Tehran Children / Niños de Rusia

 

Cet article n’est qu’une invitation à étudier deux histoires collectives que j’ai placées en regard. Elles sont fort différentes mais elles concernent des enfants, beaucoup d’enfants, une aventure collective qu’ils ont vécue bien malgré eux, et sur de très vastes distances. L’histoire de ces enfants est émouvante. Je me contenterai de proposer à ceux qui ne connaissent ni l’une ni l’autre de ces aventures, ou une seule d’entre elles, un compte-rendu succinct en espérant qu’ils auront la curiosité de pousser leurs recherches.

 

Tehran Children

Les « Tehran Children » est le nom donné à un groupe d’enfants juifs polonais, parmi lesquels de nombreux orphelins, ayant échappé aux nazis. Ces enfants trouvèrent refuge pour un temps en Union soviétique avant d’être évacués en compagnie de plusieurs centaines d’adultes vers Téhéran, puis, enfin, vers la Palestine en février 1943.

Leur histoire commence le 1er septembre 1939, lorsque l’Allemagne pénètre en Pologne. Des centaines de milliers de Juifs polonais se précipitent alors vers l’est, vers la frontière soviétique, et entrent en U.R.S.S. ; et plus d’un million de Polonais non-juifs font de même. Ils seront déplacés entre le début 1940 et la mi-1941 vers la Sibérie et l’Asie centrale soviétique. Dans le chaos, de nombreux enfants se trouvent séparés de leurs parents – lorsque ces derniers ont survécu. Ils seront placés dans des centres d’accueil, en Union soviétique.

Suite à l’invasion de l’Union soviétique, le 22 juin 1941, Britanniques et Soviétiques décident d’occuper l’Iran. En août 1941, ils contraignent Reza Shah Pahlavi à abdiquer en faveur de son fils, Mohammed Reza Pahlavi. Le nouveau shah se montre plus coopératif envers les Alliés et il facilite l’importation massive de matériel anglais et américain vers l’Union soviétique par un axe de communication qui sera connu sous le nom de « Persian Corridor ». Au sein des troupes soviétiques déployées en Iran, des unités de l’armée Anders, autre vaste sujet d’étude.

 

Des Tehran Children arrivent en Israël, février 1943

 

En 1942, Les Soviétiques autorisent le transfert de 24 000 civils polonais et soldats de l’armée Anders de l’U.R.S.S. vers l’Iran, un transfert qui commence au printemps 1942 et se poursuit jusqu’à la fin de l’été suivant. On estime qu’environ 116 000 réfugiés polonais, y compris les soldats de l’armée Anders, sont passés en Iran. Parmi eux, un millier d’enfants, les « Tehran Children ». Ils voyageront en train de divers endroits de l’Asie centrale soviétique vers Krasnovodsk, au bord de la mer Caspienne (dans le Turkménistan), et débarqueront à Bandar-e Pahlavi (dans la province du Guilan) tandis que d’autres passeront par Boukhara, Kazan et Ashkhabad (à la frontière iranienne) pour Bandar-e Pahlavi.

Le rôle de l’Agence juive pour la Palestine est crucial pour ces enfants. Alors qu’ils sont dispersés dans le Sud asiatique de l’U.R.S.S., des représentants de l’Agence juive négocient avec le Gouvernement polonais le pourcentage de Juifs dans les transferts de Polonais vers l’Iran. Lorsque les convois de Polonais arrivent à Bandar-e Pahlavi, des représentants de l’Agence juive les identifient et les séparent du reste des Polonais. Angoissés par ce qu’ils ont enduré, nombre d’enfants refusent d’admettre qu’ils sont juifs. Leur âge va d’un à dix-huit ans ; la plupart ont entre sept et douze ans. Une fois les enfants arrivés à Téhéran, David Ben Gourion et Eliyahu Dobkin, membre de l’Agence juive, négocient avec le ministre polonais Stanisław Kot ainsi qu’avec des responsables britanniques afin de les transférer vers la Palestine.

L’Agence juive met sur pied un orphelinat. Les 750 enfants juifs arrivés en Iran entre avril et août 1942 vivent dans des tentes installées sur les terrains d’une ancienne caserne de l’armée de l’air, Dustan Tappeh, non loin de Téhéran. D’autres enfants juifs (en nombre beaucoup plus réduit) viendront s’ajouter à ce premier groupe après l’été 1942. Ce camp va vite être connu comme le « Tehran Home for Jewish Children ». Il reçoit l’aide de la communauté juive des environs, de la Hadassah Women’s Zionist Organization of America, de l’American Jewish Joint Distribution Committee et de la Youth Immigration Department of the Jewish Agency. De jeunes responsables sionistes de Palestine prennent en charge les enfants, des enfants souvent malades (nombreux cas de tuberculose) et sous-alimentés. La plupart d’entre eux vont se refaire une santé dans ce camp des environs de Téhéran.

A l’issue de négociations entre l’Agence juive et l’administration britannique en Palestine, les enfants reçoivent la permission de se rendre en Palestine. Le 3 janvier 1943, sept cent seize enfants accompagnés par des adultes, ces derniers étant eux-mêmes et pour la plupart des réfugiés, voyagent en camions de Bandar Shahpour au golfe Persique puis embarquent à bord du cargo Dunera vers Karachi, Pakistan. De Karachi, ils embarquent à bord du Noralea, longent la péninsule arabique, empruntent la mer Rouge jusqu’à la ville égyptienne de Suez, traversent le Sinaï en train et arrivent au camp d’Atlit, au pied du mont Carmel, le 18 février 1943, avant d’intégrer le Yichouv. Un second transport de cent dix enfants arrive en Palestine par terre (via l’Irak) le 28 août 1943. Ce sont donc quelque huit cent cinquante « Tehran Children » qui émigrent en Palestine et sont placés dans des kibboutzim et des moshavim. Trente-cinq d’entre eux seront tués en tant que civils ou militaires au cours de la Guerre d’Indépendance de 1948-1949.

Ci-joint, le trailer du film « The Children of Teheran » de Yehuda Kaveh, David Tour, Dalia Guttman, un film d’abord présenté à la télévision israélienne (Channel 10) en 2007. Ce film est constitué d’interviews de « Tehran Children » parvenus à l’âge adulte :

https://www.youtube.com/watch?v=fXRVcvlG1CE

 

Niños de Rusia

Les Niños de Rusia, soit environ trois mille enfants, des enfants espagnols, filles ou fils de Républicains engagés contre les forces nationalistes au cours de la Guerre Civile d’Espagne (1936-1939). L’histoire des enfants espagnols évacués au cours de ce gigantesque et très complexe drame humain que fut la Guerre Civile d’Espagne (je me garde de toutes ces simplifications qui ont toujours cours tant à « gauche » qu’à « droite », et en Espagne d’abord) est assez peu connue ou, tout au moins, quelque peu oubliée. Je vais la présenter très brièvement en invitant les hispanophones qui me lisent à écouter les nombreux témoignages de ces enfants devenus adultes, vieillards même, consultables sur Internet. J’ai eu la chance, un peu par hasard, de rencontrer un groupe de ces Espagnols devenus russes et qui revenaient en touristes en Espagne, sous le soleil d’Andalousie, alors qu’ils avaient plus ou moins quatre-vingt ans. Un ami m’accompagnait, un Juif russe survivant des camps nazis, devenu français et habitant en Andalousie. Nous avons donc passé quelques heures à discuter avec eux, lui en russe, moi en espagnol.

Au cours de la Guerre Civile d’Espagne, des enfants espagnols sont envoyés dans divers pays afin de les protéger de la guerre, notamment des bombardements sur les centres urbains. L’envoi de ces enfants va se faire suite à des accords passés entre le gouvernement de la IIe République et des gouvernements étrangers. Les enfants vont être principalement répartis entre la France (où ils sont de loin les plus nombreux), la Belgique, le Royaume-Uni et, en moindre nombre, la Suisse, le Mexique (voir los Niños de Morelia qui pourraient faire l’objet d’un article) et le Danemark.

Près de trois mille enfants (avec une majorité de garçons) sont envoyés en U.R.S.S. Ils vont connaître une vie particulièrement compliquée et un exil durable avec la défaite de la IIe République et la victoire de Franco. Parmi ces enfants, de nombreux fils et filles dont les parents sont affiliés à des organisations de gauche, comme le P.C.E. ou la U.G.T., mais aussi des enfants de militaires engagés aux côtés de la IIe République.

Quatre évacuations conduisent ces enfants d’Espagne vers l’Union soviétique. Elles se font par mer, respectivement de Valencia, du Pays Basque (de loin la plus importante), des Asturies (la plus importante après celle du Pays Basque) et de Barcelona. Les évacuations de Valencia et de Barcelona ne concernent respectivement que quelques dizaines d’enfants. Ils ont entre trois et quinze ans ; ils sont seuls ou accompagnés de frères et/ou de sœurs. Parmi eux des orphelins.

 

Des Niños de Rusia

 

Arrivés en Union soviétique, ces enfants sont placés dans des Casas de Niños, à Léningrad, à Moscou et en Ukraine. Tous les témoignages tant écrits qu’oraux s’accordent pour dire que l’accueil des enfants espagnols en U.R.S.S., tant par les autorités que par le peuple, fut extraordinairement chaleureux. Suite à l’invasion allemande du 22 juin 1941, ils sont évacués majoritairement vers l’Oural et les Républiques soviétiques d’Asie centrale. Les plus âgés s’engagent en nombre dans les forces armées soviétiques où beaucoup tomberont. Quelques-uns seront faits prisonniers et livrés à Franco.

A partir de 1956, les autorités espagnoles autorisent le retour de nombre d’entre eux. Certains profitent de cette autorisation ; d’autres s’en iront à Cuba dans les années 1960.

Ainsi, le 28 septembre 1956, Cecilio Aguirre Iturbe débarque à Valencia. Il a vingt-sept ans et a passé vingt ans en U.R.S.S. Il avait embarqué à l’âge de sept ans à Santurce (Santurtzi), Bilbao, avec ses frères. Ils pensaient revenir vite au pays. Cecilio Aguirre Iturbe fait partie de ces Espagnols qui rentrent volontairement au pays. Aucune autorité ne les attend et le journal La Vanguardia du lendemain ne signale l’événement qu’en quatrième page.

Le retour des quelque deux mille Espagnols, des enfants devenus adultes, en Espagne a été étudié par Rafael Moreno Izquierdo dans « Los niños de Russia. La verdadera historia de una operación de retorno » (Crítica, Barcelona, 2017). L’U.R.S.S. vivait l’après-Staline et Khrouchtchev voulait multiplier les gestes d’ouverture. Le P.C.E. (Partido Comunista Español) ne voyait pas d’un bon œil ce retour. Franco quant à lui commença par recevoir ces exilés avec méfiance ; mais l’Espagne vivait elle aussi une période de relative ouverture ; et le régime vit le parti qu’il pouvait tirer de cette opération. Mais si vous êtes hispanophone, je vous conseille la lecture de cette belle enquête humaine menée par Rafael Moreno Izquierdo.

Ci-joint, le trailer du film « Los Niños de Rusia » de Jaime Camino :

https://www.youtube.com/watch?v=svOjgVT9A7w

Et, ci-joint, l’intégralité de ce film :

https://www.youtube.com/watch?v=oLlde6xDTbI

     Olivier Ypsilantis

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