Notes de lecture (économie) – 12/14

 

Tableau XXVII – L’École autrichienne d’économie (appelée aussi École de Vienne) m’est chère pour plusieurs raisons parmi lesquelles sa modestie. Elle se garde, par exemple, de construire des modèles pour prédire l’avenir. Elle ne nie pas l’existence de vérités universelles (elles sont rares) mais quoi qu’il en soit elles ne constituent pas, et de loin, l’ensemble des connaissances. Par ailleurs, une théorie peut être a priori juste dans l’abstrait mais évacuée ou réduite à peu de chose par la réalité. L’École autrichienne d’économie ne prétend pas expliquer d’une manière exhaustive tous les cycles économiques de l’histoire ; sa théorie a une belle cohérence interne ; ses propositions ne sont pas en contradiction les unes avec les autres ; elle ne prétend pas pour autant expliquer tout ce qui demande à être expliqué ; elle n’est pas agressive et présomptueuse comme le sont trop souvent les socialismes, surtout lorsqu’ils s’intéressent à l’économie.

Mais l’économie – la science économique – ne se limite pas à la théorie. Carl Menger soulignait que les méthodes de l’économie théorique et celles des sciences pratiques de l’économie politique ne peuvent être identiques. Mais au-delà de cette différence fondamentale, il y a la découverte de cette donnée : le concept de « lois des phénomènes » englobe des vérités dont la nature formelle est très diverse et, de ce fait, cette conception de l’économie politique théorique comme science des « lois de l’économie » est insuffisante. Il y a donc bien chez les fondateurs de cette école une volonté globalisante mais consciente de ses limites ; et à partir de cette claire conscience, ils analysent ses limites.

 

 

Tableau XXVIII – Avec l’actuelle pandémie et l’emprise accentuée de l’État sur tous les aspects de notre vie, il devient urgent de restaurer le libéralisme en commençant par l’enseigner, le libéralisme non comme système politique et encore moins comme système économique (je m’efforce de calmer celles et ceux qui sortent leurs griffes à ce seul mot : libéralisme) mais comme philosophie du droit.

L’École autrichienne d’économie est surtout connue pour son rejet de tout interventionnisme étatique dans l’économie. Cette école s’est surtout imposée par ses prises de position épistémologiques et méthodologiques en économie mais toujours en considérant l’action des individus (la praxéologie). Cette école – cette tradition – postule que les relations entre moyens et fins ne reposent que sur la raison et la libre volonté de chaque individu. Cette tradition a des racines qui plongent dans la tradition scolastique luso-espagnole du XVIe siècle connue sous le nom d’École de Salamanque. Cette école à l’origine de nombreuses théories prit le contre-pied du catholicisme d’alors qui condamnait le désir de s’enrichir. Francisco de Vitoria (de l’École de Salamanque) déclara considérer que la libre circulation des personnes, des idées et des capitaux concourait à la fraternité et que le désir de s’enrichir qu’a l’individu contribuait au bien-être général.

 

Tableau XXIX – Parmi les écoles ignorées de l’enseignement universitaire, l’École de Salamanque. Elle entre pourtant dans la généalogie intellectuelle de Friedrich Hayek. Il est vrai que Friedrich Hayek et plus généralement l’École autrichienne d’économie voire l’école classique en économie sont eux aussi largement méconnus de l’enseignement universitaire, en France. L’École de Salamanque est pourtant à l’origine de propositions fondamentales, de mises en garde pourrait-on dire. Cette école a notamment insisté sur l’impossibilité de prédire l’avenir, l’avenir dépendant de l’action (individuelle) d’un très grand nombre d’individus. Fort de cette donnée, comment concevoir qu’une économie hyper-complexe constituée de centaines de millions d’individus soit gouvernée par un pouvoir central ? Ce pouvoir ne peut disposer de toutes les informations lui permettant de répondre aux questions les plus importantes de l’économie : que produire ? comment produire ? pour qui produire ?

Les penseurs de Salamanque s’emploient à démontrer que personne, y compris les plus hauts placés – à commencer par les plus hauts placés, pourrait-on ajouter –, n’est en mesure de rassembler les informations que chaque individu porte en lui. En conséquence, aucun responsable politique ne peut envisager la force de ceux qui offrent et la force de ceux qui demandent.

Les partisans de l’économie planifiée négligent entre autres choses ce qui suit : personne ne sait vraiment ce qu’il veut. Lorsque nous nous rendons dans un supermarché, nous achetons des produits que nous avons notés sur une liste mais pour le reste… Nous repartons aussi, et volontiers, avec d’autres produits qui se sont présentés à nous.

Pour les penseurs de l’École de Salamanque, le futur n’est pas écrit. Ils mettent ainsi en avant la liberté individuelle, l’importance de nos choix, de nos goûts, etc. Ils ne peuvent donc envisager intellectuellement l’idée d’un plan, une erreur selon eux, une erreur qui repose sur une perception faussée de la nature humaine. En conséquence, l’économie socialiste est une école de vanité : l’homme n’est pas omniscient, il n’est pas Dieu. Le socialisme n’est pas seulement désastre intellectuel, il est désastre humain.

 

Tableau XXX – En socialisme les moyens de production appartiennent à la collectivité ; en conséquence, seuls les biens de consommation peuvent être échangés. Mais comment ? Les moyens de production ne pouvant être échangés, on ne peut connaître leur valeur monétaire. La direction économique – l’État – ne peut donc orienter sa politique de production ; elle agit en quelque sorte à l’aveuglette.

La théorie de la valeur du travail pourrait-elle permettre d’évaluer les biens ainsi produits ? Cette théorie nous dit que pour chaque heure effectuée, on aurait le droit de s’attribuer des biens dont la production aurait coûté une heure de travail. Fort bien, mais le travail n’est pas une grandeur homogène et toujours uniforme ; de plus, parmi les biens économiques entrent non seulement le travail mais aussi des frais en matériel, etc., etc.

Dans une économie socialiste, le mode de formation libre du prix en termes de monnaie pour les biens de rang supérieur étant ignoré, toute production rationnelle décidée par une autorité centrale et planificatrice s’avère être un pari impossible. Rappelons que les biens peuvent être classés en biens de premier rang lorsqu’ils sont immédiatement consommables ou en biens de rang supérieur lorsqu’ils sont des biens capitaux. La valeur de ces derniers n’est que le reflet de la qualité des précédents (ce qui constitue le problème de la remontée de la valeur). Il s’en suit que tout ce qui nous éloigne de la propriété privée des moyens de production et de l’usage de la monnaie nous éloigne aussi de l’économie rationnelle, alors que dans une économie d’échange basée sur la propriété privée des moyens de production, chaque membre de la société fait en toute indépendance ce calcul en termes de valeur, comme consommateur et comme producteur. Les biens de rang supérieur sont mis en œuvre là où ils semblent devoir donner le meilleur rendement. Ainsi trouvent-ils leur place dans la hiérarchie des biens, comme les biens de premier rang. Grâce à la combinaison – à la synthèse – de ces deux processus d’évaluation – le producteur (biens de rang supérieur) et le consommateur (biens de premier rang) – le principe d’efficacité économique est instauré par un système des prix finement gradué qui permet à tous, producteurs et consommateurs, et à tout moment, de mettre en harmonie l’efficacité économique et ses propres besoins. Rien de tel dans une société socialiste.

Conclusion : En reconnaissant que l’économie rationnelle est impossible en régime socialiste, on ne cherche à fournir aucun argument en faveur ou en défaveur du socialisme. Simplement, celui qui espère que le socialisme établira une économie rationnelle devra réviser ses conceptions.

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

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2 Responses to Notes de lecture (économie) – 12/14

  1. Helveticus says:

    Dans les auteurs de l’école de Vienne, vous avez oublié Felix Somary

    • Ypsilantis says:

      Vous avez raison. Je ne suis nullement un spécialiste de l’école autrichienne (d’économie), mais un simple amateur passionné qui utilise leurs lumières en ces temps particulièrement dangereux où des mécanismes mis en place par les Etats et leurs banques centrales pourraient broyer des sociétés entières et préparer le pire. Je connais Felix Somary dans les grandes lignes mais n’ai rien lu de lui. L’école autrichienne (d’économie) est un sujet immense qui pourrait occuper plusieurs vies.

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