La civilisation arabe est en voie de disparition

 

« Dans le monde arabe, au lieu de créer un avenir, nous sommes face à un projet absolu : épouser la religion. L’Europe commence à régresser aussi. Ne serait-ce parce que la politique occidentale soutient l’obscurantisme incarné par le Wahhabisme. L’institution politique en Occident ne cherche plus la culture, la lumière, l’avenir, le progrès. Elle cherche l’argent », écrit Adonis dans « Violence et Islam », un livre écrit en collaboration avec son amie, la psychanalyste franco-marocaine Houria Abdelouahed.

 

Adonis devant sa bibliothèque

Adonis (Ali Ahmed Saïd Esber), né en 1930, au nord de la Syrie, dans une famille alaouite. Photographié ici dans son appartement parisien.

 

Cet article est en partie le produit de la traduction et de l’adaptation d’une entrevue entre Adonis (Ali Ahmed Saïd Esber), poète syro-libanais, et la journaliste Jacinta Cremades. L’entrevue en question a été publiée dans la revue « El Cultural » (du 26 février 2016), supplément culturel du grand quotidien espagnol « El Mundo ». Elle a eu lieu dans le domicile parisien du poète à l’occasion de la parution de son essai « Violence et Islam » en espagnol (« Violencia e Islam » chez Ariel, 2016), une suite d’entretiens avec Houria Abdelouahed.

Ci-joint, la traduction et l’adaptation de l’article en question :

Jacinta Cremades – Nous ne pouvons commencer cette entrevue sans évoquer en priorité le « Printemps Arabe » auquel vous dédiez un chapitre de votre essai, chapitre au titre révélateur : « Un Printemps sans hirondelles ». Pourquoi cet échec ?

Adonis – Une révolution au sein d’une société arabe, société qui se fonde essentiellement sur des traditions religieuses, doit avoir un projet, ce que le « Printemps arabe » n’a jamais eu. Sans séparation entre d’une part le religieux, d’autre part le politique, le culturel et le social, la révolution ne pouvait qu’être frustrée. Par ailleurs, une (authentique) révolution doit se faire indépendamment des influences extérieures. Elle doit par ailleurs supposer plus de liberté et d’humanité face aux régimes qu’elle dénonce et combat. C’est pourquoi les « révolutions arabes » n’ont jamais été des révolutions.

Jacinta Cremades – Pensez-vous que la société arabe saura se re-concevoir, se ré-élaborer ?

Adonis – Bien sûr ! L’Occident l’a fait, la France par exemple ; alors, pourquoi pas les Arabes ? Si on parvient à séparer religion et politique tout est possible. L’essentiel c’est l’homme et non la religion, les traditions, le passé. Être homme, c’est œuvrer pour le futur de l’humanité et non pas s’efforcer de recréer le passé, comme le font aujourd’hui les pays arabes.

Jacinta Cremades – Approuvez-vous ce processus de démocratisation venu d’Occident et plus particulièrement des États-Unis ?

Adonis – A ce que je sache, ce processus n’est pas général. Par exemple, où est le projet de démocratisation en Arabie Saoudite ? Et au Qatar ? Il faut commencer par démocratiser l’Arabie Saoudite ; et des démocraties seront alors possibles en Syrie, en Libye et dans les autres pays arabes. Mais l’Occident n’a aucune intention de démocratiser les pays arabes, contrairement à ce que répète sa propagande. L’Occident protège ses intérêts, capitaux, fourniture en matières premières, pétrole et gaz.

Jacinta Cremades –  Existe-t-il au sein de l’islam des mouvements intellectuels ou politiques qui travaillent dans cette direction ?

Adonis – Oui, mais ils ont été marginalisés. Et je pense à l’écrivain Haytham Manna (1). Lui et son groupe, des opposants syriens de l’intérieur, ont été ignorés durant des décennies avant d’être reconnus par les Occidentaux. Depuis le début, ils se battaient pourtant pour la laïcité, contre la coercition et pour la liberté de femmes.

Jacinta Cremades – Que signifie pour vous laïcité ?

Adonis – La laïcité telle que je l’entends n’exclut pas nécessairement la religion. Un gouvernement laïque doit respecter le droit de l’homme à une religion, à sa relation avec l’au-delà, l’inconnu, l’amour. Je m’élève contre toute religion institutionnalisée et imposée par un État à la société. Je prie souvent. La religion est une question personnelle, comme l’amour.

 

Houria ABDELHOUAHEDHouria Abdelouahed avec, en lien, une notice biographique :

http://www.ep.univ-paris-diderot.fr/recherche/crpms/membres-du-crpms/directeurs-de-recherche/houri-abdelouahed/

 

Jacinta Cremades – Y-a-t-il urgence à réinterpréter le Coran ? Et comment pourrait s’opérer cette nouvelle lecture du Coran ?

Adonis – Elle se fera par la séparation entre le politique et le religieux. Le Coran doit être envisagé comme inscrit dans l’histoire et non comme un absolu qui lui échappe. Le travail accompli par le christianisme et le judaïsme doit être accompli par l’islam. Pourquoi ne le pourrait-il pas ? Les textes sacrés comme les grands textes de la littérature doivent être interprétés sous une multitude d’angles, sous un angle toujours changeant. Prenez l’exemple de El Quijote ! Le texte en soi est une abstraction ; il ne prend vie que par la lecture qu’en font les uns et les autres. Le problème du Coran, c’est qu’il subit la lecture qu’en font les wahhabites, l’Arabie Saoudite qui finance des mosquées un peu partout dans le monde, en France notamment.

Dans « Violence et Islam », Adonis juge qu’il faut appliquer une lecture psychanalytique au Coran, une vision capable d’ouvrir ce livre au futur. Il juge qu’il a manqué à l’islam un Freud capable de réinterpréter ce livre, comme il a réinterprété le judaïsme et, plus généralement, le monothéisme dans « L’homme Moïse et la religion monothéiste » (« Der Mann Moses und die monotheistische Religion »), son dernier livre. Adonis précise que  « Violence et Islam » est le premier livre dans lequel on évoque à la fois islam et psychologie.  Ainsi qu’ils l’annoncent dans l’introduction, Adonis et Houria Abdelouahed promettent un second tome auquel ils travaillent déjà et qui traitera de la violence métaphysique car, ainsi que le déclare Adonis, la violence ne sévit pas seulement sur  terre mais aussi au ciel, tant au paradis qu’en enfer.

Adonis – L’Occident est très présent dans le monde arabe. Il fait partie intégrante de l’imaginaire arabe, que ce soit d’une manière positive ou négative. Il faut par ailleurs étudier la politique occidentale pour comprendre le monde arabe. Par exemple, comment est-il possible que l’Occident détruise un pays entier comme le Yémen pour en finir avec une poignée de dissidents ? Faut-il bombarder toute la Syrie pour en finir avec Bachar al-Assad ? Faut-il bombarder ainsi la Libye pour venir à bout d’un dictateur mis en place par ceux qui l’attaquent ?

Jacinta Cremades – L’étude des orientalistes pourrait-elle aider les Occidentaux à y voir plus clair ?

Adonis – Malheureusement, la lecture occidentale du Coran est elle aussi liée à une série d’intérêts. Il y a eu de grands orientalistes comme Louis Massignon, Henry Corbin ou Jacques Berque, pour ne citer qu’eux. Ils ont aidé à une meilleure compréhension et donc à un rapprochement. Mais aujourd’hui, je ne vois personne qui travaille à une ré-interprétation du Coran. Ce que nous nommons l’orientalisme est à présent lié à des intérêts politiques ; on ne peut donc espérer un minimum de rigueur.

Jacinta Cremades – Pensez-vous que le concept de liberté soit aujourd’hui exclusivement occidental ?

Adonis – Au sein de l’islam, il n’y a pas de questionnement possible. Tout est à prendre ou tout est à laisser. Et les interrogations sur la liberté sexuelle ou de pensée ne sont pas acceptées. Le Christ a pu être invoqué comme symbole de liberté. Rien de tel chez nous ; et pas question de remettre en question le moindre détail de la vie du Prophète.

 

 La Prière et l'Epée

Un livre à lire et à relire

 

Jacinta Cremades – Lorsque vous évoquez la « disparition de la civilisation arabe », qu’entendez-vous ?

Adonis – Il s’agit d’une disparition par manque de présence intellectuelle, par manque de créativité. Les Arabes sont très nombreux, ils sont physiquement très présents, ils ont de l’argent et occupent un espace stratégique. Mais ce n’est pas ce qui fait l’histoire. Leur participation à la création d’un monde meilleur est nulle. Exister c’est créer. L’essentiel pour une civilisation quelle qu’elle soit, c’est sa collaboration avec les autres. De ce point de vue, il n’y a plus de civilisation arabe.

Jacinta Cremades – Vous avez vécu une partie de votre vie à Beyrouth. Que vous évoque cette ville ?

Adonis – Beyrouth est une ville extraordinaire. Il y a des villes qui n’existent plus en dépit du nombre de leurs habitants : Le Caire, Alep ou Damas, par exemple. Par contre, Beyrouth est une ville-projet, une ville d’ouverture. On la crée et on la recrée indéfiniment, comme un poème. Et c’est ce que j’aime.

 

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Pour les hispanistes, un article qui résume les vues d’Adonis sur la question. Il est intitulé « Diez razones por las que el Islam debe y va a desaparecer » :

http://www.elconfidencial.com/cultura/2016-03-01/10-razones-por-las-que-el-islam-debe-y-va-a-desaparecer-segun-adonis_1159327/

 

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Au cours d’une entrevue avec le quotidien Die Welt, en février 2016, Adonis déclare que la société arabe « se construit sur un système totalitaire. La religion dicte tout : comment marcher, comment aller aux toilettes, comment s’aimer… ». Il n’exagère pas. Les prédicateurs musulmans ont volontiers le nez dans la culotte des dames ou sur leurs serviettes hygiéniques, dans les lits des couples, sur et dans le trou du cul des uns !

Dans cette entrevue, Adonis en vient sans tarder à l’une de ses bêtes noires (qui est aussi la mienne), l’Arabie Saoudite, la tête du monstre, un monstre qui ne serait rien, ou presque, sans nous les Occidentaux, à commencer par les États-Unis. Et il pose une question que je me pose depuis longtemps : « Pourquoi l’Occident s’exprime-t-il si peu sur l’Arabie Saoudite ? » Adonis qui est interdit de séjour dans ce pays juge que le Coran est « un texte extrêmement violent », un texte dont la radicalité (lecture exclusivement littérale) est essentiellement imposée par ce pays. Mais écoutez-le :

https://www.youtube.com/watch?v=jQ08NAjWxsg

Seul point de ce discours avec lequel je prends mes distances : affirmer que Daesh a été créé par les Américains me semble relever de la théorie de la conspiration. Il est certain que la base idéologique de Daesh est le wahhabisme, que l’Arabie Saoudite est emberlificotée avec les États-Unis et plus généralement avec l’Occident pour cause de pétrole, que… Il n’empêche qu’Adonis emprunte en la circonstance un raccourci qui me semble… un peu court.

Adonis qui se bat pour la laïcité dans l’espace public et politique ne cesse de dénoncer la condition de la femme en terre d’islam où celle-ci, incarnation du désir (du désordre), est soumise et encadrée par le texte sacré. Il ajoute que la femme est tellement normalisée — et l’homme en conséquence — que des mots tels que « misogynie », « sexisme » et « machisme » n’existent pas dans la langue arabe.

Il déclare : « Avec l’islam, la poésie a donc dû se séparer de la pensée, et le poète n’a plus eu que le droit de dire ses émotions. Dès lors, les Arabes ne peuvent pas imaginer un poète qui soit aussi un penseur, parce qu’ils n’ont pas l’habitude de lire une poésie qui soit en même temps une pensée ». Et il ajoute qu’il n’y a pas de penseurs musulmans qui puissent évoquer de près ou de loin Emmanuel Levinas, philosophe juif et croyant.

Son invitation pressante : distinguer « profondément et essentiellement la pratique religieuse individuelle de la dimension collective et sociale », se libérer du dogme wahhabite, prédominant, afin de se soustraire à la coercition du pouvoir politique et ses violences.

Que « Violence et Islam » ait été élaboré par un dialogue avec une psychanalyste n’est pas un hasard. Adonis juge que l’islam doit s’extraire de sa fixité en faisant appel à l’analyse psychanalytique qui est invitation au mouvement. Ainsi pourrait-on commencer à séparer le politique du religieux car « tant que la religion va de pair avec le pouvoir, tant que la religion musulmane est institutionnalisée, c’est-à-dire dans la sphère publique, aucun progrès ne sera possible ». Il estime que l’islam offre un champ considérable à la psychanalyse car la pensée magique, la légende et la superstition dominent cette culture. « Les musulmans sont hantés par les légendes qui sont considérées comme des vérités absolues. Nulle place pour la pensée scientifique. L’islam est par définition anti-psychanalytique car la psychanalyse ouvre des horizons nouveaux pour la réflexion et la pensée. »

 

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(1) Un lien sur l’opposant syrien Haytham Manna, intitulé « Haytham Manna, président de l’opposition démocratique laïque syrienne » :

http://www.madaniya.info/2015/12/13/haytham-manna-president-de-l-opposition-democratique-laique-syrienne/

 

Haytham Manna representative of the National Coordination Committee for Democratic Change, one of Syria's two main opposition groups, arrives for a meeting with Greece's foreign minister Stavros Dimas in Athens, on Thursday, March 8, 2012. Dimas and Syrian opposition representatives met to discuss a peaceful end to the country's year-long uprising. (AP Photo/Thanassis Stavrakis)

Haytham Manna representative of the National Coordination Committee for Democratic Change, one of Syria’s two main opposition groups, arrives for a meeting with Greece’s foreign minister Stavros Dimas in Athens, on Thursday, March 8, 2012. Dimas and Syrian opposition representatives met to discuss a peaceful end to the country’s year-long uprising. (AP Photo/Thanassis Stavrakis)

Haytham Manna, un grand monsieur trop ignoré (né en 1951)

 

Olivier Ypsilantis

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