terriblement inquiets. Le 25 mai, Felipe Sánchez Román, ami de Manuel Azaña et leader d’un petit parti de centre-gauche, propose la formation d’un nouveau gouvernement d’alliance avec des partis centristes et de gauches modérés dans le but de restaurer la pertinence de la Constitution. Même proposition de la part de Miguel Maura, un centriste et l’un des fondateurs de la République. Le parti de Manuel Azaña discute de ces propositions qui finissent par être mises au placard. L’ordre constitutionnel continue à être laminé.

Le gouvernement refuse le dialogue et attend la soumission des droites. La C.E.D.A., seul parti de droite d’une certaine importance, ne dispose d’aucune section paramilitaire bien qu’une partie de ses jeunes adhérents se radicalise. Les Carlistes, peu nombreux, disposent de leurs propres milices mais refusent toute coopération avec d’autres organisations. Les monarchistes alphonsistes tentent mais en vain de se procurer des armes chez Mussolini. Les Phalangistes montent en puissance mais à la mi-mars 1936 ils sont déclarés illégaux et ne peuvent constituer des milices d’une certaine importance. Au sein de l’armée, on commence à conspirer contre le Frente Popular – et non contre la République. Cette précision est importante car la propagande de gauche se plait à jouer sur cette confusion. J’y reviendrai.

 

Une affiche du Frente Popular

 

A la veille de la Guerre Civile, l’armée est politiquement divisée et aucun responsable militaire d’active n’est prêt à prendre les armes contre le Gouvernement. Le général Mola finit par se proposer d’organiser une conspiration militaire à l’échelle nationale. A la fin du mois de mai, il a obtenu l’appui de quelques hauts gradés. Il se veut remettre de l’ordre dans cette Seconde République, en aucun cas restaurer la monarchie. Fin juin, seulement 15 % des officiers sont disposés à se lancer dans un pronunciamiento ; le général Franco ne figure pas parmi eux. Le général Mola parvient à un accord avec les Phalangistes mais tout accord s’avère impossible avec les Carlistes. Il voit d’un bon œil la proposition de Miguel Maura, soit constituer une « dictadura constitucional republicana ». Le Gouvernement se contente de maintenir un statu quo. Le général Mola hésite entre le saut dans le vide (un pronunciamiento), la démission et l’exil.

Un événement va précipiter les événements : la séquestration et l’assassinat de José Calvo Sotelo, à Madrid, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1936, un assassinat qui s’ajoute aux plus de quatre cents assassinats politiques de cette première moitié de l’année 1936. José Calvo Sotelo, député au Parlement (las Cortes), ne pouvait être détenu que suite à un vote au Parlement. Ses séquestreurs et assassins se composent d’un ramassis de Guardias de Asalto (un corps policier créé en 1932 par la Seconde République) et de miliciens du P.S.O.E. commandé illégalement par un officier de la Guardia Civil qui avait été condamné à une lourde peine de prison pour avoir tenté en 1934 d’abattre le régime. Ce ramassis constitue la première des nombreuses « tchékas de Madrid ». L’un de ces miliciens du P.S.O.E. assassine José Calvo Sotelo d’une balle dans la nuque, la technique favorite du N.K.V.D. Cet assassinat pousse l’armée (dont le général Franco) à sortir un peu plus de son indécision.

Le Gouvernement de Santiago Caseres Quiroja réagit plus que mollement et promet une enquête comme s’il s’agissait d’un simple accident de la route. Il cherche par ailleurs à masquer la vérité et fait arrêter des hommes de droite comme s’ils étaient responsables de cet assassinat. Santiago Caseres Quiroja cherche à provoquer un pronunciamiento car il est certain de pouvoir l’écraser promptement, ce qui selon ses calculs ne manquerait pas de fortifier son Gouvernement. Le général Mola hésite encore. Il cherche à prendre contact avec le Gouvernement en la personne de Mariano Ansó, président de la Comisión de Guerra de las Cortes, afin de sonder ses intentions et de juger si l’intervention de l’armée est nécessaire. Mariano Ansó refuse le contact. Le jour suivant, le soulèvement militaire est décidé. Le 17 et 18 juillet la Guerre Civile commence vraiment, je dis vraiment parce qu’elle avait commencé depuis des mois. Le 19 juillet, Manuel Azaña décide de faire marche arrière et constitue à la hâte un Gouvernement de gauche plus modéré. Il est trop tard. Et Manuel Azaña arme les révolutionnaires.

Aujourd’hui encore, et plus que jamais dirais-je, les gauches espagnoles dénoncent le soulèvement militaire du 17 et 18 juillet, une dénonciation qui n’est convaincante que de leur point de vue. A mon dégoût pour Franco répond mon dégoût pour bien des gauches espagnoles, menteuses, opportunistes. Je le redis, elles ne s’occupent que d’édifier un petit monde binaire afin de mieux séduire le plus grand nombre en profitant de son inculture historique et de son désir de ne pas se fatiguer.

 

Manuel Azaña (1880-1940)

 

Un point d’histoire et je vais me répéter. Le soulèvement militaire n’a pas été une attaque contre la démocratie conduite par l’alliance du sabre et du goupillon comme on se plaît à présenter la chose, il ne s’agit pas d’une « rebelión en contra de la democracia » mais plus précisément contre une démocratie souillée et épuisée par un processus terriblement antidémocratique. Je suis convaincu que si cette démocratie constitutionnelle avait été saine et vigoureuse, vraiment démocratique, l’armée n’aurait pas bougé. Je suis arrivé à cette conclusion (ou, plus exactement, à formuler cette hypothèse) il y a quelques années et j’ai eu le plaisir de découvrir il y a peu que je partageais une même appréciation de cette question avec l’historien Stanley G. Payne.

Un processus révolutionnaire cherchait à s’imposer en Espagne et, comme tout processus révolutionnaire, à écraser tout ce qui pouvait contrarier ses plans. Mais tout processus révolutionnaire (qui n’est pas nécessairement démocratique) provoque un processus contre-révolutionnaire (qui n’est pas nécessairement anti-démocratique). En juillet 1936, presque toutes les forces politiques en présence, les droites comme les gauches, réclament un régime autoritaire car la démocratie constitutionnelle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Cette guerre civile ne fut pas une malédiction ; ils étaient nombreux à la désirer dans l’espoir de débrouiller une situation terriblement embrouillée ; mais personne ne pensait qu’elle durerait aussi longtemps et qu’elle provoquerait autant de morts et de destructions.

Olivier Ypsilantis

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